Iva Dila. C'est le fils de l'«emistre», comme dit Abdoul, qui veut
prononcer ministre. Le mirza est un grand et beau garçon élégant,
toujours somptueusement vêtu, aimant à plaisanter et à jaser; c'est un
jeune homme de bonne famille, assez insignifiant, qui est quelque chose
par son père. On l'a attaché à la personne du beg de Karchi.
Il nous mène voir le pont qui est la merveille de Karchi et du Bokhara,
où les ponts se comptent sur les doigts; on se sert de gués, d'un
emploi plus difficile, mais d'une construction moins coûteuse. Le
pont a environ quatre-vingts pas de long: il est construit en briques
cuites, assez large pour qu'une arba et deux cavaliers passent de front.
--Un beau pont! dit fièrement le mirza.
--Par Allah! un très-beau pont, répondis-je.
Et mon admiration enorgueillit le mirza qui n'a rien vu de mieux, et ne
se doute guère de ce que les Européens ont construit dans ce genre.
Du pont, il nous conduit chez un potier. Un ouvrier ousbeg,
très-musculeux, vêtu d'un simple caleçon de toile, pétrit la terre avec
ses pieds.
--Combien de temps vas-tu piétiner la terre?
--Durant une journée, nous dit-il; puis je la travaille un peu avec les
mains, et elle peut être modelée.
--Combien vends-tu la plus chère de tes cruches?
--Un quart de tenga.
--Veux-tu nous montrer de quelle manière tu fabriques une cruche ou un
pot?
--Volontiers.
Il nous fait entrer dans son atelier, où est installé son tour en
bois et perpendiculaire. L'ouvrier pose une motte de terre sur la
plate-forme, et au moyen de ses pieds, il la fait tourner rapidement
sur son pivot. En un instant, sans autre outil que ses mains, il
confectionne un vase d'un galbe assez gracieux.
Le mirza lui demande:--Combien de temps t'a-t-il fallu pour apprendre
ton métier?
--Six ans.
--Tu es donc bien bête! Et les curieux rient de bon cœur. Cependant
des ouvriers potiers du voisinage sont venus nous voir; ils sont tous
très-robustes et très-musclés, mais de taille petite.
Quand le vase est tourné, on le met sécher au soleil, puis cuire au
four pendant une nuit. Le four est chauffé avec des broussailles
recueillies dans la steppe.
Après la poterie, c'est une des fabriques de marmites de fonte, dont
Karchi fait un grand commerce, que nous allons visiter. La matière
première est apportée de Russie à dos de chameaux.
L'avant-veille de notre départ pour le Chahri-Sebz, le mirza vient
nous annoncer que le beg enverra le soir des danseurs donner une
représentation en notre honneur.
A la tombée de la nuit, des serviteurs apportent des lanternes et les
accrochent à une corde tendue entre deux des piliers qui soutiennent
le toit de la galerie. Sur le sol, on étend un tapis de feutre. Des
brasiers où brûle l'excellent charbon de _Saxaoul_ sont alignés à une
extrémité du tapis, à l'intention des musiciens. De massives chandelles
de suif sont allumées et jettent de vives lueurs sur le visage des
curieux qui se pressent dans la cour. Quelques coups de tambourin
annoncent l'arrivée des artistes, et le public court à leur rencontre
et les entoure. Abdoul est rayonnant de joie, et il les reçoit avec un
empressement significatif. Abdoul est un amateur, c'est visible. Nous
nous installons au fond de la galerie, au bord du tapis.
Les trois musiciens, armés de tambourins qui composent l'orchestre,
vont s'agenouiller devant les brasiers; ils tiennent leur tam-tam
au-dessus du feu, et la chaleur fait tendre les parchemins. De temps à
autre, ils donnent un coup sec pour constater le degré de tension. Les
danseurs s'approchent et nous saluent à tour de rôle. Ils sont cinq.
Les deux plus grands portent le costume des femmes, les trois autres
ont conservé leurs vêtements d'hommes. Ils s'accroupissent contre
le mur, les jambes croisées, face au public. Deux serviteurs sont
spécialement chargés d'éclairer les artistes avec des torches, de façon
qu'on les voie bien.
L'aîné des danseurs a seize ans, le plus jeune douze. Ils sont de
petite taille relativement à leur âge. Ils ont les traits fins, la
figure efféminée, l'œil agrandi par le maquillage, les cils teints et
les sourcils réunis au bas du front par un trait noir. Leurs cheveux,
rasés sur le sommet de la tête, sont longs à partir des tempes. Ceux
qui ont le costume de femme portent de fausses nattes maintenues
par un foulard lié sur la tête, et dont les pans flottent sur leurs
épaules. Ils ont des bagues aux doigts. Leurs culottes sont serrées aux
chevilles, et leur khalat est pincé à la taille.
Les trois plus jeunes ouvrent le ballet; l'un d'eux a les traits d'une
pureté remarquable, il est très-beau, et la foule l'accueille par des
paroles flatteuses. Il répond par ses sourires les plus lascifs, et met
dans ses poses le plus qu'il peut de volupté. Ni l'un ni l'autre de ces
danseurs ne possède convenablement son art; ils doivent leur succès
surtout à leur jeunesse. Ils sont bientôt las et vont s'accroupir à
la place qu'ils occupaient auparavant. On leur sert le thé, et Abdoul
veille à ce qu'on ne leur ménage point le sucre.
Les deux premiers sujets entrent en scène. Ils ont des grelots aux
poignets et aux chevilles. Tous deux sont des danseurs hors ligne; ils
font preuve de beaucoup d'agilité et de précision. L'un, surtout, a
dans ses mouvements et ses gestes une grâce surprenante et féminine.
Son corps souple, ses mains et ses pieds délicats, ses grands yeux
noirs voilés de cils longs et soyeux, sa figure fine, d'un modèle
ferme, un ensemble aux lignes douces et agréables en font l'expression
vivante et complète, le type de cet hermaphrodite que les Grecs et
l'antiquité ont tant aimé. Ce n'est plus l'homme, ce n'est pas la
femme; c'est un être bizarre que recherchent des hommes à l'œil
trouble, mâles de mauvais aloi qu'on rencontre à chaque pas dans les
villes d'Asie.
Maintenant, le premier sujet est debout, il met de l'ordre dans son
ajustement de femme; les tam-tams résonnent, la cadence est lente. Sur
place, il lève légèrement le pied droit placé en équerre, le laisse
tomber avec un mouvement peu accentué de la hanche opposée; en même
temps il bat des mains, laissant glisser la main droite sur la paume
de la main gauche immobile à hauteur de la figure, et il secoue chaque
fois la tête en mesure, les grelots résonnent. Puis les tambourins
accélèrent la cadence, et il glisse en avant et en arrière avec les
mêmes gestes des mains et des pieds. Les musiciens chantent, hurlent
sur une note très-aiguë; le danseur écarte les bras horizontalement
comme quelqu'un cherchant l'équilibre, et ramène à chaque pas une
main près de la tête, tandis qu'il en éloigne l'autre. Ensuite il va
les bras ballants, avec des secousses des épaules, la tête penchée en
arrière, puis les mains sur les hanches, alternant le pied qu'il pose
en avant. La cadence devient très-rapide, et il exécute sur place
des pirouettes vertigineuses pendant plus d'une minute. Les musiciens
hurlent comme des damnés en se balançant, puis ils frappent un coup
retentissant, et le danseur s'arrête subitement. Il reprend la figure
qui ouvre le ballet; la cadence est de nouveau lente, il vient à petits
pas, les bras en l'air, avec un sourire, s'accroupir en face de nous.
Son compagnon qui le copie exactement est à ses côtés. Il se penche en
arrière au point que la tête touche le sol, il se tord sur ses reins
mollement, se redressant avec un tressaillement nerveux à un «ouah!»
formidable de l'orchestre. Il chante avec un déhanchement lent et
continu, frappe des mains, caresse ses nattes, imite la femme qui coud
sur son genou, qui se pare, huile ses cheveux, touche délicatement
ses seins. A ce moment, la cadence est lente, et les déhanchements
ininterrompus sont accompagnés de mouvements de ventre en avant, comme
ceux du fandango. Les deux batchas se relèvent, marchent les bras en
l'air, tournent plusieurs fois sur eux-mêmes, se balancent sur place,
en arrondissant les pans de leurs robes, relevés au-dessus de la tête.
Pour finir, ils prennent un bâton de chaque main, pirouettent en les
frappant l'un contre l'autre au-dessus de la tête, puis l'un d'eux se
pose sur un genou pendant que l'autre tourne toujours et frappe sur le
bâton que lui présente son compagnon, autant de fois qu'il lui fait
face. Ils alternent dans la suite, s'agenouillant à tour de rôle. Ils
jettent finalement les baguettes. L'«étoile» seule reste en scène; il
fait le tour du tapis en chantant, pirouette plusieurs fois avec une
vitesse inimaginable, excité par les chants de l'orchestre. Enfin, un
dernier coup de tam-tam, et il tombe à genoux, s'incline, puis il se
relève et va boire la tasse de thé qu'il a bien méritée.
Telle est à peu près la danse des batchas.
Quand elle commence, les Bokhares partagent leur attention entre les
danseurs et nous-mêmes; ils sont curieux de lire sur notre visage
l'impression que nous produit ce spectacle. Mais, quelques-uns
exceptés, ils n'ont bientôt plus d'yeux que pour ces enfants. Tels,
dans la foule, placés au premier rang, avec leur bouche entr'ouverte,
leurs lèvres en avant, leurs yeux allumés, se font voir dans le
paroxysme de la luxure. Abdoul est littéralement empoigné, et,
lorsque les batchas altérés demandent à boire tout en dansant, il
est le premier à leur tendre la tasse de thé, et si à la hâte ils
veulent aspirer une bouffée de fumée, c'est encore Abdoul qui leur
présente le tchilim bien allumé. Ils l'en remercient par un tendre
regard. Au reste, ces jeunes gens, quand ils sont en scène, restent en
communication avec le public, où ils s'efforcent de faire des victimes,
et ils prodiguent à leurs admirateurs des œillades langoureuses et des
sourires pleins de promesses.
Un incident faillit interrompre la représentation: il y avait, mêlés au
public, plusieurs batchas; le préféré de l'un d'eux s'aperçut qu'un des
assistants adultes s'approchait trop de l'objet de sa flamme, et éclata
en menaces furieuses contre l'osé personnage qui prétendait chasser
sur ses terres. Un homme du beg intervint et mit fin à une querelle
qui eût pu se terminer par une lutte sanglante, comme il arrive
très-fréquemment à ce propos.
Le lendemain, nous allons voir un jardin public qu'on nous donne pour
le plus verdoyant de Karchi. Il est entouré d'un mur de terre, avec des
découpures figurant des créneaux. Nous n'y trouvons pas grand monde.
A une de ses extrémités se dresse une mosquée de belle apparence, à
la façade ornée de briques émaillées; Abdoullah-Khan l'aurait fait
construire. De l'herbe, des arbres fruitiers, des mûriers d'une belle
venue, autour de mares d'eau, font de ce jardin un endroit assez
plaisant où le peuple vient manger, boire le thé, se divertir à écouter
un chanteur, et, plus volontiers encore, dormir à l'ombre.
Un gardien de ce jardin est en même temps tisserand. Il fabrique une
assez belle étoffe de soie sur un métier fait de bois et de roseaux,
qu'il nous dit avoir lui-même construit. C'est le métier Jacquart aussi
simple que possible; il manie la navette à la main.
Près de la masure où le tisserand habite, sous un bel arbre, à l'air
libre, un homme d'âge avancé est assis sur ses talons. Un passant
s'empresse respectueusement vers lui, s'incline, s'agenouille et lui
baise humblement les mains; puis il se retire avec des saluts profonds
à chaque pas en arrière.
--Quel est cet homme? demandai-je.
--Un saint, répond Abdoul. Son père, mort depuis quelques années, était
lui-même un saint illustre, et les fidèles vont en foule prier sur sa
tombe.
Les gens qui nous accompagnent, le mirza en tête, vont baiser la main
de ce vénérable personnage. Sur ce, il boit la tasse de thé que lui a
versée un de ses petits-enfants, qui ne le quitte point.
Nous le saluons poliment et chargeons Abdoul de lui porter nos
«salamalecs» les plus cordiaux. Celui-ci s'acquitte de la commission
avec beaucoup de dignité, baise la robe du saint homme, qui le charge
de nous transmettre des bénédictions et la promesse que, dans ses
prières, il n'oubliera pas de demander à Allah bonne santé et longue
vie pour les deux Faranguis.
XIII
LA VALLÉE DU KACHGA-DARYA.
Les lépreux.--Les loulli ou bohémiens.--Course à la
chèvre à l'occasion de la mort d'un Ousbeg.--Le héros
Abdoul.--Tchirakchi.--Un prince peu intelligent.--Les Ousbegs du
Chahri-Sebz.--Chamatane.--Chahr; l'armée bokhare; le palais de
l'émir.--De bons soldats.--La légende du grand serpent.
Puisque nous avons remis à plus tard de visiter Bokhara, le mieux est
de regagner rapidement Samarcande, d'où nous irons dans la steppe de la
«Faim».
Ici, on est en pleine saison des pluies--la plus mauvaise de toutes
pour les collectionneurs--tandis qu'au nord de la vallée du Zérafchane,
dans la steppe qui a été arrosée par les eaux du ciel deux mois plus
tôt, les plantes sont en fleur. Si nous voulons récolter autre chose
que des graines, nous devons nous hâter. Aussi, le 5 mai, avant que la
pluie tombe, nous nous mettons en marche pour le Chahri-Sebz par un
ciel chargé de nuages.
En sortant de la ville, près des dernières maisons, des femmes sont
assises ou agenouillées au bord de la route; leur visage est couvert
d'un voile de crin noir, toute leur personne dissimulée sous le
_parandja_[50] lugubre. Quand nous passons, elles prennent à la main
la sébile de bois posée à leurs pieds et nous demandent l'aumône, mais
sans quitter leur place. Ce sont des femmes de _makao_[51]: les unes,
vieilles, cassées; les autres, jeunes, ayant sur les bras des enfants
dont la belle mine ne dénote point qu'ils seront plus tard des victimes
fatales de la lèpre. Le geste des mendiantes pour nous implorer met
parfois un coin de leur visage à découvert, et, d'un coup d'œil, nous
apercevons une joue ou un front rougi par un ulcère hideux.
[Note 50: En turc occidental «féredjé».]
[Note 51: Lépreux.]
L'une d'elles, délicate, mise avec une recherche relative, montre un
visage encore indemne des attaques de la maladie, et avec un sourire
triste et résigné, d'une voix plaintive, elle réclame un silao; un
bracelet d'argent brille à son joli bras nu, car, toute lépreuse
qu'elle est, elle garde la coquetterie d'une femme.
Ces infortunés sont nombreux dans le Bokhara, où toujours on les trouve
installés dans le voisinage des villes. Parfois, ils se réunissent et
forment un village: ceux de Karchi auraient cent cinquante maisons. Ils
vivent de mendicité, se postent sur les routes les plus fréquentées,
et, les jours de bazar, sont tous dehors à tendre la main aux passants.
Ils font alors de belles recettes et retournent dans leurs taudis avec
de quoi vivre quelquefois pour un mois. Quelques-uns des leurs vont
acheter le nécessaire aux marchands établis près des portes de la
ville: on leur emplit leurs besaces, et ils reviennent avec la pâture
pour leurs frères.
On nous affirme que, dans la province de Karchi, le nombre des lépreux
augmente depuis quelques années.
Cet accroissement concorde avec une suite d'années pluvieuses et,
partant, de bonnes récoltes. Il y a là plus qu'une coïncidence. Les
musulmans se montrent d'autant plus généreux que leurs moissons sont
plus copieuses; les lépreux profitent de ces circonstances heureuses,
leur situation s'améliore, ils se nourrissent mieux, la mortalité
est moins grande et la procréation plus considérable. D'autre part,
les hommes ont occasion d'amasser un petit pécule; ils songent à se
procurer de nouvelles femmes, et comme on les laisse se déplacer à
leur gré, ils vont dans les léproseries les plus proches acheter des
jeunes filles. Celles-ci leur donnent de nouveaux enfants et ne leur
sont point à charge, car le pays étant riche, elles sont d'un bon
rapport: ce sont autant de mains en plus à la disposition du mari pour
recueillir les dons des fidèles.
Mais nous sommes en route pour Tchim, et voilà des Turcomans qui
viennent de Yakabag, village au pied des montagnes. Ils vont à Karchi
vendre des juments. Ils les achètent maigres et fatiguées, les refont
par un bon régime et les revendent à l'époque des accouplements.
Plus loin, c'est une bande de loulli; leurs femmes ont le visage
découvert, quelques-unes sont jolies. Tous vont à cheval. Leur type est
bien celui du Tsigane de ce pays: l'œil grand, le nez assez long, droit
et gros du bout, avec un profil allongé, une face paraissant étroite en
comparaison de la face des Ousbegs; mais des pommettes très-accentuées,
des cheveux moins foncés, des yeux quelque peu kirghiz, déposent
nettement contre la chasteté et la fidélité des femmes de cette race.
Selon Abdoul, elles sont très-légères.
[Illustration: TOMBEAU DU PÈRE DE TAMERLAN. CHAHRI SEBZ.
D'après une photographie de KAZLOWSKI.]
Les loulli ont coutume de se déplacer au printemps; ils traversent
le pays, passent d'une ville à l'autre, vendant les écuelles et
les cuillers de bois qu'ils taillent eux-mêmes; ils pratiquent la
chiromancie et lisent l'avenir sur les os des animaux. Leurs femmes
mendient par la même occasion. Ils ont la spécialité des treillis de
fil de fer ou de laiton.
Cette première étape nous mène à Tchim, sur la rive gauche du
Kachga-Darya. Nous arrivons juste avant l'orage que le vent du
sud-ouest chasse derrière nous. Dans la nuit, il tombe une pluie
torrentielle.
De Tchim, nous marchons presque droit sur l'ouest. A cinq cents mètres
environ du caravansérail où nous avons couché, à droite de la route,
un coin de steppe se déroule dans toute sa splendeur printanière. Des
myriades de tulipes en fleur se bariolent sur un fond vert, et quand le
vent cherche à les coucher, qu'elles se relèvent avec des ondulations
infinies, c'est le chatoiement inimaginable d'une mer dont chaque vague
est faite d'un ruissellement de couleurs. Tel est le modèle que les
nomades s'efforcent de copier quand ils brodent avec des laines teintes
leurs tapis magnifiques.
Des deux côtés du chemin, il y a des Saklis et les yourtes d'un aoul
d'Ousbegs. Un homme est mort la veille. Les femmes, placées en cercle,
pleurent à côté de sa tente en compagnie de la veuve. Les hommes
organisent une course à la chèvre en l'honneur du défunt. De la colline
d'où nous découvrons cette scène, nous ne tardons pas à voir accourir
au galop, de tous côtés, des cavaliers qui se rassemblent dans un
vallon en forme de cirque. C'est le champ de course qu'ils ont choisi.
Voici qu'un cavalier passe devant nous à toute bride; il porte en
travers de sa selle une chèvre qu'on vient de tuer. Il s'approche de la
troupe des coureurs, pousse un cri de défi, et la poursuite commence.
Il se sauve ventre à terre. On cherche à lui barrer le chemin, on
l'entoure, il s'échappe. Un des cavaliers le presse qui le touche,
qui se penche pour lui arracher la chèvre, mais il la jette à terre
du côté opposé, s'arrête court, la ramasse sans quitter les étriers
et fuit dans la direction opposée. Puis, un groupe de cavaliers frais
le cerne, et lui, renonçant momentanément à la lutte, jette la chèvre
au milieu d'eux. Et c'est une mêlée, une bousculade sur place, chacun
faisant son possible pour ramasser l'enjeu et gêner les mouvements de
ses compétiteurs. Tout à coup il y a une débandade: l'un d'eux a pu
saisir la chèvre entre les jambes des chevaux, et l'on donne la chasse
au vainqueur d'un instant.
Abdoul, qui monte un bon cheval et ne manque pas de fatuité, trouve
l'occasion belle de se couvrir de gloire. Il se débarrasse de son sabre
et de son manteau, qu'il confie à son ami Roustem, et s'avance vers
les coureurs, fièrement, au petit trot de son alezan. Il se met de la
partie, et bientôt, grâce à son agilité, parvient à ramasser la chèvre;
il fuit vers nous. Cela est contraire aux règles de la course: l'usage
veut, en effet, qu'on ne soit le vainqueur définitif qu'après avoir
fait trois fois le tour de la piste en conservant l'enjeu.
Le héros Abdoul a trop compté sur son coursier; deux cavaliers l'ont
arrêté, les autres accourent. La mêlée est si confuse que nous ne
distinguons qu'une masse de gens qui se heurtent. Soudain ils se
dispersent, et alors nous voyons très-bien Abdoul sur le dos, son
cheval qui se sauve à toutes jambes, tandis que les Ousbegs galopent
au loin sans s'occuper le moins du monde de l'intrus qu'ils ont jeté à
terre brutalement, à l'ousbeg.
Nous craignons une seconde pour les côtes de notre fidèle serviteur;
mais il ne tarde pas à se dresser sur ses jambes, et il se traîne
péniblement du côté de son cheval, qui s'est mis à brouter paisiblement
l'herbe tendre que son maître eût voulu sans doute plus épaisse.
Cependant Roustem s'efforce de nous expliquer les motifs de cette
mésaventure, dans son patois fait de turc et de russe étrange:
«Abdoul, dit-il, kopeck pas donné, Ousbeg pas content, Ousbeg diable;
homme tout à fait assommé.»
Il veut nous donner à entendre que les Ousbegs se sont cotisés pour
acheter la chèvre et se divertir, et qu'Abdoul n'ayant pas payé sa
part, ils l'ont traité en ennemi.
En outre, ce que ne dit pas Roustem, il est probable qu'ils ont reconnu
à son parler et à son costume un tadjique de la ville, et ils se sont
empressés de jouer un mauvais tour au représentant d'une race qu'ils
détestent profondément.
Abdoul, qui a pu se hisser sur sa bête, arrive avec un sourire
contraint; il nous conte son échec et fait la théorie de la culbute
qu'il vient d'exécuter. Deux cavaliers se sont placés à ses côtés, l'un
à droite, l'autre à gauche; ils ont saisi la chèvre, le premier par
une patte de devant, le second par une patte de derrière, et, tournant
bride brusquement, talonnant leurs chevaux, ils ont jeté Abdoul à la
renverse par-dessus la croupe de son cheval. Et voilà pourquoi la
sienne est endolorie et qu'il se penche en avant et se tient au pommeau
de sa selle. Mais son retour piteux contraste si comiquement avec son
majestueux départ pour le combat, que nous ne pouvons contenir un fou
rire.
Une verste plus loin que le champ de bataille où notre djiguite a été
vaincu, on en trouve un autre qui ne prête point à sourire, et au
contraire, tragique, grandiose dans sa simplicité. C'est le village de
Kamaï-Kourgane, aux maisons en ruine, et désert depuis une quinzaine
d'années. Les champs qui l'environnent furent témoins de la lutte des
agriculteurs contre l'asséchement du sol; l'homme a été vaincu par la
nature dans la plaine, et il s'est rapproché de la montagne, où il a pu
recommencer le combat dans des conditions plus favorables pour utiliser
l'eau provenant de la fonte des neiges, sans s'exténuer de travail.
Les ariks desséchés de Kamaï-Kourgane, très-profonds et bordés de
déblais considérables, prouvent que les anciens habitants de cette
région n'ont reculé qu'après s'être défendus bravement, la pioche à la
main.
Avant Tchim, il y aurait également un grand village abandonné pour les
mêmes raisons et à la même époque.
Durant plus de vingt kilomètres, de Tchim à Kara-Bag, nous apercevons
des tentes d'Ousbegs sur les deux côtés de la route.
Les rues de Kara-Bag sont défoncées et bourbeuses. Les chevaux
enfoncent plus profond que le genou dans un mortier tenace. C'est que
nous voilà de nouveau dans une vallée humide, à l'entrée de la plus
fertile oasis du Bokhara. Jusqu'à Tchiraktchi, nous sommes dans les
champs de blé vert, partout on voit des aouls au milieu de grasses
prairies. Et lorsqu'au coucher du soleil nous arrivons aux portes de
Tchiraktchi, il semble que nous ayons quitté l'Asie. Les troupeaux
arrivent de tous côtés, la verdure des prés et des arbres, le ciel
assombri par de gros nuages, une sensation de fraîcheur pénétrante, la
teinte grise du paysage, tout rappelle certains villages de Hollande
entrevus par un printemps brumeux.
Le bétail paraît être la principale richesse des habitants du pays;
toutes les rues regorgent de vaches, de chèvres et de moutons qui se
dirigent vers les cours des maisons, où ils passeront la nuit à l'air
ou sous des abris. Le jour même nous constatons, en buvant un lait
crémeux et parfumé, que vaches et prairies ne laissent rien à désirer.
Des rues étroites mènent à notre logis, petite maison presque en face
de la porte de la forteresse où Son Altesse le touradjane, derrière des
murs de terre en bon état, s'ennuie majestueusement.
On donne le nom de touradjane à tous les fils de l'émir. Le père a
coutume de les placer comme gouverneurs dans les principales villes de
ses États, et, tant qu'ils sont jeunes, il leur adjoint des chefs de
son choix pour leur enseigner l'art de régenter les peuples.