nous répond qu'il est souffrant. Depuis une année, il est miné par
une fièvre qui est devenue intermittente, après avoir été d'abord
quotidienne. Nous offrons immédiatement le secours de nos lumières;
Abdoul nous donne pour des médecins de premier ordre, il est cru sur
parole, car on sait que nous sommes des Faranguis, et cela suffit, «ces
gens-là étant tous médecins». L'envoyé du touradjane va prendre l'avis
de son maître et revient annoncer que Son Altesse accepte, que nous
pouvons préparer la potion.
Grâce à nous, le lendemain, le touradjane se sentait mieux, et, en même
temps qu'il nous faisait demander des cigarettes, fumées probablement
par ceux qui couraient les lui porter, l'aimable jeune homme nous
invitait à lui rendre visite et à déjeuner du même coup. Nous acceptons
et prions le fonctionnaire qui nous transmet cette invitation de dire
au touradjane combien son amabilité nous a touchés.
Vers dix heures, le kourbachi arrive tout flambant, la hachette d'acier
poli passée à la ceinture; il annonce qu'on nous attend, et nous prie
de le suivre.
Nous montons à cheval, passons sous une première porte où les gardes
se lèvent à notre approche, puis nous pataugeons dans un chemin
creux, sorte de marais entre deux murs où la boue pue et les flaques
d'eau croupissent. Voilà encore une seconde porte couverte, puis une
troisième s'ouvrant sur la cour qui englobe le palais du touradjane. Le
kourbachi s'incline, salue, et nous confie aux quatre _oudaïtchi_[52]
debout près de l'entrée, un long bâton rouge et jaune à la main.
[Note 52: De _oda_, chambre; c'est donc un chambellan.--De même, en
turc occidental, _odalik_ (et non odalisque), «fille de chambre».]
Les oudaïtchi ont la charge de précéder l'émir ou ses fils quand ils
sortent dans les rues, et, s'adressant à la foule, ils crient alors
en persan: «Pour le bonheur de l'émir, qu'Allah donne au peuple la
tranquillité et la paix!» et pour un touradjane: «Pour le bonheur du
touradjane, qu'Allah donne au peuple de longues années et la santé.»
D'autres oudaïtchi devancent le cortége et crient: «Levez-vous,
croyants, regardez, sachez que l'émir, que le touradjane approche!» A
l'intérieur du palais, ils font l'office d'huissiers, d'introducteurs,
et, s'appuyant à chaque pas sur leur bâton comme un suisse sur sa
hallebarde, deux à droite, deux à gauche, ceux-ci nous accompagnent.
Puis nous mettons pied à terre, et, par une galerie couverte et sombre,
à travers la cour, on nous conduit à la porte de la salle de réception.
Nous entrons seuls.
La chambre est plus longue que large; sur une table allongée et basse
sont entassés des plats de riz, de viande rôtie, d'amandes, d'abricots
et autres friandises indigènes. Au fond de la salle, à l'extrémité de
la table, est assis le jeune prince vêtu d'un khalat de velours bleu,
la tête surmontée d'un massif turban de fin tchalma blanc brodé d'or.
Il se lève, nous tend la main:
«Le salut sur vous!» «Et sur vous le salut!» ripostons-nous.
Puis il s'assied, nous invite à prendre place à sa gauche du même
côté de la table. Une soupe faite avec un bouillon de poulet, du riz
et des petits pois nous est d'abord servie. En ayant mangé quelques
cuillerées, nous fourrageons par politesse dans les différents plats
avec notre cuiller en bois. Entre temps, j'examine notre amphitryon. Il
est de taille moyenne; sa figure maigre paraît petite sous l'écrasement
d'une coiffure monumentale, le teint est terreux, le nez droit avec de
larges narines, la lèvre grosse et pendante, l'œil noir, morne. La mine
est d'un fiévreux; la physionomie, d'un être peu intelligent, dans cet
individu aux ongles malpropres, tout dénote un prince de la décadence.
Ce n'est plus le fils des vaillants émirs ousbegs du temps passé.
A notre retour en France, lorsque nous vîmes l'Honorius hébété de
Jean-Paul Laurens, assis sur son trône, nous avons pensé au touradjane
de Tchiraktchi.
Tandis qu'on dessert la table, la conversation s'engage:
--Ton père l'émir se porte bien?
--Ha ha.
--Le remède que nous t'avons donné t'a guéri?
--Ha ha.
--Nous sommes venus de loin afin de voir ton pays qu'on nous avait dit
être très-beau.
--Khoub.
--Nous ne regrettons point la longueur du chemin que nous avons
parcouru pour venir dans le Bokhara, car les habitants y sont
hospitaliers.
--Khoub.
--Le sol y est fertile, les oasis sont de véritables jardins, et les
fruits plus délicieux qu'en aucun autre endroit de la terre.
--Khoub.
--Et ton père aime la science, il soutient de ses dons les savants, qui
sont innombrables dans ses États.
--Khoub.
Nous ne tardons point à nous apercevoir que notre interlocuteur est
taciturne ou très à court d'idées, car il est impossible d'en tirer
autre réponse que ce «khoub», accompagné d'une légère inclination de la
tête sur l'épaule gauche. Quand nous nous taisons, on entend voler une
mouche; le touradjane ne prend jamais le premier la parole, il se tient
silencieux, nous regarde, et nous le regardons.
Nous ne voulons point quitter sans l'entretenir quelques minutes celui
qui nous a fait servir un déjeuner pour quarante personnes, et le
dialogue dure avec beaucoup d'à-coup, jusqu'au moment où, ne sachant
plus nous-mêmes que dire, qu'imaginer, nous nous levons pour prendre
congé. L'intelligent jeune homme nous imite, nous tend la main.
--Louanges à Dieu! que ta vie soit longue!
--Kheïle[53] khoub, répond-il.
[Note 53: Extrêmement.]
«Bien» et finalement «très-bien», voilà tout ce que ce fils d'émir a
trouvé à nous dire.
Quand nous fûmes hors de sa forteresse, Abdoul, qui avait tenu sa
langue trop longtemps, s'exclame:
--Quel imbécile, quel imbécile!
La qualification n'est point trop sévère, s'il faut croire la rumeur
publique. Aux yeux de ses administrés, le touradjane passe pour un
personnage d'une intelligence peu remarquable. On dit que son entourage
ne lui témoigne point la déférence due à un fils de Sa Sainteté, que
ses ordres ne sont pas toujours strictement exécutés, et qu'on obéit
plutôt au conseiller que l'émir a attaché à sa personne.
Ses serviteurs se plaignent de sa lésinerie, le dépeignent comme un
jeune homme de caractère insupportable. Autrefois, il sortait assez
souvent pour assister ou prendre part aux courses à la chèvre, qui le
passionnaient. Maintenant il reste enfermé dans la forteresse comme
dans une prison, ne lit point dans les livres, n'aime ni les chanteurs
ni les musiciens. Il se plaît à rôder d'une chambre à l'autre, à jouer
avec ses cailles, à regarder ses faucons manger, à visiter ses écuries
où il passe des heures, époussetant lui-même ses chevaux, gourmandant
les palefreniers à tout propos. Quant à la femme que lui a choisie son
père, il n'en a cure. Il préfère rester dans sa chambre, béer à la
fenêtre donnant sur la vallée, et les jambes croisées, boire coup sur
coup les tasses de thé vert, fumer le tchilim qui le plonge dans une
somnolence où il se complaît. Il ne mène point la vie d'un prince, mais
d'un énervé.
On nous apprend que, sur notre chemin, non loin de Tchiraktchi, il y a
un gué large et profond. Nous faisons donc charger nos bagages et nos
collections sur un arba aux roues très-élevées qui part à l'avance,
puis, à travers les champs cultivés, après avoir jeté un coup d'œil
sur Tchiraktchi du haut d'une colline, nous descendons jusqu'au village
de Tiz-âb (eau rapide). Il prend son nom du cours d'eau qui le traverse
bruyamment et à toute vitesse en s'échappant d'une gorge étroite. La
berge élevée de la rive gauche est la digue qui protége le village
contre le torrent, dont la turbulence est extrême dans la saison des
pluies et de la fonte des neiges.
Notre arba est arrêté à moitié du chemin creusé dans la berge
conduisant au gué; pour le moment il est impossible de passer sur
l'autre rive. Les villageois sont rassemblés, ils regardent couler
l'eau et passer les piétons qui se déshabillent, font un paquet de
leurs vêtements, les placent sur leur tête et entrent dans la rivière
sans plus de cérémonie. Ils enfoncent jusqu'au cou. Comme nous ne
voulons point mouiller nos collections, nous attendons que le niveau
baisse.
Dans l'après-midi, les coffres ayant été placés sur des bottes
de paille pour les élever au-dessus de l'eau, nous commençons le
transbordement. De solides gaillards, nus jusqu'à la ceinture, poussent
vigoureusement les roues de la voiture; d'autres montés sur des chevaux
attelés de chaque côté du limonier luttent contre le courant, et en
trois voyages tout est au complet sur la rive opposée.
Durant ce va-et-vient, les indigènes ne se privent point du plaisir de
nous examiner. Nos selles anglaises attirent surtout leur attention,
et ils les regardent en connaisseurs. De notre côté, nous pouvons
détailler la personne des habitants de Tiz-âb qui passent dans le pays
pour des Ousbegs de race pure et sont renommés pour leur courage et
leur vigueur.
Ils ont la face large, le nez gros et court, l'œil petit, la tête
ronde sur un cou solide enfoncé dans des épaules larges et droites;
la poitrine est vaste, le bassin ample, les membres musculeux et
développés, le pied et la main larges avec des doigts gros et courts,
le mollet haut, les attaches grosses. En somme, un ensemble peu
élégant, mais d'une race forte, pesante et charnue. Plusieurs étaient
d'une taille élevée. Tous étaient bruns ou châtains et montraient de
magnifiques dents larges et courtes. Malgré une barbe assez fournie,
le reste de leur corps ne portait point de trace de pilosité. Ces
Ousbegs avaient la physionomie honnête, un air de simplicité plus que
d'intelligence.
Les chevaux de bât sont chargés à nouveau, et nous nous acheminons vers
le village-forteresse de Chamatane, campé fièrement en vedette sur le
chemin de Chahri-Kitab. Partout des champs verdoyants, partout une
végétation exubérante; c'est bien le pays de la Ville Verte.
Chamatane fut illustré par les exploits de Djoura-Beg, dont voici
en quelques mots l'histoire. Après avoir été au service de l'émir à
Bokhara, Djoura-Beg vient dans le Chahri-Sebz chez un certain Baba-Beg,
gouverneur du pays; il se lie étroitement avec son hôte, prend de
l'influence sur lui, et le décide à se proclamer indépendant et à lever
l'impôt pour son compte. L'émir envoie des troupes contre les révoltés,
mais ceux-ci se défendent courageusement, et chaque fois qu'ils
apprennent l'arrivée des soldats bokhariens, ils rompent les digues
et inondent le pays, et le sol qui est très-argileux se détrempe,
formant un mortier épais et tenace où piétons et cavaliers s'engluent.
Djoura-Beg, qui recrute ses troupes parmi une population vaillante et
vigoureuse, vient facilement à bout de ses ennemis; il a soin d'être
sur ses gardes, de façon à éviter les coups de main, et tient tête à
l'émir. Celui-ci, avec une obstination digne d'un meilleur sort, tente
maintes fois de reprendre cette belle province, et pendant quinze
ans il s'épuise en efforts inutiles, jusqu'au moment où les Russes
s'emparant du Bokhara en firent autant du Chahri-Sebz. Djoura-Beg
défendit énergiquement Chamatane, mais il succomba. Aujourd'hui, il est
à Tachkent avec son ami Baba-Beg. Tous deux ont été fort bien traités
par les Russes, qui leur servent une pension, et le Tzar compte les
anciens begs parmi ses plus fidèles sujets.
Lorsque le général Kauffmann s'empara de la province de Samarcande, il
donna en compensation à l'émir de Bokhara les deux petites principautés
qui formaient le Chahri-Sebz.
De Chamatane à la ville de Chahr s'étend un véritable jardin planté
d'arbres fruitiers innombrables; on comprend que l'émir ait choisi
cette riante campagne pour y faire construire sa maison de plaisance
favorite. Nous ne l'avons point visitée, nous avons dû nous contenter
de longer la double rangée de murs très-élevés qui défendent l'entrée
du parc immense et boisé où le maître du Bokhara prend ses ébats.
Avec ses rues étroites, tortueuses, sales, se traînant le long des
pentes, avec son bazar sombre, couvert, aux carrefours de voûtes de
briques, Chahr a l'aspect d'une ville du moyen âge. A chaque pas, on
rencontre les restes de constructions que Timour fit élever dans ce
lieu de sa naissance, qui n'était alors que le village de Kach. On dit
que l'illustre conquérant songea même à en faire la capitale de son
vaste empire; mais il abandonna ce projet. Samarcande, posée au
milieu d'une plaine fertile où se croisent les routes du monde central
asiatique, était bien la ville que devait préférer à toutes les autres
celui qui fut un politique avisé autant que capitaine habile. Il n'en
pouvait trouver une dont la situation répondît mieux aux intérêts de la
bonne administration et de la facile défense du pays.
[Illustration: PLAINE DU ZÉRAFCHANE.
Dessin de GIRARDOT, d'après les croquis de M. CAPUS.]
Chahr ne pouvait être qu'une très-agréable résidence d'été, le
Schœnbrünn de Samarcande et rien de plus.
Autrefois plus peuplée, cette ville compte encore quinze mille
habitants. D'habitude, pendant les grandes chaleurs, l'émir de
Bokhara habite sa maison de campagne, où il donne des fêtes. Mais
c'est à Chahr, dans les bâtiments construits au pied des ruines de
l'_Ak-Saraï_, qu'il expédie les affaires sérieuses, qu'il tient sa cour
et que veillent ses guerriers.
Le beg de Chahr nous invite à l'aller voir. Pour pénétrer jusqu'au
logement qu'il habite à l'intérieur de la forteresse, il faut traverser
plusieurs cours communiquant par des portes couvertes qui servent
de corps de garde. Chaque fois que nous passons devant une de ces
portes, des soldats d'opéra-comique se précipitent sur leurs fusils,
s'alignent à peu près et présentent les armes. Leur costume est voyant
et fait pour inspirer la terreur. Ils ont la tête surmontée d'un vaste
bonnet de peau de mouton noir, une veste rouge avec des boutons de
métal, s'enfonçant dans un tchalvar jaune en cuir dont le fond est
d'une ampleur extravagante. Ils sont chaussés de bottes aux talons
ferrés. Comme armes, ils ont des sabres, des fusils à piston avec une
baïonnette triangulaire.
Les oudaïtchi nous introduisent chez le beg; ses serviteurs emplissent
la cour avoisinante, et ses subordonnés se tiennent debout à la porte
de la salle. Le beg est de taille moyenne, replet, avec une tête fine
d'ecclésiastique. Il passe pour avoir la confiance de son maître, qui
n'en reçoit que de bons conseils. Il est d'une politesse obséquieuse,
nous accable de compliments, ne tarit pas d'éloges sur son voisin, le
gouverneur de la province de Samarcande, et sur le gouverneur général
du Turkestan, que «l'émir aime au delà de ce qu'on peut croire. C'est
au point qu'il tombe malade chaque fois qu'il apprend une indisposition
du général Kauffmann.»
Le beg nous donne ensuite quelques-uns de ses serviteurs, qui nous font
visiter la forteresse.
En face d'une porte, nous voyons un canon sur un affût, mais pas de
boulets ni d'artilleurs. On nous promène dans plusieurs cours qui
sont entourées de constructions servant à loger les soldats et les
serviteurs. Les appartements réservés à l'émir et à sa famille sont
vis-à-vis d'un colossal portique couvert de briques émaillées, seul
reste d'un palais construit par Timour[54]. Le portail menace ruine et
écrasera un beau jour les soldats logés dans une masure adossée à sa
base. L'habitation de l'émir, qu'on a placée prudemment à distance,
n'est pas luxueuse, elle est en briques cuites, crépie de plâtre, à un
étage, avec une galerie devant les chambres tout autour de la cour.
Elle donne sur un jardin planté de mûriers et de rosiers; un homme
y était occupé à distiller l'essence de rose pour l'usage personnel
de l'émir, qui mêle ce parfum à l'eau de ses ablutions. Toutes les
chambres étaient inhabitées et vides de meubles.
[Note 54: Palais blanc.]
Nous rentrons à notre logis par le bazar, qui est peu animé, comme tous
les bazars du pays les jours où il n'y a pas de marché. Nous remarquons
des cotonnades anglaises, mais en petite quantité et à un prix plus
élevé que les cotonnades russes.
Trois ou quatre armuriers sont occupés à fabriquer des fusils à mèche,
rayés droit et même en spirale. Tous les appareils et outils sont
maniés à la main, le maître ouvrier les a construits lui-même assez
ingénieusement. La matière première lui vient en barres du grand dépôt
qui est à Bokhara, où le fer arrive par l'entremise des Tartares de
Kazan. Le kilogramme coûte plus de un franc, prix du gros.
Abdoul a apporté souvent de Samarcande des dépêches au beg de Chahr,
et il nous donne sur son caractère des détails peu flatteurs. Il le
dépeint comme un avare, comme un beau parleur, grand faiseur de gestes,
prodigue de compliments «comme un loulli», mais payant peu ou point
ses serviteurs, qui finissent par le quitter, désespérés d'attendre
des appointements que leur maître promet toujours de leur donner sans
s'exécuter jamais.
--Quant aux sarbasses (soldats), ajoute Abdoul, ah! maître, quels
sarbasses! Il en faudrait beaucoup comme ceux-là pour chasser les
Russes!
--Ils ne sont donc point courageux?
--Courageux! avec un bâton tu en ferais sauver trois cents. Tu ne sais
donc pas qu'on les recrute parmi les gens qui rôdent inoccupés, qui ne
savent que faire pour vivre. On leur offre un tenga par jour, un grand
bonnet, une veste, un fusil, et ils n'hésitent point à s'enrôler. Et
puis, quand le métier les ennuie, ils se sauvent dans le Turkestan
russe.
--Mais quand une guerre est déclarée, ils se comportent bien, je
suppose. Ils obéissent à leurs chefs?
--Ils obéissent lorsqu'on leur dit de piller, et ils sont toujours
prêts à manger le palao. Il faut les voir en marche. Ils ont les
poches pleines de noix, de raisins, d'abricots secs, de pistaches,
et tout le long du chemin ils grignotent, car je t'assure qu'ils ont
de bonnes dents. Et puis chacun d'eux a sa caille ou sa colombe pour
jouer pendant les haltes. Et si l'ennemi est proche, ils ne se pressent
point, pas plus que les chefs, et ils sont tous malades les uns après
les autres. Ils trouvent toujours une raison pour s'écarter, et alors
ils jettent leurs armes et se sauvent. Celui qui s'aperçoit que son
voisin manque à l'appel dit au capitaine: «Capitaine, Abdoullah ne
revient pas, permettez que j'aille le chercher.» Et le capitaine dit:
«Va et reviens vite.» Il s'en va, mais ne revient pas. Et lorsqu'on
voit l'ennemi, il en manque les trois quarts; au premier coup de
fusil, tous s'enfuient comme des perdrix, et alors les grands chefs
disparaissent à leur tour, et s'en vont conter à l'émir qu'ils ont
combattu vaillamment, que tous leurs soldats sont tués, et l'émir dit
au capitaine: «Par Allah! je te nomme colonel», et au colonel: «Je te
nomme général.» Quels sarbasses! quels sarbasses!
Et Abdoul crache de mépris pour ses congénères.
Le même jour nous partons pour Kitab, la sœur jumelle de Chahr: un
ruban de verdure les relie l'une à l'autre. Les chemins sont détrempés,
et nous avançons difficilement.
L'Ak-Darya qui coule au pied de Kitab était gonflé par les pluies, et
nous dûmes le traverser en arba. Les bagages furent vite transportés
sur l'autre rive, grâce à des passeurs herculéens dont l'un ressemble
à s'y méprendre au fameux lutteur Faouët, qu'admirait tant Théophile
Gautier.
Les rues de Kitab sont de véritables marais. Cette ville est enfouie
dans les arbres, entourée de champs fertiles; elle ne possède pas de
monuments, et compte seulement quelques milliers d'habitants. Le beg,
qui nous invite à le visiter et nous reçoit avec beaucoup d'affabilité,
est en ce moment dans tous ses états. L'émir vient de lui réclamer une
somme considérable qu'il n'aurait point dans ses caisses.
Ayant traversé le Kachka-Darya près des ruines d'une forteresse, nous
arrivons à Kaïssar, où nous prendrons un guide pour traverser la passe
de Katta-Karatcha.
Le chef du village nous reçoit très-cordialement. C'est chez lui que
nous trouvons une boîte à sucre de la fabrique _David Sassoon and Co_,
qui est venue des Indes par Mazari-Chérif jusqu'à l'extrême frontière
de l'empire russe. On nous donne pour indiquer la route un homme de
haute taille, d'une soixantaine d'années, qui connaît admirablement
la montagne. Cet homme ne sait point d'où il est; nous le supposons
Persan. Il a été apporté tout petit à Karchi par les Turcomans; sa
bonne mine le fit acheter par le beg, qui le garda à son service
jusqu'à sa mort. Le beg mort, l'esclave s'installa à Kaïssar, prit
femme, et maintenant il est grand-père, et paraît très-content de son
sort, car il rit volontiers. Sa principale occupation est de cuisiner
pour le chef du village et de conduire les voyageurs de marque du
Chahri-Sebz dans la province de Samarcande.
En trois heures nous atteignons, par un sentier pierreux, la
plate-forme où les eaux se divisent, et les voyageurs font souffler
leurs chevaux. Puis nous descendons vers Samarcande, car nous avons
franchi la frontière; nous sommes de nouveau dans le Turkestan russe.
Avant d'arriver au premier village d'Amman-Koutane, le long d'une
pente, on nous montre une longue traînée de cailloux; nous ne voyons
là qu'un éboulis tel qu'il s'en fait lorsque les rochers s'effritent.
Mais c'est, paraît-il, le «méguil de la couleuvre», et le guide nous
conte que, «dans le temps passé,--bien avant Timour,--une couleuvre
habitait la passe. Elle mesurait plus de trois cents mètres de
longueur, avait une gueule énorme, dévorait les passants et même
des caravanes entières. On ne pouvait plus aller par ce chemin du
Chahri-Sebz à Samarcande. C'était une grande gêne pour le commerce.
L'émir promit donc une haute place et une récompense magnifique à qui
débarrasserait ses États d'un tel fléau. Un homme bien avisé usa de la
ruse suivante. Il fabriqua un coffre, le remplit de poudre, y fixa une
mèche très-longue. Puis il plaça la machine infernale sur le chemin
du serpent, qui l'avala d'un coup. Puis, la boîte dans le ventre du
reptile, il battit le briquet, mit le feu à la mèche, et le monstre
éclata en trois morceaux. Il mourut, et on l'enterra à cette place.
--Est-ce que beaucoup de personnes ont vu ce serpent?
--Oui, répondit le guide, ils sont morts depuis longtemps. Au reste,
voici le méguil, et la tête du monstre fut mise en terre près du champ
labouré que vous voyez bien.
Le soir, nous couchions à Ak-Tepe, et le lendemain nous partions pour
Samarcande, qui apparut soudain, dans la grande vallée du Zérafchane,
comme un bouquet tombé sur un tapis vert.
* * * * *
Une boîte ayant contenu du sucre fabriqué dans l'Inde anglaise; un
ex-esclave; une légende; telles sont nos constatations en achevant
cette première partie de notre voyage.
Elles disent la situation présente de ce pays. C'est d'abord
l'antagonisme commercial des Russes et des Anglais, et l'extrême
activité de ces derniers; puis une transformation sociale qui s'opère
par le sabre des Russes: la disparition de l'esclavage; enfin, le
grand obstacle à ce que certaines populations d'Asie emboîtent le pas
à celles d'Occident, qui est le goût extrême du surnaturel, l'absence
complète d'esprit d'induction, dont témoigne une légende, tentative la
moins scientifique d'expliquer un fait très-simple.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
I
DE MOSCOU A TACHKENT.
Moscou.--Nijni.--Traversée sur le Volga et la Kama.--Les
passagers du _Samolet_.--Perm.--Yékatérinbourg.--Un couvent
de nonnes.--Le tarantasse.--Un enterrement sibérien.--Les
déportés.--Le _cimex lectuarius_.--Les Kirghiz.--La steppe de
Baraba.--Sémipalatinsk.--L'Ala-Taou.--L'Ili.--Vernoié.--Le Talas.--La
vallée du Syr ou Iaxartes. 1
II
TACHKENT INDIGÈNE.
Population flottante.--Population sédentaire: Kirghiz, Tatars, Indous,
Tsiganes, Juifs.--Les Sartes.--Construction et disposition d'une
maison indigène.--Costume d'un homme.--Pas de mode.--Les différents
aspects d'un turban.--Costume des femmes.--Leur éducation.--Histoire
d'un mariage; la cérémonie.--Parures des femmes.--Leur vie après le
mariage.--Leurs distractions. 31
III
TACHKENT INDIGÈNE (suite).