Le platane qui abrite notre yourte a vingt-cinq pas de tour à sa base;

à hauteur d'homme il a huit mètres cinquante de circonférence. Un

platane plus colossal encore lui fait face. Une maison a été creusée

entre les racines, à l'usage d'un mollah qui crie la prière et enseigne

à lire aux enfants dans son réduit transformé en école. Le chemin

passe près de la fontaine, et les voyageurs ne manquent pas de faire

une courte halte à l'ombre des arbres, où les oisifs du village se

réunissent d'habitude pour deviser.

La majeure partie de ces montagnards est de race tadjique, quelques-uns

ont un mélange de sang ousbeg. Ils sont de taille moyenne, quelquefois

petits, avec des figures européennes, sans gêne avec nous, robustes,

agiles, bons marcheurs, chaussés d'_abarcas_. Ils ne souffrent point de

la fièvre, car ils vivent à une altitude où l'air est sain. Ils sont

très-pauvres, possèdent quelques vaches, mais surtout des chèvres dont

le lait les nourrit; ils ont aussi quelques cultures. Parmi eux, il y

a de très-bons chasseurs qui tuent nombre de perdrix de montagne et de

chèvres sauvages, avec le fusil à mèche naturellement.

Vers le milieu de la nuit le vent souffle violemment du sud-ouest, et

la pluie commence à tomber.

L'orage dure une partie de la journée du lendemain. Dans l'après-midi,

les nuages disparaissent; nous irons ramasser des plantes dans les

rochers qui tombent à pic du côté du nord. Deux hommes de bonne volonté

offrent de nous guider, mais ils ne veulent point se risquer jusqu'en

haut; car la croyance est que tous les grimpeurs qui ont atteint le

sommet ne sont jamais revenus. Tandis que ces braves gens nous content

ces balivernes, des cris et des éclats de voix nous font sortir de

notre tente. Deux des nombreux flâneurs qui se tiennent journellement

au bord de la fontaine se querellent. L'un d'eux a trouvé drôle, en

luttant, de culbuter son voisin dans le ruisseau. Celui qui est tombé

est furieux, il est trempé, et les assistants l'ont criblé de leurs

moqueries. Il profère des menaces, et, fou de colère, tire son couteau,

se précipite sur l'individu qui l'a jeté à l'eau. On l'arrête, on

lui tient les bras et l'on finit par le désarmer. Ce bruit attire la

vieille mère de l'homme qu'il voulait frapper, et elle lui fait des

reproches. L'autre riposte, il y a encore des mots échangés, une «barbe

blanche» arrive, intervient à son tour, le calme se fait, et l'incident

est clos.

Nous escaladons les roches, où nous trouvons des perdrix et quelques

plantes. Nous n'allons point au sommet, faute de temps, car le soleil

descend rapidement derrière nous et n'éclaire déjà plus que la cime des

monts d'en face.

La nuit se passe sans pluie.

De Saïrab on se dirige droit sur le nord, à travers un val herbeux,

où paissent les troupeaux de vaches et de chèvres. On rencontre

fréquemment des piétons, des cavaliers, des bêtes chargées, car ce

chemin est suivi par tous les gens des montagnes qui vont à Chirrabad

ou dans le Turkestan afghan, et par les commerçants du Turkestan russe

allant de l'autre côté de l'Amou, quand leurs affaires ne les obligent

point à toucher Karchi. C'est la route qu'ont prise les conquérants

Alexandre, Gengis-Khan, Timour et d'autres. Dans cette région, il n'en

est pas de plus commode pour les armées; elle n'est pas trop pénible

aux piétons, on trouve du fourrage et de l'eau sur presque toute sa

longueur, et les pentes ne sont jamais abruptes et pierreuses au point

qu'une caravane doive attendre pour les chameaux la chute d'une couche

épaisse de neige, qui convient au pied large et spongieux de ces

animaux.

Le vallon finit à un sentier étroit et pierreux qui descend en zigzag

au travers des roches, montrant parfois les veines d'un marbre de

blancheur parfaite, ou de blanc rayé de rouge. Au bas coule, du

sud-ouest au nord-est, un torrent d'eau salée. Il sort d'entre deux

murs de pierre d'une faille gigantesque et tourne autour de la vasque

formée par les hauteurs environnantes, où un caravansérail carré se

tient comme une boîte plus petite dans une plus grande. Les briques

émaillées de sa porte principale s'ouvrant au sud brillent gaiement

au soleil. Cet édifice aurait été construit, très à propos, par

Abdoullah-Khan, à l'endroit où se croisent les routes de Denaou, de

Chirrabad et de Karchi. Il faut remonter la rive droite pour chercher

un point où la berge du torrent soit assez basse pour qu'on puisse

parvenir sans encombre dans son lit large, mais peu profond.

Un Ousbeg venant de la direction opposée le traverse en même temps que

nous; il est à cheval, ses deux femmes le suivent, la première tirant

par le licol les deux chevaux chargés, la seconde conduisant le chameau

porteur de la kibitka roulée. Le représentant du sexe fort passe à sec

sans se préoccuper le moins du monde de ses deux épouses; elles entrent

courageusement dans l'eau, mais par précaution troussent leur chemise

très-haut.

Le caravansérail en ruine est construit avec les mêmes briques que

celui d'Ispan Touda, avant Kilif, attribué également à Abdoullah-Khan.

Autour d'une cour carrée sont des chambres qu'on n'utilise plus

maintenant; seule une vaste salle ornée d'une coupole sert encore de

refuge aux passants. Le sol est couvert de cendres et de la fiente du

bétail.

Le sentier monte, descend vers le nord-ouest dans un torrent à sec aux

bords escarpés, puis grimpe péniblement jusqu'au caravansérail qui

constitue avec quelques saklis le hameau de Chour-Ab (eau salée). Il

doit son nom aux ruisseaux d'eau salée qui coulent dans cette région.

De Chour-Ab nous voyons plusieurs Aouls Ousbegs de la tribu des

Koungrad déboucher par la route de Denaou, et nous assistons au curieux

spectacle d'une tribu de nomades qui se déplacent avec tout leur

avoir. Ils ont séjourné pendant l'hiver à l'entrée des montagnes, et

maintenant que les beaux jours sont venus, ils se hâtent de gagner les

vallées hautes, où eux-mêmes trouveront le frais, et leur bétail, une

herbe succulente.

Pour les nomades, ce voyage est une fête. Ceux-ci sont riches, et, dans

leur vanité naïve, ils étalent tout ce qu'ils possèdent. En tête, les

hommes chevauchent sur leurs plus belles montures: les brides et les

selles sont en cuir brodé; le métal des étriers, argenté; les cavaliers

ont vêtu les amples tchalvars (pantalons) jaunes, les khalats de soie

bariolée. Leurs plus beaux sabres battent les flancs des chevaux.

Les chameaux suivent, attachés l'un à l'autre: ils portent les ballots

qui contiennent sous des tapis éclatants des hardes souvent peu

ragoûtantes; ils s'arc-boutent sur leurs longues jambes maigres pour

résister à la poussée de la charge, qui les fait descendre trop vite

une pente trop roide; à chaque pas on dirait qu'ils vont tomber, tout

leur corps a une secousse comique qui les disloque de la queue à la

tête, et, en même temps, leur long cou courbé comme un bec de koungane

bokhare a une flexion piteuse en avant des épaules sous la tête qui

se tient élevée. Un cri de douleur leur échappe quand le compagnon de

chaîne trébuche et tenaille leur nez en tendant la corde qui les unit.

Les premiers chameaux à qui on a mis un licou neuf sont montés par les

femmes, elles aussi vêtues de leurs plus riches atours; quelques-unes

sont à cheval.

Tout cela défile en décrivant des méandres, se détache sur le fond

blanc des roches, dessine des ombres compactes sous le soleil qui tombe

d'aplomb.

Un cheval s'abat avec sa cavalière, qui le relève prestement d'un

poignet solide, puis conte d'une voix aiguë l'incident à ses compagnes.

Un chameau s'arrête soudain, ne veut pas avancer; on lui fait passer

son caprice en le tirant par la cheville qui lui traverse le nez; il

hurle en bavant de fureur, et la troupe, arrêtée un instant, reprend

sa marche. En haut de la berge, nous les laissons passer devant

nous. Les saluts sont échangés, la main à la barbe; on se souhaite

bon voyage. Tels chevaux sont splendides de forme et d'allure. Des

enfants emmaillotés et ficelés sur la planche de bois qui leur sert

de berceau sont juchés sur les paquets, à droite et à gauche d'un

chameau, et tantôt la tête en bas, tantôt la tête en haut, ils se

laissent bercer sans rien dire par un tangage à donner le mal de mer.

Seule leur tête remue, et ils ouvrent leurs petits yeux bien vifs,

vrillés dans leur grosse face ronde. D'autres enfants de cinq à six

ans sont posés sur les bosses des dromadaires, au milieu des ballots,

d'où leur tête brune émerge comme celle d'un diablotin d'une boîte.

Les femmes dérobent leurs visages à nos regards; quelques-unes ont un

enfant sur les bras, enveloppé dans un pan de leur manteau; elles ne

laissent voir de leur personne qu'une courte main, jeune ou ridée, qui

tient la guide du cheval ou la corde du chameau. Des hommes ferment la

marche. Ils saluent: «Que Dieu te garde!» et «Que Dieu te garde!» leur

répondons-nous.

L'aoul entier continue sa marche lentement, et nous voyons longtemps

encore la file interminable grimper plus loin. Les chameaux qui

tanguent à la file semblent ne faire qu'un; on dirait l'ondulation d'un

reptile fantastique développant ses anneaux plus minces près de la tête.

Un tadjik d'Ourgoute, ville du Turkestan russe, se repose au

caravansérail où nous buvons le thé pendant une ondée. Il revient en

compagnie de six ou sept autres marchands qui sont allés acheter des

moutons dans la Bactriane. D'après l'habitant d'Ourgoute, avec lequel

nous lions conversation, ils auraient acheté six mille bêtes, au prix

moyen de treize francs par tête; ces animaux sont de forte taille, leur

toison est longue et soyeuse. Tous les ans, au moment du pèlerinage,

les marchands vont faire leurs achats sur la rive gauche de l'Oxus, à

Bactres, à Koundouz, à Koulm, à Talikhan, où habitent des éleveurs avec

lesquels ils sont continuellement en relation d'affaires. Ils ne payent

pas comptant leurs achats. Ils donnent un reçu des moutons, versent

un fort à-compte, et lorsqu'ils ont écoulé leur marchandise dans le

Bokhara et le Turkestan, où ils ont des débouchés, ils envoient le

reste de la somme due.

De Chourâb, on trottine sur un plateau, puis on traverse le fameux

défilé du Tchak-Tchak qu'un pèlerin bouddhiste du septième siècle

trouva fermé «d'une porte à deux battants, consolidée par des ferrures,

ornée de clochettes qui tintaient dans l'air».

Le défilé a plus de deux kilomètres de longueur; son minimum de largeur

est de cinq à six mètres, son maximum de quinze à vingt mètres. Les

parois qui l'enserrent sont élevées de cinquante mètres à l'endroit le

plus haut. On chemine dans un couloir obstrué par des blocs de pierre

parfois énormes; l'un d'eux, de forme carrée, mesure plus de dix mètres

cubes; en tombant, il a enfoncé profondément dans le sol un de ses

angles; cette position fait valoir sa masse écrasante. On l'admire,

puis on lève involontairement la tête et l'on constate que de nombreux

blocs, prêts à se détacher, menacent le passant. Plusieurs ont déjà

roulé à moitié chemin et se sont arrêtés dans un creux ou étayés

derrière une pointe de rocher assez forte pour les empêcher de bondir

plus bas. Une mauvaise renommée s'est attachée au Tchak-Tchak, et les

indigènes se gardent de le traverser la nuit.

C'est à cette place que l'émir Houssein, qui avait épousé la sœur du

grand Timour, voulut s'emparer par ruse de l'illustre conquérant.

Timour conte lui-même, dans ses mémoires, comment il échappa au piége

tendu par son aimable beau-frère.

Ces deux princes étaient en lutte pour la suprématie dans les provinces

de l'est du Bokhara et dans la Bactriane. L'émir Houssein avait pris la

forteresse de Karchi par surprise. Timour l'avait reprise par ruse, et

comme il le rapporte froidement:

«Quand cette nouvelle parvint aux oreilles de l'émir Houssein, il entra

dans le chemin de la ruse et de la dissimulation, et, sous le manteau

d'une amitié intime, il ne songea plus qu'à me faire tomber en son

pouvoir.

«Voici ce que je fis pour échapper à la fraude et à la perfidie de

l'émir Houssein, qui voulait me faire prisonnier.

«Quand l'émir Houssein m'envoya un Coran sur lequel il avait prêté le

serment de n'avoir pour moi, dans son cœur, que l'amitié et l'affection

d'un frère, et qu'il me fit remettre un message en me disant:--Si mes

paroles ne sont point l'image des sentiments de mon cœur, et si je

brise mon serment et si je te fais du mal, que le livre de Dieu m'en

punisse.

«Pensant que c'était un croyant fidèle, j'eus confiance dans ses

paroles jusqu'au jour où il m'envoya un de ses djiguites avec un

message qui disait:--Tâchons de nous rencontrer l'un et l'autre dans le

défilé du Tchak-Tchak et de renouveler notre vieille amitié: vraiment

cela vaudra mieux que de rester comme nous sommes.

«Et son intention était d'user de perfidie et de mensonge pour me

prendre.

«Et alors je vis qu'il ne fallait pas avoir grande confiance dans ses

serments, maintenant qu'il manquait du respect que nous devons au saint

Coran. Je résolus d'aller au rendez-vous qu'il me donnait; mais je

décidai d'envoyer un certain nombre de mes guerriers les plus courageux

et de les embusquer aux environs du défilé de Tchak-Tchak, tandis que

moi-même j'irais voir l'émir Houssein entouré d'une autre troupe de mes

gens.

«Et j'avertis les amis que j'avais dans la suite de l'émir Houssein

de m'informer de ses desseins. Et Chir-Behram, qui était de mes amis,

m'informa des projets de l'émir Houssein. Et l'émir Houssein le quitta

et se mit en route avec un millier de cavaliers pour venir sur moi.

«Cependant, j'avais planté mes tentes à l'entrée de la passe, et cette

nouvelle me parvint.

«Je disposai mes forces, et bientôt nous vîmes l'avant-garde de l'émir

Houssein. Et mon karaoul vint me dire:--Voilà l'armée de l'émir

Houssein; et, voyez! l'émir Houssein ne l'accompagne point. Il a

entendu dire que tu venais seul, ô émir, et il a envoyé une armée pour

te prendre.

«Et je fus sur mes gardes, et je n'avais avec moi que deux cents

cavaliers. Et j'attendis jusqu'à ce que les forces de l'émir Houssein

se fussent engagées dans le défilé, et je dépêchai un djiguite à la

troupe que j'avais envoyée en avant, et je lui donnai l'ordre de couper

la retraite à l'armée de l'émir Houssein que j'attendais moi-même en

face. Et j'enfermai mes ennemis dans le défilé, et je fis beaucoup de

prisonniers.

«Et je rassemblai mes troupes en un seul corps, je les disposai et m'en

fus vers Karchi.

«Et j'appris par expérience qu'il est bon d'avoir des amis partout.

«Et j'écrivis en langue turque à l'émir Houssein le sens de ces vers:

«--Dis-le, ô Zéphire, à cet ami qui m'a tendu les filets de la trahison.

«Est-ce que la trahison ne retombe pas sur le traître?

«Et quand l'émir Houssein reçut mon message, il fut accablé de honte et

de confusion, et il s'humilia. Et je n'eus plus confiance en lui, et je

ne fus plus dupe de ses paroles.»

Faisons remarquer qu'à peu près à la même époque où les deux

beaux-frères pensaient s'entre-tuer dans le défilé sauvage de

Tchak-Tchak, à Paris, Jean Sans peur faisait assassiner Louis d'Orléans

dans la rue Vieille-du-Temple. Pour la duplicité et la sauvagerie

des mœurs, nos ancêtres valaient alors les demi-civilisés de l'Asie

centrale.

Au sortir de la passe, la route ondule par des pentes douces. Je

rejoins nos bêtes de somme qui allaient devant. Mais il n'y a plus

de guides. Où sont-ils? Car nous en possédions deux, un jeune et un

vieux, le vieux allant avec les bagages, le jeune avec nous-mêmes, qui

suivions. J'ai rencontré le vieux à genoux sur son manteau, faisant sa

prière, tourné vers le soleil couchant. L'otographe m'affirme qu'il l'a

quitté depuis longtemps.

[Illustration: CARAVANSÉRAIL.

Dessin de MUENIER, d'après les croquis de M. CAPUS.]

Reste l'autre. Sans doute il viendra avec Capus. Capus arrive, mais

de deuxième guide point: il l'a rencontré une demi-heure auparavant

dans une posture peu intéressante; il a craint de le déranger, et,

croyant que je fermais la marche selon mon habitude, il a pensé qu'il

se joindrait à moi. Malgré notre situation embarrassée, nous rions

de bon cœur du stratagème employé par nos guides pour s'esquiver sans

attirer notre attention. Qui va nous indiquer le chemin? Personne

d'entre nous ne le connaît. Nous suivons le sentier qui porte les

traces les plus nombreuses, et, après maints détours, nous apercevons

un caravansérail au milieu d'une vallée étroite, et une dizaine de

masures éparses le long d'un ruisseau: c'est Tchachma-Ofizan.

Par un passage assez large pour un cheval ou un chameau chargé qui

tourne à angle droit devant le restaurant (!) du caravansérail, nous

pénétrons dans la cour. Sous l'abri que je viens d'appeler restaurant,

une trentaine d'indigènes accroupis boivent le thé, fument le tchilim,

chantent et paraissent prendre gaiement la vie. Ce sont des gens de

Tachkent qui s'en vont en pèlerinage à Mazari-Chérif. En vrais Sartes

qui ne manquent jamais une occasion de joindre l'utile à l'agréable,

ils emportent sur leurs chevaux des ballots de marchandises; l'un d'eux

a une cargaison de chaussures: il offrira ses bottes aux Afghans et les

leur vendra le plus cher possible, après avoir offert ses prières à la

divinité et s'être prosterné sur le tombeau d'Ali.

Nous mourons littéralement de faim. L'hôtelier ne peut nous offrir que

du pain, du sel et des oignons. Heureusement qu'Abdoul a observé que

les Tachkentais préparent un palao qui a très-bonne mine. Il va rôder

autour de la marmite, et, comme la nécessité aiguise les facultés,

il se conduit en fin diplomate. Il trouve moyen de se faire offrir

une large écuellée de riz cuit dans la graisse de mouton, émaillé de

raisins secs, de carottes et de morceaux de mouton rôti. Quand notre

palao sera cuit, nous rendrons ce qu'on vient de nous prêter. En

attendant, nous nous régalons, car les gens de Tachkent sont maîtres

ès palao, ce sont les plus grands artistes en la matière que nous ayons

rencontrés en Asie centrale.

Le propriétaire du caravansérail, qui se dit Ousbeg, a la tête d'un

tadjik: figure allongée, nez aquilin, yeux bleus et rusés, barbe

fournie et brune, en somme un bel homme à mine de coquin. Il nous tient

pour des hôtes de qualité, et nous installe dans sa «chambre verte»,

longue de près de cinq ou six mètres, large de trois, avec des murs en

terre hauts de trois mètres. Elle a trois portes, deux sur la cour, une

à gauche menant à un abri qui sert d'antichambre et de cuisine où nos

hommes dormiront. Il y a au-dessus de chaque porte une ouverture carrée

par où sort la fumée du feu qui s'allume au milieu de la chambre dans

un trou; comme plancher, le sol pur et simple; quant aux murs, ils sont

tapissés de noir de fumée. Nos hommes nous donnent cette hôtellerie

comme un modèle de confort.

C'est comme le Gasthof zum Goldenen-Lœwen de Tchachma-Ofizan. Toutes

proportions gardées, ce pays rappelle en effet certains coins de la

Suisse, les environs de Zurich par exemple, mais avec les arbres en

moins; car ici, sauf de rares genévriers, d'ailleurs gigantesques,

pentes et sommets sont dénudés.

En ce moment, les toits du caravansérail sont couverts de blé et d'orge

en herbe. Pour les réparer, selon l'habitude de tous les indigènes,

l'hôtelier prend avec sa pelle la terre détrempée de la cour et la

jette sur la toiture, où il l'étale du pied ou de la main. Dans cette

boue, il se trouve des grains tombés de la musette des chevaux ou des

sacs des caravanes qu'on a déposés dans la cour, et, quand ils ont été

arrosés par la pluie, ils germent, et bientôt le toit ressemble à un

champ cultivé.

L'hôtel du Lion d'or de Tchachma-Ofizan est long de soixante pas, large

de quarante. Il n'a qu'une seule entrée; à droite de la cour sont des

abris pour les hommes; ils se composent d'un toit supporté par un mur

de terre et des perches, et du sol battu. On compte en outre deux

chambres fermées--pas hermétiquement;--nous occupons la plus vaste et

la plus luxueuse. Contre les autres murs du carré s'allonge une suite

d'abris pour les chevaux et les marchandises en cas de mauvais temps;

les abris sont les mêmes que pour les hommes, excepté que le sol n'en

est point battu et qu'il est sans trou pour faire le feu. Dans la belle

saison, on attache tout bonnement les chevaux ou les bêtes de somme aux

piquets fichés dans la cour. Cet établissement peut loger cinquante

chevaux et encore plus d'hommes.

Le propriétaire est riche, et il fait des affaires d'or. Pendant

le printemps il lui vient beaucoup de voyageurs du Turkestan et du

Bokhara qui se rendent à Mazari-Chérif. Il fait alors des provisions de

pain, de blé, de tabac, de foin, d'orge, qu'il vend un bon prix à ses

hôtes. Il n'a point de concurrent à dix lieues à la ronde; dans cette

région, les habitants sont rares, et il faut subir ses conditions.

N'allez pas croire cependant «qu'il écorche son monde» comme certains

de ses confrères de l'Occident. Étant donné qu'un tenga[47] vaut

soixante-quatre tchakas, vous saurez qu'un voyageur qui s'arrête dans

le caravansérail «sans consommer» paye trois tchakas par cheval et rien

pour lui-même. Si le voyageur achète des vivres dans l'établissement,

on le loge, lui et sa bête, pour rien. Une botte de foin coûte

trente-deux tchakas; une aiguière de thé de trois quarts de litre et

un pain d'un quart de livre coûtent également trente-deux tchakas. Le

propriétaire se charge de loger et nourrir un jour entier un homme

et son cheval pour un tenga et demi; pour un âne et un homme il se

contente d'un tenga. Tout étant relatif, ces prix n'en sont pas moins

élevés.

[Note 47: Environ 0,80 centimes.]

De Tchachma-Ofizan, on descend assez facilement à Tenga-Kharam, vallée

encaissée, de forme elliptique, où l'on trouve un caravansérail et

quelques tentes d'Ousbegs au bord d'une rivière. Tout indique que

bientôt nous sortirons des montagnes; les ondulations du terrain

sont plus longues, les pentes moins rapides, le lit des cours d'eau

et les vallons plus larges, la neige a disparu, et nous sommes à

distance des hautes cimes, car nulle part nous ne les voyons pointer.

A Tenga-Kharam, il y a des champs cultivés, et, près du caravansérail,

un moulin imperceptible creusé en terre sous une faible chute d'eau

qu'il happe au passage. Nous faisons séjour en cet endroit pour mettre

de l'ordre dans nos collections. Nous voyons passer des pèlerins, des

calendars, des marchands allant vers le sud.

Afin de travailler plus à l'aise, nous voudrions avoir une yourte

dressée dans la cour du caravansérail. Après quelques pourparlers, des

Ousbegs nous louent, au prix d'un tenga, cette maison vite construite,

vite démolie. Ils nous apportent immédiatement les pièces de feutre

et la carcasse en bois qui les soutient. Mais quant à dresser tout

cela, ils ne veulent pas s'en charger, ce n'est pas leur besogne, ils

n'y connaissent rien. C'est l'affaire des femmes. Comme nous sommes

des infidèles, ces dames n'osent se montrer devant nous le visage

découvert, et elles ne veulent point venir. Voilà une difficulté que

nous ne prévoyions point d'abord: nous avons beau crier, tempêter,

les mâles n'en veulent point démordre, ils ne feront point l'ouvrage

d'une femme, ils ne dresseront pas la tente, ainsi le veut la

dignité de l'homme à Tenga-Kharam et la division du travail. Notre

insistance à leur demander un ouvrage qui ne leur est pas imposé

par la coutume semble à ces Asiatiques aussi étrange que saugrenue.

Imaginez un locataire inconnu invitant le propriétaire d'un hôtel à

prendre immédiatement une aiguille et à réparer l'accroc qu'il vient

de faire dans l'étoffe d'un canapé, et vous vous ferez une idée de

l'ébahissement de nos Ousbegs.

Abdoul crie de plus belle, et, après des prodiges d'une éloquence

très-bruyante, il obtient qu'on aille querir une vieille femme de

soixante-seize ans qui ne craint point d'exposer sa figure aux regards

des hommes. Le fait est qu'elle n'est guère séduisante.

En Asie centrale(#74841) · 第 17 / 21 段