La bonne vieille dirige le travail. D'abord elle dresse en rond les

keregas (treillis de bois), qu'elle pose simplement sur la terre, en

ménageant une ouverture pour la porte. Sur les _keregas_, on fixe les

perches courbées comme les méridiens d'une sphère et enfoncées dans

le _tchanarak_, cerceau placé au sommet par où sort la fumée. Cette

ouverture du haut s'appelle _toundouk_: on la ferme avec une pièce

de feutre par la pluie ou le froid. Telle est la charpente de la

maison qu'on couvre de pièces de _kachma_ (feutre) ayant une corde à

chaque coin. On lance la corde par-dessus la carcasse, on la tire pour

hisser le kachma, qu'on attache aux keregas, et, une pièce de feutre

chevauchant sur l'autre comme des tuiles, si les cordes sont solides,

cette toiture défiera le vent. En hiver, on entoure les keregas de

_tchiy_ (nattes), et l'air ne peut s'introduire dans la yourte. Le feu

se fait droit au-dessous du toundouk, au centre de l'aire où se place

la marmite, sur des pierres. Grâce à la vieille, nous fûmes très-bien

logés, nous lui payâmes son dérangement d'un peu de sucre, et elle s'en

fut très-contente.

De Tenga-Kharam, nous voulons gagner la ville de Gouzar située dans une

oasis au seuil des montagnes. Aucun de nos hommes ne connaît la route.

Un Ousbeg que le patron du caravansérail connaît nous sert de guide.

Il va chercher à Gouzar un de ses fils qui l'a quitté depuis quelques

jours et n'est point revenu à la date fixée. Il a besoin de son enfant

pour l'aider à remuer le sol et à creuser les ariks, car le moment des

crues est venu, et vite il faut se mettre en mesure de recevoir et de

retenir l'eau nécessaire aux irrigations ultérieures.

Après avoir traversé le Tenga-Kharam-Darya, la route fait de fréquents

coudes sur l'ouest, repart vers le nord-ouest, et nous conduit avec

plus de descentes que de montées sur les rives du Gouzar-Darya. Cette

rivière, qui roule en ce moment un volume d'eau assez considérable,

suit le bas du dernier contre-fort sud de la montagne.

Sous la surveillance des agents de l'émir, des milliers d'ouvriers, la

pioche à la main, travaillent au curage des grands ariks qui amènent

les eaux de la rivière dans la plaine et la fertilisent. D'habitude,

on ne réunit les cultivateurs qu'une fois par an pour cette corvée;

mais cette année, l'eau a été abondante, et c'est la troisième fois que

les habitants du district du Gouzar reçoivent l'ordre de réparer leurs

ariks, car il est naturel qu'ils s'encrassent davantage et s'obstruent

plus rapidement quand ils charrient une plus grande quantité d'eau.

Arrivés sur une hauteur, nous découvrons la barre verte de l'oasis

d'où la rivière sort en se tortillant comme une mince banderole

blanche, puis se confond bientôt avec la steppe grisâtre qui s'étend

indéfiniment.

On se croirait au bord de la mer. Une illusion d'optique provoquée

par le soleil couchant transforme l'oasis entière en une seule ville

couverte de monuments; les peupliers semblent des minarets élancés,

les bouquets d'arbustes des coupoles de mosquées, et la moindre masure

devient un palais. C'est Samarcande telle que l'ont rêvé les poëtes.

C'est une image de l'Orient où, sous les plus brillantes apparences, se

cache souvent la réalité la plus terne.

En entrant dans la ville, on passe devant une briqueterie qui n'est pas

abandonnée, preuve que la population est dans l'aisance, puisqu'elle

construit. Les briques sont fabriquées et cuites de la même manière

que chez nous. Plus loin, dans un vaste jardin, sous de grands arbres

touffus, des marchands de thé sont installés. C'est le coin de

Gouzar affectionné des oisifs et des amateurs de divertissements. On

entend des chanteurs, des tambourins; on aperçoit des danseurs vêtus

superbement. Mais des enfants nous voient, ils crient: «Voilà les

Ourousses», et la foule se lève, les boutiques se vident, et tous se

bousculent pour nous regarder passer.

Nous logeons près du bazar, à quelques pas de la rivière, chez le kazi,

dans une chambre aux murs crépis de plâtre, luxe dans la construction

que depuis Karchi nous n'avons constaté nulle part. Nous sommes logés

étroitement, mais nous avons une fenêtre sur un jardin et puis un

escalier de terre pour monter chez nous, au premier étage, au-dessus

des écuries. Et chacun sait qu'une maison à un étage est chose rare.

Notre hôte nous rend visite en compagnie de ses enfants, un garçon et

une petite fille en bas âge répondant au nom de Malika. Elle a les

traits réguliers, la face large et souriante, des cheveux blonds. Elle

est petite pour ses six ans; ses manières sont celles d'une jeune

femme. Du sucre, une pièce de monnaie nous gagnent facilement ses

bonnes grâces; et ses visites ne nous feront point défaut pendant notre

séjour chez son père. Sa figure n'a point l'air enfantin de nos petites

filles européennes, mais un air vieillot. Les enfants indigènes du sexe

féminin présentent souvent ce caractère. Serait-ce une particularité

chez ces vieilles races où les femmes perdent vite leur beauté,

qu'elles aient toujours une tête d'apparence beaucoup plus vieille que

leur corps?

Gouzar, située aux trois quarts sur la rive gauche du Gouzar-Darya, est

une ville d'agriculteurs, sans monuments remarquables. Modestement, le

kazi lui donne cinquante mille maisons; en réalité, il y en a quatre

mille à peu près dans le vaste village mal délimité qui entoure la

forteresse, et peut-être six mille dans toute l'oasis qui nourrit

trente à quarante mille habitants. Elle en pourrait facilement nourrir

le double, car l'eau ne manque pas, les pluies étant de plus en plus

abondantes depuis une dizaine d'années. Autrefois, on devait creuser

des canaux de huit kilomètres pour conduire l'eau de la rivière à

Gouzar; maintenant, il suffit de leur donner une longueur de quatre

kilomètres avec moins de profondeur. Quinze à vingt ans auparavant,

faute d'eau, on ne cultivait pas de riz, tandis qu'actuellement les

rizières ne manquent point. Il arrive même qu'au mois de Saratan, sur

un ordre de l'émir, on rompt les digues de la rivière, et le trop plein

des eaux est déversé dans l'oasis de Karchi pendant huit jours. On

nous affirme que la population augmente, ce qui est naturel avec des

conditions aussi favorables à la culture du sol.

[Illustration: VUES DE L'OASIS DE GOUZAR.

Dessin de GIRARDOT, d'après les croquis de M. CAPUS.]

Nous visitons une fabrique de chandelles et d'huile. La fabrication

de la bougie est inconnue dans le Bokhara; quant au gaz, à la lumière

électrique, point n'est besoin de ces inventions diaboliques pour

éclairer des gens chez qui l'industrie est à l'état rudimentaire. Et

puis on ne travaille pas dans l'obscurité: on se couche, c'est bien

plus simple. Si par hasard on sort dans la rue la nuit, on emporte sa

lanterne pour y voir. Je ne vous ennuierai pas de la description d'une

usine à chandelles; je me contenterai de vous dire que l'outillage est

primitif, que tout s'y fait à la main, même les moules en fer-blanc. La

chandelle vaut quarante à cinquante centimes la livre.

De chez l'huilier, nous nous rendons chez un teinturier qui est tisseur

en même temps, puis chez les marchands de grains et de riz. Sur la rive

droite se trouve le grand bazar, au pied de la forteresse; sur la rive

gauche, le petit, non loin du jardin que nous avons vu en pénétrant

dans la ville.

A la sortie du bazar, au détour d'une rue, des fumeurs de nascha ou

haschich sont agenouillés devant leur pipe; les uns rient, les autres

crient, l'un d'eux nous adresse, en menaçant du bras, des paroles

incohérentes; ils ont des figures terreuses, des physionomies de

brutes. Ils sont incapables du moindre travail, et vivent misérablement

des quelques pouls que les passants leur jettent par pitié. On les

considère comme irresponsables.

Dans la soirée qui précède notre départ pour Karchi, notre oreille

est frappée par des cris plaintifs qui partent d'une cour voisine; le

cri est répété plusieurs fois; je descends de notre chambre, et, me

dressant le long d'un mur, j'aperçois dans un jardin des femmes assises

en cercle sur le sol; l'une d'elles dit à haute voix une phrase sur

le ton d'un récitatif, et chaque fois qu'elle se tait, ses compagnes

poussent un cri lamentable comme un gémissement. Elles pleurent un mort

selon le rite.

Notre dernière nuit à Gouzar fut une nuit d'insomnie. Les innombrables

puces gîtées dans le feutre qui couvrait le sol de notre chambre, après

nous avoir laissé d'abord en repos, s'enhardirent, puis firent fête à

nos dépens. J'en parle, car ce sont les plus grosses que j'aie vues

dans le courant de mon existence. L'Asie fait tout grand.

Pour sortir de Gouzar, nous passons devant une école où des enfants

crient sur tous les tons en apprenant à lire. La petite fille de notre

hôte se trouve sur notre chemin; nous lui disons adieu, et elle répond

sans trop s'effaroucher aux salamalecs d'Abdoul.

Dans les faubourgs de la ville, des groupes de travailleurs se dirigent

du côté des ariks qu'ils sont occupés à mettre en bon état. L'heure de

reprendre la pioche n'étant pas encore arrivée, ils vont lentement, en

flânant, les mains derrière le dos.

La steppe commence presque immédiatement après que nous avons quitté

les maisons. L'oasis est derrière nous au nord et au sud. Notre

direction est nord-ouest.

Les passants sont nombreux sur la route; cela nous surprend: notre

guide nous donne la raison de cette animation inusitée; c'est la

veille d'un jour de bazar à Gouzar, et beaucoup de marchands de Karchi

ont coutume d'y venir, sans compter les oisifs. Ils sont partis à la

pointe du jour et seront bientôt au terme de leur voyage; aussi les

croisons-nous presque tous à une ou deux heures de Gouzar. Les uns

montent des ânes qu'ils excitent à coups d'un bâton gros et court

terminé par une chaînette de fer; la plupart vont à cheval, tantôt

deux sur la même bête, tantôt juchés en haut de sacs de marchandises

qui les élèvent d'un mètre au-dessus de la selle, ils se tiennent

à plat ventre, accoudés, ouvrant des jambes comme des écartelés.

Voilà des chameaux chargés, d'autres avec leur bât seulement, que

leurs propriétaires vont offrir aux commerçants pour le transport des

marchandises; peut-être sont-ils déjà retenus; ce sont les camionneurs

de ces pays. Des pauvres, des mendiants, le bâton à la main, se hâtent

sur le chemin; leur besace est vide, mais ils savent que demain elle

sera gonflée par les aumônes, et l'espoir d'une bonne récolte leur fait

allonger leurs jambes sèches.

Des Indous bien vêtus sous un manteau d'étoffe grossière chevauchent

sur des haridelles étiques, presque toujours deux ensemble; ils ne

portent pas le turban, mais le bonnet rond et quelquefois une simple

calotte de toile; ils sont chaussés de babouches à bec retroussé. On

les dit riches, avares, prêteurs d'argent à des taux très-élevés; on ne

les aime point. Ils ont les cheveux longs et le front marqué du signe

de leur caste. Ils nous saluent d'une courbette profonde, et leur nez

touche presque la tête du cheval; ils portent la main à leur coiffure,

l'ôtent même, contre la coutume des indigènes, qui ne se découvrent

jamais par politesse; car on enlève son turban dans les cas où, en

Europe, on se met en bras de chemise ou en pantoufles.

Trois Afghans, pieds nus, nous regardent d'un œil atone; ils ont la

mine abjecte qui caractérise les fumeurs de nascha (haschich); ils vont

à pas lents. Des divanas reconnaissables à leur kla (bonnet pointu)

brandillent des jambes sur leurs ânes; ils n'ont pas oublié la gourde

ventrue où les marchands leur verseront pêle-mêle une petite mesure

d'huile ou une poignée de riz, de pois, de n'importe quoi qui se

trouve dans les sacs pleins posés ouverts devant les boutiques.

Des cavaliers faisant une pause devisent étendus sur l'herbe, la bride

du cheval passée dans le bras. En voici trois couchés tête à tête, en

étoile, qui mangent d'un bon appétit leur pitance--des abricots, des

raisins secs, des amandes--sur le pan du manteau de l'un d'eux étalé en

guise de table.

Notre guide rencontre des gens de connaissance; de part et d'autre on

échange de chaleureux salamalecs, et comme il est attaché à la personne

du beg de Gouzar, en passant il prélève sur ceux qui le savent «employé

du gouvernement» une pincée de ce tabac en poudre que les indigènes

mettent dans leur bouche, et qu'ils portent sur eux dans une gourde

minuscule fermée d'une chevillette de bois. Nos hommes profitent de

l'occasion pour se régaler aux dépens d'autrui, et les «administrés»

s'aperçoivent que cinq ou six ont profité de ce qu'ils offraient à un

seul.

Jusqu'à Yangi-Kent, village de trente à quarante maisons, la steppe

est couverte d'herbe et sans accidents de terrain. Sur notre gauche se

suivent des monticules artificiels semblables à ceux que nous avons vus

près de Chirrabad et dans les ruines du Sourkhane. Ils sont espacés de

quinze cents à dix-huit cents pas, et ne supportent rien.

Après Yangi-Kent, quelques collines coupent la route ou la longent.

Des cadavres de chameaux ont attiré des bandes d'aigles noirs et de

vautours blancs de dimensions colossales; ils mangent de compagnie

sans désaccord apparent. Ils ont de la charogne pour plusieurs repas,

et gens qui dînent bien s'entendent facilement. La lutte commencera

probablement quand les vivres diminueront.

Avant Karchi, on voit quelques marais, des étangs, et, tout près de la

ville, des ariks qu'on passe à gué.

XII

LA VILLE DE KARCHI.

Visites des hauts personnages de la ville.--Un bohémien montreur

d'ours.--Un centenaire.--Un hammam; massage.--Un pont.--Les

danseurs.--Description.--Un jardin public.--Un saint peu fanatique.

Le 29 avril, nous sommes derechef très-bien installés dans la maison

que nous avons habitée au mois de mars.

Nous resterons ici plusieurs jours à attendre des nouvelles du

Turkestan russe et d'Europe qu'un djiguite va chercher à Samarcande.

Notre désir est d'aller à Bokhara, qu'on nous à beaucoup prôné; mais

nous ne pouvons le faire convenablement que munis de lettres de

recommandation de l'excellent général Kauffmann. Nous envoyons un

télégramme de Samarcande à Tachkent, et la triste réponse nous parvient

que le gouverneur général est frappé d'une paralysie qui le prive même

de l'usage de la parole. Il faut attendre son rétablissement, et, dans

le cas où le malade ne reviendrait pas à la santé, l'arrivée de son

successeur qui nous donnera les lettres de recommandation nécessaires.

Nous remettons donc à plus tard notre visite à Bokhara.

Lors de notre premier séjour à Karchi, la place de beg était vacante;

maintenant, de par la toute-puissante volonté de l'émir, un jeune

homme d'une vingtaine d'années occupe ce poste fort important. Le

jeune beg semble vouloir faire très-bien les choses, et nous traiter

comme des gens de haut rang; il envoie coup sur coup plusieurs de

ses fonctionnaires demander des nouvelles de notre santé. Comment

nous portons-nous? Comment ne nous portons-nous pas? etc., etc. Nous

ripostons par des compliments du même genre. Abdoul est, du reste,

dressé à la manœuvre; il suffit de lui commander: Réponds ce qu'il

faut; et comme une machine au ressort déjà monté qu'on met en mouvement

en pressant un bouton, maître Abdoul déroule sans s'arrêter et en

termes choisis une série de phrases toutes faites qu'il remanie plus ou

moins suivant les circonstances. Abdoul est Samarcandais, et dame! à

Samarcande, on a du savoir-vivre; il sait saluer avec grâce, boire une

tasse de thé en arrondissant le bras, et puis on l'appelle «mollah»,

il est notre homme de confiance, il passe pour savoir lire et écrire,

et il a soin de s'exprimer en dialecte persan. On le considère avec

respect.

Les personnages les plus marquants de Karchi viennent nous rendre

visite. Ils prétendent venir de la part du beg; la réalité est

qu'ils se dérangent pour satisfaire leur curiosité. Ils n'ont pas

tous les jours l'occasion de passer un quart d'heure à regarder des

Faranguis, tout en buvant une tasse de thé. Ils pressent Abdoul de

questions:--Parlons-nous la langue des Russes? Notre pays est-il près

de celui des Anglais? Si nous ne parlons pas la langue russe, nous

sommes donc du pays de Roum?

--Non, répond Abdoul, ce sont des Faranguis.

--Des Faranguis; mais plus loin que Roum, il n'y a que des Faranguis.

Pour eux, le mot Faranguis désigne tous les Occidentaux qui ne sont ni

Russes ni musulmans. Ils placent l'Angleterre à l'orient de leur pays,

dans la direction des Indes, mais plus loin, car les produits anglais

leur arrivent de ce côté.

--Que viennent-ils faire dans notre pays?

--Leur émir les a envoyés pour voir, et ils retourneront lui raconter

ce qu'ils auront observé. Ils ramassent aussi des plantes, des

insectes, des oiseaux qu'ils lui rapporteront.

Avant de nous quitter, ils nous prient de la part du beg de rester à

Karchi aussi longtemps qu'il nous plaira, de tout examiner à notre aise

dans la ville, en un mot de nous comporter comme dans notre propre pays.

Une après-midi, Abdoul, qui est en quête de divertissements, nous

annonce la présence dans le voisinage d'un loulli[48] qui montre un

ours, et lui fait exécuter différents tours «très-amusants à regarder».

Il le fait entrer dans la cour.

[Note 48: Bohémien errant.]

Le loulli est introduit, il s'incline poliment. Il tire par une corde

un ours de taille moyenne, à poil roux, aux griffes blanches, qui en

font une variété spéciale à l'Asie centrale. Il est âgé d'environ

trente-cinq ans, il a les cheveux longs couleur de jais, la peau

bistrée, la tête très-expressive avec des traits réguliers et un peu

lourds, l'œil noir et grand. Il est de taille assez élevée, robuste, la

jambe nerveuse. Sauf moins de finesse dans l'ensemble de l'individu,

c'est presque un gitano de Grenade. Il se dit originaire des environs

de Delhi et né sur les bords du Gange. Il est venu dans le Turkestan

par l'Afghanistan et le Bokhara. A Kokan[49], des loullis lui ont

vendu l'ours encore petit, il lui a arraché les incisives, lui a passé

dans le museau une forte cheville de bois, comme font les Kirghiz à

leurs chameaux, et c'est alors qu'a commencé l'éducation de la pauvre

bête, à coups de bâton. Maintenant l'ours sait plus d'un tour qu'il

exécute lourdement au grand plaisir des badauds emplissant la cour de

notre logis. Pendant toute la durée de la «représentation», le loulli

chante sur un air monotone des paroles qui sont en même temps des

explications pour les spectateurs, et pour l'ours des ordres qu'il

exécute chaque fois que son maître pousse un «han» formidable produit

en ventriloquant. Le montreur tiraille le nez de l'animal, le menace

de son gourdin, et l'ours saute comiquement sur ses pieds de derrière

comme un danseur; puis il porte un bâton sur le bras ainsi qu'une

mère son enfant; puis il est le voyageur appuyé sur son bâton qu'on

lui place ensuite en travers sur la nuque, et les pattes à chaque

extrémité, il marche. Ensuite il est fatigué de la longueur du chemin,

et s'étend sur le dos pour dormir; il se relève et fume le tchilim

figuré par un brin de bois qu'on lui met au coin de la gueule. Sans

interruption le loulli chante, pousse ses «han»; la sueur ruisselle sur

son visage. L'ours salue, et la séance est close par une lutte corps

à corps entre l'homme et la bête, qui est vaincue comme il convient,

l'homme étant le roi des animaux.

[Note 49: Ancienne capitale du khanat de même nom dans le

Ferghanah.]

Tel est le spectacle dont le programme ne varie guère partout où l'on

rencontre des montreurs d'ours, recrutés principalement parmi les

bohémiens, en Occident aussi bien qu'en Orient.

Nous donnons une pièce de monnaie au loulli, qui se confond en

remercîments; des morceaux de pain à l'ours, qui grogne de plaisir;

puis les deux artistes se retirent en faisant fuir à toutes jambes les

curieux entassés sous le porche.

Dans cette même journée, nous recevons la visite du plus vieil homme

de Karchi et probablement du Bokhara, où les centenaires n'existent

probablement pas, car on y vieillit vite. Ce patriarche, qui arrive à

cheval, a quatre-vingt-douze ans; il est possible qu'on ait exagéré

pour la circonstance; en tout cas, il ne paraît pas beaucoup plus

jeune, et sa barbe est d'une blancheur de neige. Il est de taille

moyenne, encore droit, s'exprime avec facilité, et son geste est vif.

Il a, dit-il, les petits-enfants de ses petits-enfants. La chose est

possible dans ce pays où l'on marie les filles à douze ou treize ans

et quelquefois les garçons à seize ou dix-sept. Notre visiteur nous

renseigne sur la culture du sol et les modifications qu'on a pu y

apporter de son vivant; il nous conte également l'histoire des vents

et des pluies aussi loin en arrière que sa mémoire peut porter. Il

confirme ce qu'on nous a dit à Gouzar, à savoir que, depuis dix ans, la

quantité d'eau est plus grande dans les rivières, et qu'il pleut plus

souvent, ce qui tient, selon lui, à une plus grande masse de neige dans

les montagnes.

A peine notre visiteur est-il sorti que la pluie tombe comme une preuve

à l'appui de ses dires, et le vent du sud-est souffle précisément.

Et il se passe ceci: tandis que les Afghans attendent à Mazari-Chérif

que la passe de Bamiane soit praticable, que la neige soit fondue,

afin de pouvoir porter à Abdourrhaman-Khan les cadeaux que l'émir de

Bokhara lui envoie à contre-cœur, sans le moindre espoir d'être payé

de retour, le vent apporte en compensation, au pays de celui qui donne,

l'humidité prise aux cimes des montagnes afghanes qui sera la source de

bien d'autres richesses.

Nous visitons le plus grand et le plus confortable des hammams de

Karchi. Il a été construit aux frais d'un riche marchand, le même qui

a fait paver à l'instar de l'Occident une des principales rues de la

ville. Le plan de l'édifice a été fourni par un architecte de Bokhara.

Le bain est ouvert à tout le monde moyennant une légère rétribution.

Les revenus de l'établissement sont affectés à l'entretien d'une

médressé qui accueille des élèves nombreux.

Le donateur a laissé la réputation d'un saint homme, car il a fait

grandement les choses. Ce hammam, qui passe pour être le plus beau

du Bokhara, est le mieux installé et le mieux construit de tous ceux

que nous avons fréquentés en Asie. On entre d'abord dans une grande

salle au plafond très-élevé; une lampe à huile suspendue à une poutre

laisse tomber de ses trois longs becs une lumière tremblotante. C'est

là qu'est réuni le personnel du bain, les serviteurs, les masseurs

musculeux, à peine vêtus, qui se tiennent à la disposition des clients.

En l'air, les linges sèchent sur des cordes tendues. Tout autour,

une estrade large et élevée, couverte de nattes, court le long des

murailles; elle sert de vestiaire pour les habits que le baigneur

entasse simplement à côté de lui. C'est aussi là qu'on prend une légère

collation au sortir des étuves, qu'on dort, le temps de se reposer de

la fatigue du massage, et qu'au grand divertissement des habitués, les

jeunes danseurs viennent étudier leur art et répéter leurs exercices

en petite tenue. Dans cette académie de danse naissent des passions

qui font faire des folies aux débauchés, et commettre des meurtres aux

jaloux.

Une allée en pente mène aux piscines, par des couloirs se succédant à

angle droit. A l'extrémité de chaque couloir, sous des voûtes cintrées,

on a ménagé des bancs de pierre recouverts de nattes; les baigneurs

s'y étendent pour l'essuyage. On pénètre ensuite dans une salle ronde,

faiblement éclairée; au milieu, dans la buée, on distingue un banc

s'enroulant à une large table en maçonnerie, ronde comme le fût tronqué

d'une colonne colossale. Sur la table, une lampe à bec; sur le banc,

des écuelles de cuivre battu qui servent à puiser l'eau aux réservoirs

placés sous des voûtes basses, au fond de chambres qui partent en

éventail de la salle centrale. Suivant le plus ou moins d'aptitude

du baigneur à la cuisson de son propre individu, celui-ci va puiser

aux réservoirs une eau plus ou moins bouillante, se promène sur les

dalles plus ou moins chaudes et s'asperge. Si un massage lui agrée, de

solides gaillards se présentent; le «patient» se couche à plat ventre

sur les dalles, les jambes allongées, les deux mains placées sur la

tête qu'on appuie sur une pelote de linge. Une fois la position prise,

l'exécuteur enfourche sa victime et la «travaille» des pieds et des

mains. Il procède d'abord au massage du dos, puis à celui des bras

et des jambes; il est très-habile et pousse un sifflement de mitron

travaillant au pétrin ou un grognement d'animal qui s'acharne. Il fait

jouer chaque articulation, craquer les doigts de la main, les orteils

du pied, les tire, tord les reins à droite, à gauche, vous retourne

sur le dos, et tout le corps y passe, toujours avec des grognements ou

des sifflements. L'opération terminée, le masseur lave le «cadavre» et

l'essuie.

En Asie centrale(#74841) · 第 18 / 21 段