à hauteur d'homme il a huit mètres cinquante de circonférence. Un
platane plus colossal encore lui fait face. Une maison a été creusée
entre les racines, à l'usage d'un mollah qui crie la prière et enseigne
à lire aux enfants dans son réduit transformé en école. Le chemin
passe près de la fontaine, et les voyageurs ne manquent pas de faire
une courte halte à l'ombre des arbres, où les oisifs du village se
réunissent d'habitude pour deviser.
La majeure partie de ces montagnards est de race tadjique, quelques-uns
ont un mélange de sang ousbeg. Ils sont de taille moyenne, quelquefois
petits, avec des figures européennes, sans gêne avec nous, robustes,
agiles, bons marcheurs, chaussés d'_abarcas_. Ils ne souffrent point de
la fièvre, car ils vivent à une altitude où l'air est sain. Ils sont
très-pauvres, possèdent quelques vaches, mais surtout des chèvres dont
le lait les nourrit; ils ont aussi quelques cultures. Parmi eux, il y
a de très-bons chasseurs qui tuent nombre de perdrix de montagne et de
chèvres sauvages, avec le fusil à mèche naturellement.
Vers le milieu de la nuit le vent souffle violemment du sud-ouest, et
la pluie commence à tomber.
L'orage dure une partie de la journée du lendemain. Dans l'après-midi,
les nuages disparaissent; nous irons ramasser des plantes dans les
rochers qui tombent à pic du côté du nord. Deux hommes de bonne volonté
offrent de nous guider, mais ils ne veulent point se risquer jusqu'en
haut; car la croyance est que tous les grimpeurs qui ont atteint le
sommet ne sont jamais revenus. Tandis que ces braves gens nous content
ces balivernes, des cris et des éclats de voix nous font sortir de
notre tente. Deux des nombreux flâneurs qui se tiennent journellement
au bord de la fontaine se querellent. L'un d'eux a trouvé drôle, en
luttant, de culbuter son voisin dans le ruisseau. Celui qui est tombé
est furieux, il est trempé, et les assistants l'ont criblé de leurs
moqueries. Il profère des menaces, et, fou de colère, tire son couteau,
se précipite sur l'individu qui l'a jeté à l'eau. On l'arrête, on
lui tient les bras et l'on finit par le désarmer. Ce bruit attire la
vieille mère de l'homme qu'il voulait frapper, et elle lui fait des
reproches. L'autre riposte, il y a encore des mots échangés, une «barbe
blanche» arrive, intervient à son tour, le calme se fait, et l'incident
est clos.
Nous escaladons les roches, où nous trouvons des perdrix et quelques
plantes. Nous n'allons point au sommet, faute de temps, car le soleil
descend rapidement derrière nous et n'éclaire déjà plus que la cime des
monts d'en face.
La nuit se passe sans pluie.
De Saïrab on se dirige droit sur le nord, à travers un val herbeux,
où paissent les troupeaux de vaches et de chèvres. On rencontre
fréquemment des piétons, des cavaliers, des bêtes chargées, car ce
chemin est suivi par tous les gens des montagnes qui vont à Chirrabad
ou dans le Turkestan afghan, et par les commerçants du Turkestan russe
allant de l'autre côté de l'Amou, quand leurs affaires ne les obligent
point à toucher Karchi. C'est la route qu'ont prise les conquérants
Alexandre, Gengis-Khan, Timour et d'autres. Dans cette région, il n'en
est pas de plus commode pour les armées; elle n'est pas trop pénible
aux piétons, on trouve du fourrage et de l'eau sur presque toute sa
longueur, et les pentes ne sont jamais abruptes et pierreuses au point
qu'une caravane doive attendre pour les chameaux la chute d'une couche
épaisse de neige, qui convient au pied large et spongieux de ces
animaux.
Le vallon finit à un sentier étroit et pierreux qui descend en zigzag
au travers des roches, montrant parfois les veines d'un marbre de
blancheur parfaite, ou de blanc rayé de rouge. Au bas coule, du
sud-ouest au nord-est, un torrent d'eau salée. Il sort d'entre deux
murs de pierre d'une faille gigantesque et tourne autour de la vasque
formée par les hauteurs environnantes, où un caravansérail carré se
tient comme une boîte plus petite dans une plus grande. Les briques
émaillées de sa porte principale s'ouvrant au sud brillent gaiement
au soleil. Cet édifice aurait été construit, très à propos, par
Abdoullah-Khan, à l'endroit où se croisent les routes de Denaou, de
Chirrabad et de Karchi. Il faut remonter la rive droite pour chercher
un point où la berge du torrent soit assez basse pour qu'on puisse
parvenir sans encombre dans son lit large, mais peu profond.
Un Ousbeg venant de la direction opposée le traverse en même temps que
nous; il est à cheval, ses deux femmes le suivent, la première tirant
par le licol les deux chevaux chargés, la seconde conduisant le chameau
porteur de la kibitka roulée. Le représentant du sexe fort passe à sec
sans se préoccuper le moins du monde de ses deux épouses; elles entrent
courageusement dans l'eau, mais par précaution troussent leur chemise
très-haut.
Le caravansérail en ruine est construit avec les mêmes briques que
celui d'Ispan Touda, avant Kilif, attribué également à Abdoullah-Khan.
Autour d'une cour carrée sont des chambres qu'on n'utilise plus
maintenant; seule une vaste salle ornée d'une coupole sert encore de
refuge aux passants. Le sol est couvert de cendres et de la fiente du
bétail.
Le sentier monte, descend vers le nord-ouest dans un torrent à sec aux
bords escarpés, puis grimpe péniblement jusqu'au caravansérail qui
constitue avec quelques saklis le hameau de Chour-Ab (eau salée). Il
doit son nom aux ruisseaux d'eau salée qui coulent dans cette région.
De Chour-Ab nous voyons plusieurs Aouls Ousbegs de la tribu des
Koungrad déboucher par la route de Denaou, et nous assistons au curieux
spectacle d'une tribu de nomades qui se déplacent avec tout leur
avoir. Ils ont séjourné pendant l'hiver à l'entrée des montagnes, et
maintenant que les beaux jours sont venus, ils se hâtent de gagner les
vallées hautes, où eux-mêmes trouveront le frais, et leur bétail, une
herbe succulente.
Pour les nomades, ce voyage est une fête. Ceux-ci sont riches, et, dans
leur vanité naïve, ils étalent tout ce qu'ils possèdent. En tête, les
hommes chevauchent sur leurs plus belles montures: les brides et les
selles sont en cuir brodé; le métal des étriers, argenté; les cavaliers
ont vêtu les amples tchalvars (pantalons) jaunes, les khalats de soie
bariolée. Leurs plus beaux sabres battent les flancs des chevaux.
Les chameaux suivent, attachés l'un à l'autre: ils portent les ballots
qui contiennent sous des tapis éclatants des hardes souvent peu
ragoûtantes; ils s'arc-boutent sur leurs longues jambes maigres pour
résister à la poussée de la charge, qui les fait descendre trop vite
une pente trop roide; à chaque pas on dirait qu'ils vont tomber, tout
leur corps a une secousse comique qui les disloque de la queue à la
tête, et, en même temps, leur long cou courbé comme un bec de koungane
bokhare a une flexion piteuse en avant des épaules sous la tête qui
se tient élevée. Un cri de douleur leur échappe quand le compagnon de
chaîne trébuche et tenaille leur nez en tendant la corde qui les unit.
Les premiers chameaux à qui on a mis un licou neuf sont montés par les
femmes, elles aussi vêtues de leurs plus riches atours; quelques-unes
sont à cheval.
Tout cela défile en décrivant des méandres, se détache sur le fond
blanc des roches, dessine des ombres compactes sous le soleil qui tombe
d'aplomb.
Un cheval s'abat avec sa cavalière, qui le relève prestement d'un
poignet solide, puis conte d'une voix aiguë l'incident à ses compagnes.
Un chameau s'arrête soudain, ne veut pas avancer; on lui fait passer
son caprice en le tirant par la cheville qui lui traverse le nez; il
hurle en bavant de fureur, et la troupe, arrêtée un instant, reprend
sa marche. En haut de la berge, nous les laissons passer devant
nous. Les saluts sont échangés, la main à la barbe; on se souhaite
bon voyage. Tels chevaux sont splendides de forme et d'allure. Des
enfants emmaillotés et ficelés sur la planche de bois qui leur sert
de berceau sont juchés sur les paquets, à droite et à gauche d'un
chameau, et tantôt la tête en bas, tantôt la tête en haut, ils se
laissent bercer sans rien dire par un tangage à donner le mal de mer.
Seule leur tête remue, et ils ouvrent leurs petits yeux bien vifs,
vrillés dans leur grosse face ronde. D'autres enfants de cinq à six
ans sont posés sur les bosses des dromadaires, au milieu des ballots,
d'où leur tête brune émerge comme celle d'un diablotin d'une boîte.
Les femmes dérobent leurs visages à nos regards; quelques-unes ont un
enfant sur les bras, enveloppé dans un pan de leur manteau; elles ne
laissent voir de leur personne qu'une courte main, jeune ou ridée, qui
tient la guide du cheval ou la corde du chameau. Des hommes ferment la
marche. Ils saluent: «Que Dieu te garde!» et «Que Dieu te garde!» leur
répondons-nous.
L'aoul entier continue sa marche lentement, et nous voyons longtemps
encore la file interminable grimper plus loin. Les chameaux qui
tanguent à la file semblent ne faire qu'un; on dirait l'ondulation d'un
reptile fantastique développant ses anneaux plus minces près de la tête.
Un tadjik d'Ourgoute, ville du Turkestan russe, se repose au
caravansérail où nous buvons le thé pendant une ondée. Il revient en
compagnie de six ou sept autres marchands qui sont allés acheter des
moutons dans la Bactriane. D'après l'habitant d'Ourgoute, avec lequel
nous lions conversation, ils auraient acheté six mille bêtes, au prix
moyen de treize francs par tête; ces animaux sont de forte taille, leur
toison est longue et soyeuse. Tous les ans, au moment du pèlerinage,
les marchands vont faire leurs achats sur la rive gauche de l'Oxus, à
Bactres, à Koundouz, à Koulm, à Talikhan, où habitent des éleveurs avec
lesquels ils sont continuellement en relation d'affaires. Ils ne payent
pas comptant leurs achats. Ils donnent un reçu des moutons, versent
un fort à-compte, et lorsqu'ils ont écoulé leur marchandise dans le
Bokhara et le Turkestan, où ils ont des débouchés, ils envoient le
reste de la somme due.
De Chourâb, on trottine sur un plateau, puis on traverse le fameux
défilé du Tchak-Tchak qu'un pèlerin bouddhiste du septième siècle
trouva fermé «d'une porte à deux battants, consolidée par des ferrures,
ornée de clochettes qui tintaient dans l'air».
Le défilé a plus de deux kilomètres de longueur; son minimum de largeur
est de cinq à six mètres, son maximum de quinze à vingt mètres. Les
parois qui l'enserrent sont élevées de cinquante mètres à l'endroit le
plus haut. On chemine dans un couloir obstrué par des blocs de pierre
parfois énormes; l'un d'eux, de forme carrée, mesure plus de dix mètres
cubes; en tombant, il a enfoncé profondément dans le sol un de ses
angles; cette position fait valoir sa masse écrasante. On l'admire,
puis on lève involontairement la tête et l'on constate que de nombreux
blocs, prêts à se détacher, menacent le passant. Plusieurs ont déjà
roulé à moitié chemin et se sont arrêtés dans un creux ou étayés
derrière une pointe de rocher assez forte pour les empêcher de bondir
plus bas. Une mauvaise renommée s'est attachée au Tchak-Tchak, et les
indigènes se gardent de le traverser la nuit.
C'est à cette place que l'émir Houssein, qui avait épousé la sœur du
grand Timour, voulut s'emparer par ruse de l'illustre conquérant.
Timour conte lui-même, dans ses mémoires, comment il échappa au piége
tendu par son aimable beau-frère.
Ces deux princes étaient en lutte pour la suprématie dans les provinces
de l'est du Bokhara et dans la Bactriane. L'émir Houssein avait pris la
forteresse de Karchi par surprise. Timour l'avait reprise par ruse, et
comme il le rapporte froidement:
«Quand cette nouvelle parvint aux oreilles de l'émir Houssein, il entra
dans le chemin de la ruse et de la dissimulation, et, sous le manteau
d'une amitié intime, il ne songea plus qu'à me faire tomber en son
pouvoir.
«Voici ce que je fis pour échapper à la fraude et à la perfidie de
l'émir Houssein, qui voulait me faire prisonnier.
«Quand l'émir Houssein m'envoya un Coran sur lequel il avait prêté le
serment de n'avoir pour moi, dans son cœur, que l'amitié et l'affection
d'un frère, et qu'il me fit remettre un message en me disant:--Si mes
paroles ne sont point l'image des sentiments de mon cœur, et si je
brise mon serment et si je te fais du mal, que le livre de Dieu m'en
punisse.
«Pensant que c'était un croyant fidèle, j'eus confiance dans ses
paroles jusqu'au jour où il m'envoya un de ses djiguites avec un
message qui disait:--Tâchons de nous rencontrer l'un et l'autre dans le
défilé du Tchak-Tchak et de renouveler notre vieille amitié: vraiment
cela vaudra mieux que de rester comme nous sommes.
«Et son intention était d'user de perfidie et de mensonge pour me
prendre.
«Et alors je vis qu'il ne fallait pas avoir grande confiance dans ses
serments, maintenant qu'il manquait du respect que nous devons au saint
Coran. Je résolus d'aller au rendez-vous qu'il me donnait; mais je
décidai d'envoyer un certain nombre de mes guerriers les plus courageux
et de les embusquer aux environs du défilé de Tchak-Tchak, tandis que
moi-même j'irais voir l'émir Houssein entouré d'une autre troupe de mes
gens.
«Et j'avertis les amis que j'avais dans la suite de l'émir Houssein
de m'informer de ses desseins. Et Chir-Behram, qui était de mes amis,
m'informa des projets de l'émir Houssein. Et l'émir Houssein le quitta
et se mit en route avec un millier de cavaliers pour venir sur moi.
«Cependant, j'avais planté mes tentes à l'entrée de la passe, et cette
nouvelle me parvint.
«Je disposai mes forces, et bientôt nous vîmes l'avant-garde de l'émir
Houssein. Et mon karaoul vint me dire:--Voilà l'armée de l'émir
Houssein; et, voyez! l'émir Houssein ne l'accompagne point. Il a
entendu dire que tu venais seul, ô émir, et il a envoyé une armée pour
te prendre.
«Et je fus sur mes gardes, et je n'avais avec moi que deux cents
cavaliers. Et j'attendis jusqu'à ce que les forces de l'émir Houssein
se fussent engagées dans le défilé, et je dépêchai un djiguite à la
troupe que j'avais envoyée en avant, et je lui donnai l'ordre de couper
la retraite à l'armée de l'émir Houssein que j'attendais moi-même en
face. Et j'enfermai mes ennemis dans le défilé, et je fis beaucoup de
prisonniers.
«Et je rassemblai mes troupes en un seul corps, je les disposai et m'en
fus vers Karchi.
«Et j'appris par expérience qu'il est bon d'avoir des amis partout.
«Et j'écrivis en langue turque à l'émir Houssein le sens de ces vers:
«--Dis-le, ô Zéphire, à cet ami qui m'a tendu les filets de la trahison.
«Est-ce que la trahison ne retombe pas sur le traître?
«Et quand l'émir Houssein reçut mon message, il fut accablé de honte et
de confusion, et il s'humilia. Et je n'eus plus confiance en lui, et je
ne fus plus dupe de ses paroles.»
Faisons remarquer qu'à peu près à la même époque où les deux
beaux-frères pensaient s'entre-tuer dans le défilé sauvage de
Tchak-Tchak, à Paris, Jean Sans peur faisait assassiner Louis d'Orléans
dans la rue Vieille-du-Temple. Pour la duplicité et la sauvagerie
des mœurs, nos ancêtres valaient alors les demi-civilisés de l'Asie
centrale.
Au sortir de la passe, la route ondule par des pentes douces. Je
rejoins nos bêtes de somme qui allaient devant. Mais il n'y a plus
de guides. Où sont-ils? Car nous en possédions deux, un jeune et un
vieux, le vieux allant avec les bagages, le jeune avec nous-mêmes, qui
suivions. J'ai rencontré le vieux à genoux sur son manteau, faisant sa
prière, tourné vers le soleil couchant. L'otographe m'affirme qu'il l'a
quitté depuis longtemps.
[Illustration: CARAVANSÉRAIL.
Dessin de MUENIER, d'après les croquis de M. CAPUS.]
Reste l'autre. Sans doute il viendra avec Capus. Capus arrive, mais
de deuxième guide point: il l'a rencontré une demi-heure auparavant
dans une posture peu intéressante; il a craint de le déranger, et,
croyant que je fermais la marche selon mon habitude, il a pensé qu'il
se joindrait à moi. Malgré notre situation embarrassée, nous rions
de bon cœur du stratagème employé par nos guides pour s'esquiver sans
attirer notre attention. Qui va nous indiquer le chemin? Personne
d'entre nous ne le connaît. Nous suivons le sentier qui porte les
traces les plus nombreuses, et, après maints détours, nous apercevons
un caravansérail au milieu d'une vallée étroite, et une dizaine de
masures éparses le long d'un ruisseau: c'est Tchachma-Ofizan.
Par un passage assez large pour un cheval ou un chameau chargé qui
tourne à angle droit devant le restaurant (!) du caravansérail, nous
pénétrons dans la cour. Sous l'abri que je viens d'appeler restaurant,
une trentaine d'indigènes accroupis boivent le thé, fument le tchilim,
chantent et paraissent prendre gaiement la vie. Ce sont des gens de
Tachkent qui s'en vont en pèlerinage à Mazari-Chérif. En vrais Sartes
qui ne manquent jamais une occasion de joindre l'utile à l'agréable,
ils emportent sur leurs chevaux des ballots de marchandises; l'un d'eux
a une cargaison de chaussures: il offrira ses bottes aux Afghans et les
leur vendra le plus cher possible, après avoir offert ses prières à la
divinité et s'être prosterné sur le tombeau d'Ali.
Nous mourons littéralement de faim. L'hôtelier ne peut nous offrir que
du pain, du sel et des oignons. Heureusement qu'Abdoul a observé que
les Tachkentais préparent un palao qui a très-bonne mine. Il va rôder
autour de la marmite, et, comme la nécessité aiguise les facultés,
il se conduit en fin diplomate. Il trouve moyen de se faire offrir
une large écuellée de riz cuit dans la graisse de mouton, émaillé de
raisins secs, de carottes et de morceaux de mouton rôti. Quand notre
palao sera cuit, nous rendrons ce qu'on vient de nous prêter. En
attendant, nous nous régalons, car les gens de Tachkent sont maîtres
ès palao, ce sont les plus grands artistes en la matière que nous ayons
rencontrés en Asie centrale.
Le propriétaire du caravansérail, qui se dit Ousbeg, a la tête d'un
tadjik: figure allongée, nez aquilin, yeux bleus et rusés, barbe
fournie et brune, en somme un bel homme à mine de coquin. Il nous tient
pour des hôtes de qualité, et nous installe dans sa «chambre verte»,
longue de près de cinq ou six mètres, large de trois, avec des murs en
terre hauts de trois mètres. Elle a trois portes, deux sur la cour, une
à gauche menant à un abri qui sert d'antichambre et de cuisine où nos
hommes dormiront. Il y a au-dessus de chaque porte une ouverture carrée
par où sort la fumée du feu qui s'allume au milieu de la chambre dans
un trou; comme plancher, le sol pur et simple; quant aux murs, ils sont
tapissés de noir de fumée. Nos hommes nous donnent cette hôtellerie
comme un modèle de confort.
C'est comme le Gasthof zum Goldenen-Lœwen de Tchachma-Ofizan. Toutes
proportions gardées, ce pays rappelle en effet certains coins de la
Suisse, les environs de Zurich par exemple, mais avec les arbres en
moins; car ici, sauf de rares genévriers, d'ailleurs gigantesques,
pentes et sommets sont dénudés.
En ce moment, les toits du caravansérail sont couverts de blé et d'orge
en herbe. Pour les réparer, selon l'habitude de tous les indigènes,
l'hôtelier prend avec sa pelle la terre détrempée de la cour et la
jette sur la toiture, où il l'étale du pied ou de la main. Dans cette
boue, il se trouve des grains tombés de la musette des chevaux ou des
sacs des caravanes qu'on a déposés dans la cour, et, quand ils ont été
arrosés par la pluie, ils germent, et bientôt le toit ressemble à un
champ cultivé.
L'hôtel du Lion d'or de Tchachma-Ofizan est long de soixante pas, large
de quarante. Il n'a qu'une seule entrée; à droite de la cour sont des
abris pour les hommes; ils se composent d'un toit supporté par un mur
de terre et des perches, et du sol battu. On compte en outre deux
chambres fermées--pas hermétiquement;--nous occupons la plus vaste et
la plus luxueuse. Contre les autres murs du carré s'allonge une suite
d'abris pour les chevaux et les marchandises en cas de mauvais temps;
les abris sont les mêmes que pour les hommes, excepté que le sol n'en
est point battu et qu'il est sans trou pour faire le feu. Dans la belle
saison, on attache tout bonnement les chevaux ou les bêtes de somme aux
piquets fichés dans la cour. Cet établissement peut loger cinquante
chevaux et encore plus d'hommes.
Le propriétaire est riche, et il fait des affaires d'or. Pendant
le printemps il lui vient beaucoup de voyageurs du Turkestan et du
Bokhara qui se rendent à Mazari-Chérif. Il fait alors des provisions de
pain, de blé, de tabac, de foin, d'orge, qu'il vend un bon prix à ses
hôtes. Il n'a point de concurrent à dix lieues à la ronde; dans cette
région, les habitants sont rares, et il faut subir ses conditions.
N'allez pas croire cependant «qu'il écorche son monde» comme certains
de ses confrères de l'Occident. Étant donné qu'un tenga[47] vaut
soixante-quatre tchakas, vous saurez qu'un voyageur qui s'arrête dans
le caravansérail «sans consommer» paye trois tchakas par cheval et rien
pour lui-même. Si le voyageur achète des vivres dans l'établissement,
on le loge, lui et sa bête, pour rien. Une botte de foin coûte
trente-deux tchakas; une aiguière de thé de trois quarts de litre et
un pain d'un quart de livre coûtent également trente-deux tchakas. Le
propriétaire se charge de loger et nourrir un jour entier un homme
et son cheval pour un tenga et demi; pour un âne et un homme il se
contente d'un tenga. Tout étant relatif, ces prix n'en sont pas moins
élevés.
[Note 47: Environ 0,80 centimes.]
De Tchachma-Ofizan, on descend assez facilement à Tenga-Kharam, vallée
encaissée, de forme elliptique, où l'on trouve un caravansérail et
quelques tentes d'Ousbegs au bord d'une rivière. Tout indique que
bientôt nous sortirons des montagnes; les ondulations du terrain
sont plus longues, les pentes moins rapides, le lit des cours d'eau
et les vallons plus larges, la neige a disparu, et nous sommes à
distance des hautes cimes, car nulle part nous ne les voyons pointer.
A Tenga-Kharam, il y a des champs cultivés, et, près du caravansérail,
un moulin imperceptible creusé en terre sous une faible chute d'eau
qu'il happe au passage. Nous faisons séjour en cet endroit pour mettre
de l'ordre dans nos collections. Nous voyons passer des pèlerins, des
calendars, des marchands allant vers le sud.
Afin de travailler plus à l'aise, nous voudrions avoir une yourte
dressée dans la cour du caravansérail. Après quelques pourparlers, des
Ousbegs nous louent, au prix d'un tenga, cette maison vite construite,
vite démolie. Ils nous apportent immédiatement les pièces de feutre
et la carcasse en bois qui les soutient. Mais quant à dresser tout
cela, ils ne veulent pas s'en charger, ce n'est pas leur besogne, ils
n'y connaissent rien. C'est l'affaire des femmes. Comme nous sommes
des infidèles, ces dames n'osent se montrer devant nous le visage
découvert, et elles ne veulent point venir. Voilà une difficulté que
nous ne prévoyions point d'abord: nous avons beau crier, tempêter,
les mâles n'en veulent point démordre, ils ne feront point l'ouvrage
d'une femme, ils ne dresseront pas la tente, ainsi le veut la
dignité de l'homme à Tenga-Kharam et la division du travail. Notre
insistance à leur demander un ouvrage qui ne leur est pas imposé
par la coutume semble à ces Asiatiques aussi étrange que saugrenue.
Imaginez un locataire inconnu invitant le propriétaire d'un hôtel à
prendre immédiatement une aiguille et à réparer l'accroc qu'il vient
de faire dans l'étoffe d'un canapé, et vous vous ferez une idée de
l'ébahissement de nos Ousbegs.
Abdoul crie de plus belle, et, après des prodiges d'une éloquence
très-bruyante, il obtient qu'on aille querir une vieille femme de
soixante-seize ans qui ne craint point d'exposer sa figure aux regards
des hommes. Le fait est qu'elle n'est guère séduisante.