Lorsque Tengis l'eut ruinée, la ville actuelle fut construite à deux
milles du fleuve. Nous y logeâmes dans l'ermitage du vertueux cheikh
Azizân, un des principaux cheikhs et des plus généreux, qui possède
beaucoup d'argent, ainsi que des maisons et des jardins, dont il
dépense le produit à recevoir les voyageurs. Je joignis, avant mon
arrivée dans cette ville, son prince Ala-Elmuc, Khodhâwend-Zadeh.
Il y envoya l'ordre de me fournir les provisions dues à un hôte. On
nous les apportait chaque jour, pendant le temps de notre résidence à
Termedh. Je rencontrai aussi le kadhi de cette ville, Kiwam-Eddin, qui
était en route, afin de voir le sultan Thermachîrîn et lui demander la
permission de faire un voyage dans l'Inde.»
Que reste-t-il de l'ancienne Termez? Une steppe déserte; à l'est,
environ un kilomètre du mur d'enceinte, ébréché, branlant, gardant
encore les traces de l'emplacement d'une porte couverte où se tenaient
les gardes, les gens du fisc et les marchands; une forteresse qui n'est
qu'un amas de décombres, et dont les deux tourelles de la façade de
l'ouest sont seules reconnaissables.
Cette forteresse était placée sur une éminence adossée au fleuve qui
la baignait au sud; elle formait un parallélogramme, le plus grand
côté d'environ huit cents pas faisant face au nord, le plus petit
côté mesurant deux cent cinquante pas. Vis-à-vis l'Afghanistan, au
milieu de la forteresse, sont scellés à la rive deux énormes blocs de
maçonnerie en briques cuites qui ont les mêmes dimensions que la brique
de Chahri-Samane. On dirait les fragments d'une pile de pont qui s'est
séparée en deux; l'eau ayant rongé la base et sapé les fondements,
l'avant de la pile aurait perdu son assiette et se serait détaché de la
masse. Un pont a-t-il jamais existé en entier à cette place? Nous ne le
pensons point, et nous présumons qu'ici comme auprès de Samarcande, sur
le Zérafchane, nous sommes en présence d'un pont à peine commencé.
Au bas de la forteresse, un monument à peu près intact contient des
tombeaux de saints; il a pris le nom du plus illustre, un certain
khodja Abdoul-Akim-Termesi. Il se compose de trois vastes chambres,
l'une d'elles surmontée d'une grande coupole précédée d'un portail
élevé, auquel on arrive par une des quatre arcades de la galerie
couverte de la façade. Sur la galerie s'alignent quatre coupoles de
moindre dimension.
Au dire de l'ichâne qui habite à côté, dans une maison en terre
destinée aux gardiens du mausolée, Tengis aurait laissé debout cet
édifice par respect pour la mémoire d'Abdoul-Akim.
Nous n'avons pu obtenir de l'ichâne qu'il nous ouvrît la porte de la
chambre où se trouvent les tombeaux les plus vénérés; il prétexta
n'avoir point la clef que son fils aurait emportée avec lui dans la
steppe, où il surveillait en ce moment le bétail. Nous avons dû nous
contenter de rendre visite aux saints de second ordre qui gisent à
gauche de la grande coupole, dans une grande chambre obscure comme
une cave, où sont rangées leurs tombes, semblables à celles de
Chahri-Samane. Elles sont couvertes de boules d'argile et de kisiak
déposées par les femmes. Des cornes de chèvres sauvages et de daims
sont fixées dans le mur. Proviendraient-elles des bêtes tuées lors de
la grande chasse de Gengis-Khan?
Le mazar[45] est commis à la garde de quatre ichânes qui le surveillent
chacun trois mois à tour de rôle. Ils vivent du produit des aumônes
que leur font les nombreux pèlerins qui viennent visiter Termez au
printemps et perçoivent en outre sur les gens du district une dîme
régulière. A leur intention, le district de Chirrabad a été divisé en
quatre parties égales, et de la sorte, chaque ichâne a sa région fixée
à l'avance, où il fait sa tournée après la récolte du blé. Chaque
cultivateur du sol leur donne, selon son degré de richesse, dix, vingt
livres de blé, ou plus s'il est dévot et généreux. Il paraît que chaque
ichâne se fait de cette manière un revenu d'environ cinquante batmans
de blé par an. Vu le prix du batman, c'est une assez jolie rente, qui
leur rend moins sombre la perspective de passer trois mois près de la
forteresse de Termez, où les distractions, à notre avis, brillent par
leur absence.
[Note 45: Tombeau, mausolée.]
Le lendemain, nous partons pour Chirrabad. A six verstes environ de
Patta-Kissar, à droite de la route qui traverse une steppe, on aperçoit
une construction que nous avons déjà remarquée la veille, et qui nous a
paru être une tour. C'est comme le fût énorme d'une colonne brisée par
le milieu, massive, construite avec de grosses briques de terre séchée,
de trente-quatre à trente-cinq centimètres de côté, et épaisses de
douze centimètres. A la base, les pâtres ont creusé un terrier où ils
se réfugient par le mauvais temps; nous croyions d'abord que c'était
l'entrée de l'édifice. Plus haut, à cinq ou six mètres au-dessus du
sol, on voit une autre ouverture; je parviens à me hisser jusque-là
en m'accrochant aux briques qui font saillie. C'est un trou, profond
d'à peine deux mètres, où je vois quelques morceaux de cotonnade
laissés par un homme qui y gîtait, et des brindilles apportées sans
doute par l'aigle noir qui tournoie au-dessus de ma tête. Il pousse
des cris furieux en me surprenant à violer l'asile où il se proposait
d'installer son nid.
Que représente cette masse de briques mesurant quatre-vingt-cinq pas
de tour et plus de dix mètres de hauteur? A quoi servait-elle? A la
défense de la ville, à surveiller la plaine? Nous n'avons pas vu dans
le cours de notre voyage d'autre construction de ce genre.
Plus loin, au pied d'un petit minaret délabré flanquant une mosquée en
ruine, nous trouvons une trentaine de pèlerins qui viennent de prier
sur le méguil d'un saint. Ils ont le grand bâton à la main, les pans du
khalat relevés et passés dans la ceinture; leurs provisions et leurs
bagages sont chargés sur des ânes. Abdoul engage la conversation: ils
vont à Mazari-Chérif. Nous leur souhaitons bon voyage, et l'individu
qui paraît être leur cornac nous répond, pour toute la bande, d'une
profonde inclinaison du corps, la main droite sur le cœur.
Ayant perdu de vue les ruines de Termez, nous ne tardons pas à
rejoindre dans un désert de sable le courageux Mirza, son aide et le
conducteur de chevaux, arrêtés à regarder un magnifique varan long de
plus d'un mètre.
Étendu paresseusement sur le sable, à la porte de son trou, l'animal
profite d'un beau soleil pour prendre--c'est le cas de le dire--un bain
de lézard; il n'est pas le moins du monde effrayé par la présence des
cavaliers, et les regarde sans bouger en papillotant de l'œil. J'invite
le courageux Abdoul à s'en emparer. Abdoul ne descendrait pas de cheval
pour une turquoise de la taille du Schah Sindeh; quant aux autres
guerriers ses compagnons, ils se tiennent à distance prudemment. Je
prends la baguette en fer d'un fusil Berdan, pour assommer le saurien
le cas échéant, et m'avance en sifflant; l'animal écoute. Abdoul me
crie, effrayé: «Arrête! arrête! il va te mordre!» Je vais lui poser le
pied sur le corps, mais il se sauve bon train, et alors tous les braves
qui en avaient peur se mettent à sa poursuite en criant comme dans une
chasse au lièvre. Un petit chien, qui nous suivait depuis Chirrabad, se
précipite sur le varan, qui s'arrête, ouvre une gueule bien armée et
fait ferme. Je lui mets le pied sur le dos et lui tranche le cou; il
n'en mord pas moins assez fort pour traverser la botte de Capus avec
ses dents aiguës.
Ce varan, victime des collectionneurs, ne mourut qu'à Chirrabad,
empoisonné par la nicotine amassée dans le tuyau d'un tchilim, qui lui
fut introduite dans l'estomac avec un bâtonnet. Son cadavre, conservé
dans des linges imbibés d'acide phénique, a été transporté à Paris dans
une courge creusée, et sa momie ratatinée nage maintenant dans un bocal
empli d'alcool, dans un recoin du Muséum.
A deux heures de l'après-midi, nous étions au village ousbeg
d'Angara-Kourgane. Trois verstes avant d'y arriver, à gauche de la
route, se dresse une antique forteresse perchée sur un monticule bordé
au sud par des flaques d'eau, dernières traces de lacs salés qui se
dessèchent. Il n'en reste que des murs.
A Angara-Kourgane, qui est à trente-six verstes de Patta-Kissar, nous
descendons chez l'aksakal, remplacé pour le moment par son frère,
qui nous fait les honneurs de la maison. Ce jeune homme est bossu,
infirmité peu commune dans le pays, car c'est le seul estropié de ce
genre que nous ayons vu dans tout le voyage. Après une pause que nous
faisons courte sur les instances du mirza, nous nous mettons en marche.
Celui-ci a prétexté que Chirrabad est tout près, qu'il vaut mieux
arriver de bonne heure; on aura le temps de faire cuire un bon palao
avant la nuit; et puis sa femme, qu'il aime beaucoup, doit l'attendre
avec impatience, et il lui tarde de la revoir. Nous excitons nos
chevaux.
Déjà le soleil est bas, et l'on n'aperçoit pas encore Chirrabad,
en dépit des promesses du mirza. Puis on pénètre dans la région
cultivée, on traverse souvent des ariks charriant l'eau trouble du
Chirrabad-Darya, que la fonte des neiges et les pluies de ces derniers
jours ont gonflé rapidement. Voilà des peupliers, des roseaux de haute
futaie au bord d'étangs, des maisons de terre çà et là, une mosquée
perdue, habitée par un mollah ami de notre guide: nous sommes bien
dans l'oasis. Les montagnes sont devant nous, grises, mais nous ne
voyons pas la forteresse de Chirrabad, nous en sommes loin évidemment.
J'interroge le mirza.
--Combien avons-nous encore de chemin jusqu'à Chirrabad?
Le mirza qui marche en tête se tourne sur son cheval, et sortant son
petit doigt de la longue manche de son khalat, il le lève en l'air, et
dit: «Bir tach! un tach!» Si nous n'avons plus qu'un tach à courir,
nous arriverons avant le coucher du soleil. Nous marchons encore le
temps de faire un bon tach, et pas de Chirrabad.
--Mirza, serons-nous bientôt à Chirrabad?
Le mirza fait la sourde oreille. Je hausse le ton de la voix:
--Mirza, serons-nous bientôt à Chirrabad?
--Par Allah! nous y voilà!
--Combien de tach nous en séparent?
Le mirza lève son index, fait le geste de le couper par le milieu avec
le manche de son fouet, et répond:
--Jarim tach! Un demi-tach!
Le mirza se moque de nous, ou bien il ne connaît pas son chemin. La
conversation continue:
--Mirza, connais-tu ton chemin?
--Ha, ha, fait-il avec aplomb.
--Eh bien, tu mens comme tu as toujours menti depuis que tu es avec
nous. Si tu arrachais un poil de ta barbe chaque fois que tu ne dis pas
la vérité, tu aurais le menton d'un batcha.
Il rit.
--Hé, croyant, qui connais si bien la distance qui nous sépare de
Chirrabad, combien y a-t-il de mirza disant aussi bien la vérité à
Chirrabad? Deux?
Il lève de nouveau le doigt d'un air tragique, et répond:--Yok, bir,
non, un seul, et en même temps il se met l'index sur la poitrine.
--Bien, alors, il n'y a qu'un mirza aussi franc à Chirrabad et qu'un
tach avant d'arriver.
--Ha, ha, par Allah! Et il fouette son cheval en riant. Comment se
fâcher contre cette espèce de Sancho Pança qui rebondit comiquement
sur son cheval dont le trot est dur? Nous faisons contre fortune bon
cœur, et bien nous en prend, car la nuit est noire que nous cherchons
toujours Chirrabad, que le mirza répond invariablement à toutes nos
questions: «Encore un quart de tach.»
Il est près de dix heures quand nous franchissons la porte des jardins
où sont dressées les tentes de l'ambassade russe, qui est revenue
de Mazari-Chérif dans l'après-midi. Il est temps, car un orage
s'annonce par des éclairs qui font dans le ciel de longues déchirures
lumineuses; dans la montagne le tonnerre gronde formidablement.
Dans le temps que nous mettons à descendre de cheval, le mirza
disparaît sans rien dire. Il se dérobe probablement aux chaleureux
remercîments que nous lui devons bien pour l'agréable étape de
plus de quatre-vingts kilomètres dont il vient de nous régaler...
involontairement du reste, car nous apprenons le lendemain qu'il avait
perdu la bonne voie, sans vouloir rien avouer. Nous ne l'avons jamais
revu.
Nous apprenons que les Afghans ont bien traité les Russes, mais sans
se départir d'une certaine défiance, car quelles que soient les
circonstances dans lesquelles ils reçoivent des étrangers, au fond de
leur pensée ils les tiennent pour des ennemis.
Pour se rendre à Mazari-Chérif, où devait finir leur voyage, les Russes
passèrent par Bactres, dont les ruines couvrent une très-grande étendue
de terrain. On y voit encore un tronçon de la forteresse. L'antique
cité n'est plus qu'une bourgade d'un millier de maisons. En venant de
Mazari-Chérif droit au nord sur Tchochka-Gouzar, on rencontre également
les restes d'une ville considérable, située à dix verstes de l'Amou.
Les indigènes appellent cette ville Barbar.
Les Russes partent le lendemain matin. L'orage a sévi toute la nuit.
Nous leur faisons nos adieux, après nous être donné rendez-vous à
Tachkent.
Dans la journée, nous avons la visite du kourbachi, qui est toujours
frétillant. Le tok-saba vient moins souvent nous voir; il tient
toujours la place de son père, dont l'absence se prolonge. Je vais
encore chasser aux étangs, tandis que nos chevaux de bât se reposent
des fatigues de la veille. La chaleur est extrême, 35° à l'ombre.
A mon retour, j'apprends que l'«otographe» va nous quitter;
Chodja-Mazar ne juge pas à propos de continuer le voyage; il a vu «du
pays», ce qui lui a donné de l'expérience; il a sa paire de bottes
et un capital considérable, un tenga qu'on lui a donné pour deux
pièces de monnaie trouvées dans la ruine; depuis quinze jours il mange
régulièrement deux fois par jour; il se retire des affaires. Peut-être
lui répugne-t-il de quitter sa ville natale; il sait que nous allons
regagner le Turkestan russe. Il est remplacé par un Ousbeg d'une
vingtaine d'années, brave garçon, moins bruyant que son prédécesseur;
il nous a bien servi pendant le voyage; nous lui adjoignons un garçon
de treize à quatorze ans, chargé de la conduite d'un des chevaux de
bât. Le retour devant s'effectuer par des montagnes où les sentiers
laissent à désirer, il est prudent de donner à chaque bête de somme son
conducteur.
XI
LES MONTAGNES DE BAÏSSOUNNE.
Dans la montagne.--Ak-Koupriou.--Saïrâb.--Arbres géants.--Poissons
sacrés.--Des Tadjiks.--Rencontre de nomades gagnant un _alp_.--Le
défilé de la _Porte de fer_.--Timour et son beau-frère.--Un
caravansérail à Tchachma-Ofizan.--Tarif de l'hôtelier.--La division
du travail à propos de la construction d'une yourte.--La ville de
Gouzar.--Un jour de marché.
Notre intention est de quitter Chirrabad dans la matinée du 19 avril.
Le Tok-Saba nous a fourni un guide, les chevaux sont ferrés à neuf,
tout est prêt, et nous serions certainement partis sans un obstacle
imprévu la veille, qui nous barre maintenant la route. Les pluies
d'orage de la nuit ont grossi la rivière, elle n'est plus guéable,
et il ne nous reste qu'à attendre le défilé des eaux qui descendent
bruyamment de la montagne. Elles vont d'une course rapide, et dans
l'après-midi, elles auront gagné les basses terres et gorgé les ariks
qu'on a élargis à leur intention.
Quand le soleil commence à descendre, nous sortons de la ville en
contournant la forteresse qui nous montre en passant sa misère; la
grande porte d'entrée n'a plus qu'un battant, les murs percés de trous
en guise de meurtrières penchent ou sont déjà tombés.
Les bêtes de somme vont devant, puis le guide immédiatement après qui
indique le chemin, et nous venons derrière. Nous suivons la rive droite
du Chirrabad-Darya. A une demi-heure environ de la forteresse, quand
la rivière s'échappe avec peine et à toute hâte d'une écluse étroite,
le sentier est étranglé entre la rivière qui bouillonne et les roches
qui surplombent. Les chevaux glissent sur un sol de pierre, et à un
endroit où un bloc tombé des sommets sur la rive réduit le chemin à sa
plus simple expression, l'un d'eux perd l'équilibre et entraîné par les
caisses liées sur son dos, s'abat sur le flanc. Il est arrêté très à
propos dans sa dégringolade par des pèlerins qui vont à Mazari-Chérif.
Dans le nombre se trouvait un mulâtre. Ces braves gens nous aident à
remettre sur pied l'animal, et nous donnent en outre le bon conseil de
passer sur la rive gauche le plus tôt possible, attendu que le sentier
que nous suivons a été raviné par les eaux des pentes et sapé par les
infiltrations de la rivière, et qu'à telle place il ne supporterait pas
des chevaux montés. L'avis arrive à propos, car notre guide a disparu
comme par enchantement.
Ma première idée est de courir après le fuyard, car nous allons voyager
de nuit, et un guide est indispensable à qui ne cherche pas l'occasion
de rouler de trois ou quatre cents pieds dans le fond d'un ravin. Mais
le successeur de l'otographe nous affirme avoir déjà suivi cette route,
et la connaître assez bien pour remplacer avantageusement le sournois
qui nous a quittés. Avant de traverser à gué et de prendre la rive
gauche, nous allons une centaine de pas presque au niveau de la rivière
qui charrie d'innombrables sauterelles, et, dans les criques où l'eau
tournoie, c'est une croûte épaisse de cadavres sur lesquels sautillent
les survivantes.
Nous sommes dans la montagne, à grimper, à descendre les sentiers
collés aux flancs des pentes. Cette route capricieuse nous plaît
après la monotone ligne droite de la steppe et du désert; si dénudées
qu'elles soient, ces hauteurs, ces roches, nous semblent belles; et
puis c'est la fraîcheur du soir, le fracas des torrents, le susurrement
d'un filet d'eau, tout autour de nous, la nature qui bavarde
agréablement et nous tient compagnie.
Le Chirrabad-Darya a disparu, la nuit descend; sur un mamelon isolé,
des ruines se profilent, restes, paraît-il, d'une forteresse habitée
par un saint «ourousse[46].» Les difficultés de la route augmentent,
des éboulements se sont produits récemment; le sol est crevassé; on
ne voit guère, et chaque homme de la file répète à celui qui suit les
indications du guide, criant d'appuyer à gauche ou à droite. On se
tait, on se tient prêt à soutenir le cheval qui penche la tête, sent
le danger et ne pose le pied que sûr du point d'appui. La nuit est
avancée, pas de lune, on voit à peine le cavalier qui précède, on crie
«halte». Qu'y a-t-il? «Le chemin est tombé», répond Abdoul.
[Note 46: Un anachorète chrétien probablement. Avant la conquête
arabe, on comptait de nombreux chrétiens nestoriens dans le pays de
Bactres.]
[Illustration: RUINES DU CARAVANSÉRAIL D'ABDOULLAH KHAN.
Dessin de MUENIER, d'après les croquis de M. CAPUS.]
A nous d'en trouver un autre, le guide cherche, tâtonne, et nous mène
à un torrent que nous remontons pour le quitter ensuite, en reprendre
un autre, louvoyer, errer jusqu'au moment où des aboiements de chiens
retentissent, nous indiquent quelle est la direction à suivre jusqu'à
une habitation quelconque. Bientôt nous sommes dans une vallée avec
des champs cultivés, de hauts murs de terre, des tentes qu'on devine.
Les pourparlers commencent avec l'habitant d'une de ces tentes; en
entendant des voix, les chiens hurlent de plus belle. On nous conduit
chez le plus riche propriétaire d'Ak-Koupriou. Car nous sommes à
Ak-Koupriou; on nous installe au milieu d'une cour longue, entourée de
murs, dans une masure carrée et basse, dans l'intérieur de laquelle
on tombe par une porte minuscule, qui est en même temps une fenêtre.
Pendant la nuit, des sauterelles exécutent sur nos têtes des danses
frénétiques. Le flot des envahisseurs a débordé sur Ak-Koupriou.
Notre hôte est borgne, et il est sur le point de perdre l'œil qui lui
reste. Il nous demande conseil et remède. Nous ne pouvons que lui
donner l'espoir d'une guérison sur laquelle nous-mêmes ne comptons
point.
Il est né à Ak-Koupriou, il a deux femmes, quatre fils et deux filles.
Il possède quinze vaches et quatre chevaux. Le laitage sert à nourrir
sa famille. Beaucoup de terres sont libres, elles appartiennent à qui
les cultive. Des produits du sol il ne vend presque rien, sauf dans les
années de très-bonne récolte. Avec l'aide des siens, en quatre ans, il
a construit la masure qu'il habite et les murs formant la vaste cour
où le bétail passe la nuit. Il serait un homme heureux sans la maladie
d'yeux qui l'inquiète, mais il se résigne.
Il nous donne pour guide son fils aîné. Et le matin, par une forte
chaleur, qui sera l'après-midi de 45 degrés, nous traversons derechef
le Chirrabad-Darya, qui trace des méandres nombreux. Il borde à droite
la vallée étroite que nous suivons; sur ses bords on voit quelques
arbres, des yourtes; des torrents traversent la route, leur eau limpide
et qu'au premier coup d'œil on s'imagine fort agréable à boire est
salée, faiblement il est vrai, mais assez pour qu'on s'en tienne aux
premières gorgées. Voilà encore des pèlerins, mêlés de derviches et
de marchands revenant de Mazari-Chérif. Plus loin, nous en rencontrons
d'autres, assis à terre, qui boivent le thé, dorment à l'ombre, tandis
que leurs chevaux broutent l'herbe. Nous sommes dépassés par les plus
pressés d'entre eux. A leur tête marche un divana qui a la physionomie
et le regard d'un fou; il va avec une vitesse surprenante, en s'aidant
de son bâton; il y a dans son allure la souplesse d'un fauve. Abdoul
reconnaît un habitant de Samarcande, un de ses voisins, qui chasse
devant lui un âne chargé, en poussant ce cri d'excitation qui n'a
d'équivalent que le râlement guttural d'un homme s'efforçant d'expulser
de son gosier une arête de poisson. Les Samarcandais se piquent de
bonnes manières, et comme ceux-ci paraissent très-contents de se voir,
sur un ton traînant, qui me rappelle la Bourgogne, ils se débitent
force compliments, et Abdoul charge ses compatriotes de porter de ses
nouvelles à ceux qu'il a laissés là-bas. L'étape finit à Saïrab. Ce
village est couché dans une dépression du sol, entouré d'arbres, avec
des parois de rochers à pic au nord-ouest, et, à l'est, au loin, une
crête de montagnes encore couvertes de neiges, tandis qu'au sud-est des
chaînons parallèles s'étagent. Au milieu de Saïrab, deux platanes se
dressent, énormes, étendant de tous côtés leurs branches chargées de
feuilles au-dessus d'une yourte où nous dormirons.
Le site est charmant; tout autour de nous la terre pleure des sources
d'une eau fraîche et délicieuse à boire; à la tête de l'une d'elles
on a planté un peuplier le premier jour de cette année. La plus
considérable de ces fontaines donne naissance à un ruisseau alimentant
un bassin qu'on a eu soin de murer. Il renferme quelques centaines de
poissons, appelés chirmoï, qui sont protégés par la superstition des
fidèles; personne ne les touche, ils sont sacrés. On leur attribue le
don de divination: ils savent distinguer l'homme bon du méchant. Ils
acceptent le pain que leur jette une main honnête et ne mangent point
les miettes qu'une main criminelle a touchées. Abdou-Zaïr nous raconte
ces particularités d'un air sérieux. Je tâche de lui faire comprendre
que les poissons ne mangent pas ce qu'on leur jette quand ils n'ont
plus faim ou quand ils ne peuvent le manger. Cette explication paraît
le satisfaire; néanmoins, il ne se soucie pas de tenter l'épreuve sous
les yeux des badauds. Nous ne partageons pas ses craintes, et comme on
nous dit que les poissons sont aveugles et que nous constatons qu'ils
se tiennent au fond de l'eau, nous agissons en conséquence.
Nous pétrissons des boulettes de pain assez grosses et assez lourdes
pour que, lancées avec force, elles pénètrent dans la profondeur de
l'eau, touchent les chirmoï ou affectent leur ouïe. Et chaque fois,
notre pain est avalé immédiatement. L'empressement visible des hôtes de
la fontaine a contribué certainement à donner aux gens de Saïrab une
bonne opinion des Faranguis. Voilà comment avec un peu d'habileté on
peut, dans ce pays, se faire passer pour un honnête homme.