l'extrémité sud de la nécropole; de tous les mausolées il est le plus
récemment construit et le moins vaste. On y pénètre par une porte
basse à deux battants; près du seuil se trouvait un tas de sorgho
qu'un fidèle avait déposé comme pieuse offrande sur les dalles. A
l'intérieur nous trouvons quatre grandes tombes d'égale grandeur,
placées parallèlement et séparées par une distance égale. A droite de
la première, un toug est enfoncé: la hampe est courbée, rongée des
vers, et la queue de cheval, insigne du pouvoir, dégarnie de ses poils.
Ce toug indiquerait la place exacte où Sa Sainteté l'émir Houssein
dort à côté de sa femme et de ses deux fils: «Il est mort depuis cent
cinquante ans, dit le mirza; pendant onze ans on a mêlé son nom à la
prière, c'est dire qu'il fut onze ans maître du pays. Les croyants qui
font un pèlerinage à Mazari-Chérif où ils ont prié sur la tombe d'Ali,
ont soin de passer par Chahri-Samane, et de faire leurs dévotions sur
le tombeau de l'émir Houssein, qui fut un puissant prince et un saint.»
D'après le mirza, le sultan Sandjeri-Mazi aurait fait construire le
portail et les bâtiments qui le flanquent; l'émir Timour, le bâtiment
qui forme, plus loin, l'aile droite; et Abdoullah-Kan, l'aile gauche.
Certain Kouchto-Sib aurait également contribué à l'agrandissement de la
nécropole. Kouchto-Sib était un sultan infidèle.
Si l'on tient compte de ces racontars que nous donnons pour ce qu'ils
valent, il arrive que les parties les mieux conservées sont précisément
de l'époque la plus reculée.
Tous ces bâtiments sont d'une brique cuite au four, ayant vingt-cinq
à vingt-six centimètres de côté, et quatre à cinq centimètres
d'épaisseur. C'est encore le format de la brique employée pour la
construction des édifices publics.
Nul n'entretient ces tombeaux que le vent qui s'engouffre par les
crevasses sans cesse grandissantes des murs; il les balaye parfois
furieusement. Et quand le crépi a fini par s'émietter, qu'un beau jour
une poussée de l'ouragan éventre la maçonnerie, les chacals affamés,
seuls hôtes de la ruine, peuvent ronger les os décharnés des anciens
maîtres du pays.
A deux kilomètres à l'ouest du mausolée de Sa Sainteté l'émir
Houssein, on voit le kerkisse. C'est une forteresse quadrangulaire de
soixante-quinze pas de côté; chaque face, percée d'une porte au milieu,
regarde exactement un des points cardinaux; à chaque coin une tourelle
s'arrondit en saillie. En passant par la porte la moins encombrée
qui donne sur l'est, on arrive dans une cour où les gravats se sont
accumulés presque jusqu'à hauteur du toit, qui, du reste, n'existe
plus. Tout autour du kerkisse, à l'intérieur, étaient adossées aux murs
des habitations à un étage, divisées en une foule de chambres dont
les plus grandes se trouvaient dans les tourelles. Des couloirs ou
casemates, avec des voûtes solides en briques cuites au four, étaient
sous les habitations. Aujourd'hui encore, comme le prouvent les cendres
d'un feu et l'empreinte du pied des moutons, les pâtres se réfugient
par le mauvais temps sous une voûte, la seule qu'on ait eu l'énergie de
déblayer un peu.
Le kerkisse est dans un état si pitoyable que pas une de ses chambres
n'est habitable; la plupart des murs sont écroulés, le toit a
totalement disparu. Les façades extérieures ont été relativement
épargnées par les destructeurs ou bien ont mieux résisté à l'action
délétère des années; elles sont en briques séchées au soleil, de
trente-neuf centimètres de côté, épaisses de treize centimètres
environ. Nous constaterons qu'on employait de préférence cette brique
séchée pour les murs de défense. Le soin apporté à la construction de
cet édifice, l'emploi très-coûteux de briques cuites, la grandeur de
certaines chambres, qui ne pouvaient qu'être destinées à des personnes
de marque, nous portent à croire que le kerkisse fut une sorte de
palais-forteresse à l'usage des émirs. Sans doute, ils l'avaient fait
élever dans des conditions telles que, pouvant y loger avec un confort
relatif, ils fussent en même temps, eux et leurs trésors, à l'abri
d'une surprise de l'ennemi ou de leurs propres sujets.
Le mirza prétend avec le plus jeune des saints de Salavat, qui le
tient du vieillard son père, que le kerkisse est l'œuvre de l'émir
Abdoul-Akim, dont le tombeau est à Termez sur l'Amou.
Cet émir avait une fille qu'il aimait à la folie. Et comme, en ce
temps-là, Samane était le plus charmant des séjours grâce à des jardins
innombrables, des bocages peuplés de tourterelles et des ariks où
coulait en abondance une eau délicieuse à boire, l'émir Abdoul-Akim
y avait construit le kerkisse. Pendant l'été, sa fille l'habitait
avec ses quarante suivantes. Chaque soir, l'émir partait de Termez,
accompagné de ses fidèles, et accourait auprès de sa fille, et chaque
soir c'étaient des réjouissances, des fêtes, et les alentours du
kerkisse retentissaient du bruit des tambourins marquant aux danseurs
la cadence; dans la nuit, Abdoul-Akim retournait à Termez. Le peuple
appelait le palais kerkisse; il faisait allusion aux quarante suivantes
de la princesse. Car, en langage turc, ker-kisse[42] veut dire
«quarante filles».
[Note 42: Le même jeu de mots a provoqué la légende qui fait
descendre les Kirghiz d'un chien et de quarante filles.]
Les mosquées qui subsistent encore sont vastes; l'une d'elles pourrait
être restaurée facilement. Pour le style et les matériaux, elles
diffèrent peu des mosquées modernes de Karchi ou de Bokhara.
Mala-Kodja, saint de Salavat, nous explique de la manière suivante
la destruction de Chahri-Samane: «Du temps où le sultan Baber était
maître de ce pays, Chahri-Samane était une ville populeuse avec de
beaux jardins. Baber qui l'habitait avait un favori du nom de Samane
qui sans cesse lui demandait des présents et des faveurs nouvelles.
Longtemps l'émir accéda à ses demandes, satisfit à ses fantaisies,
puis il se lassa de tant accorder à un même homme, et il malmena son
favori. Celui-ci quitta la ville, disparut, et plus jamais ne donna
signe de vie. A dater de son départ, Baber entendit une voix lui crier
régulièrement chaque nuit: «_Samane kildi; Baber, kosch!_ Samane vient;
Baber, va-t'en!» Le pauvre émir, harcelé par cette voix, perdit la
tête, et, ne pouvant plus trouver le repos dans la ville où Samane
avait vécu, il passa sur la rive gauche de l'Amou, et se réfugia à
Bactres. Tous les habitants de Chahri-Samane le suivirent, car c'était
un bon prince chéri de ses sujets. Depuis cet exode, la ville ne s'est
pas repeuplée; avec le temps, maisons et édifices sont tombés en ruine,
les ariks se sont comblés, et Chahri-Samane est devenu un cimetière
immense, où les fidèles des environs viennent ensevelir leurs proches,
près du mausolée de Sa Sainteté l'émir Houssein».
Et Mala-Kodja ajoute: «Je tiens ce récit de mon père, qui l'avait
lu dans un livre perdu malheureusement pendant une guerre, il y a
cinquante ans déjà.»
Tels sont les renseignements que nous avons pu recueillir de la bouche
des indigènes.
Nous avons passé plusieurs jours à Salavat; pendant la journée nous
étions dans la ruine, le soir nous rentrions au village. Capus a pris
des croquis des substructions les plus intéressantes, mais leurs
dimensions au pas ou à la corde, de façon à pouvoir tracer un plan
relativement exact[43].
[Note 43: Il faisait une chaleur étouffante; dans l'après-midi du
12 avril, le thermomètre marquait 38° à l'ombre.]
Personne n'est venu nous interrompre dans notre travail, la ruine est
restée toujours déserte. Nous avons vu seulement une bande de chacals
qu'Abdou-Zaïr, homme de la ville, qui n'a pas l'œil d'un chasseur,
prenait pour des fauves de forte taille, criant: «Maître, des ours! des
ours!»
Il est regrettable que nous n'ayons pu questionner le vieux saint, mais
il ne sortait guère de la partie de l'habitation réservée aux femmes où
l'étiquette nous interdisait de l'aller voir. Nous l'avons aperçu dans
l'entre-bâillement d'une porte, appuyé sur sa béquille; il s'en allait
péniblement avec une petite fille sur le dos. Sa longue barbe blanche
étalée sur sa poitrine lui donnait un air vénérable. Ce vieillard nous
eût conté des choses certainement intéressantes et peut-être donné au
sujet de Chahri-Samane une explication plus raisonnable que celle de
son fils. Il est non moins regrettable de n'avoir pu pratiquer des
fouilles qui eussent sans doute mis à jour des documents de grande
importance pour l'histoire de la Bactriane; car, comme à Bactres, la
ruine de l'époque musulmane recouvre probablement la ruine de l'époque
gréco-bactriane, et c'est en outre le pays de Zoroastre.
Pour notre compte, nous croyons que le manque d'eau a surtout
contribué à la désolation graduelle de cette contrée. Dans ce coin
de la terre, ainsi qu'en maint autre endroit, la pluie ne suffit pas
à fructifier le sol, et l'homme doit emprunter aux rivières, presque
invisibles pendant l'hiver et débordantes pendant l'été, l'eau
indispensable à ses rizières, à ses champs de blé ou de sorgho; d'où
la nécessité de travaux d'irrigation d'autant plus pénibles que le
niveau de l'eau est plus bas. S'il est advenu, et c'est sans doute le
cas pour cette région, que ce niveau baissât de plus en plus par suite
du déboisement des montagnes, d'une modification dans la direction des
courants atmosphériques ou de quelque autre phénomène météorologique,
les cultivateurs du sol ont dû augmenter la profondeur et la longueur
de leurs ariks à mesure que l'eau réclamait plus de pente pour
s'écouler vers les champs cultivés. Qu'on ajoute à cette difficulté
toujours croissante qui condamne l'homme à un surcroît de labeur, un
abaissement subit du chiffre de la population résultant, par exemple,
d'une de ces guerres exterminatrices dont l'Asie semble avoir gardé la
triste spécialité, et l'on comprendra qu'il a bien pu advenir que les
gens du Sourkane ne se soient plus trouvés en nombre pour fournir le
travail qu'exigeaient l'entretien et l'extension des canaux, et que,
dans ces conditions nouvelles, ils aient trouvé trop rude le combat
pour l'existence. Ils auraient alors renoncé à réédifier ce que, entre
temps, les conquérants avaient jeté bas; ils auraient abandonné leurs
champs et leurs tombeaux pour gagner un milieu plus favorable, où l'on
se procure à moins de frais l'eau, sans laquelle la terre est une
marâtre impitoyable.
Au reste, de tels déplacements se produisent maintenant dans le Bokhara
et ailleurs en Asie centrale, pour les raisons que nous venons de
dire. Nous-mêmes l'avons constaté durant notre voyage. Nous avons
rencontré une troupe de Turkmènes qui longeaient l'Amou à la recherche
d'une «bonne place» pour la culture, et entre Gouzar et Karchi nous
avons vu un village abandonné récemment par ses habitants qui s'étaient
rapprochés des montagnes, l'eau étant devenue trop rare dans la vallée,
et l'entretien des canaux leur coûtant trop de peine.
La dépopulation de la vallée du Sourkane ne serait donc qu'un de ces
épisodes assez fréquents dans la lutte pour la vie où l'homme manque
d'industrie, se sent trop faible, et recule devant les obstacles qui
lui sont opposés par la nature.
Peut-être qu'à défaut d'autre hypothèse, l' «usure» d'une race trop
vieille, ayant perdu le ressort et l'énergie, suffit pour expliquer
comment nous avons trouvé une solitude là où s'était agitée une
population très-dense.
X
DE TERMEZ A CHIRRABAD.
Patta-Kissar.--Une colonie qui commence.--Femmes
turkmènes.--Cuisine.--Gengis-Khan à Termez.--Ibn-Batoutah.--Termez
en 1345.--Ce qu'il en reste.--Un _mazar_.--Ichânes.--Dîmes.--Encore
des pèlerins.--Un Varan.--Le mirza _Jarim Tach_.--Nous retrouvons les
Russes qui viennent de Mazari-Chérif.
Le jour de notre départ pour Termez, qui se trouve plus loin sur
l'Amou, nous allons visiter le village de Salavat dans la matinée.
Bâti non loin du Sourkane, entouré d'arbres à fruits, avec un îlot de
platanes et de mûriers monstrueux qui lui font derrière ses maisons un
beau parc ombreux et tapissé d'herbe jusqu'à la rivière, il paraît au
premier abord un séjour charmant. Malheureusement, les émanations du
Sourkane y entretiennent une fièvre qui devient terrible à la saison
des grandes chaleurs; en outre, au dire des habitants, pendant l'été
Salavat est une fournaise. Nous le croyons volontiers, car nous venons
de constater trente-huit degrés de chaud à l'ombre, et nous sommes dans
le commencement d'avril. Que sera-ce dans les mois de juillet et d'août?
Ces arbres gigantesques sont respectés des habitants comme s'ils
étaient des dieux protecteurs. Ils le sont en effet, quand un soleil
qui brûle l'herbe à ras du sol et craquèle la terre comme le feu
l'argile du potier, a transformé la vallée en une étuve où l'air
surchauffé fait haleter bêtes et gens.
Nous avons mesuré quelques-uns de ces géants, derniers survivants des
forêts qui ont dû garnir autrefois cette partie du bassin du vieil
Oxus. Les soldats d'Alexandre y taillèrent les hampes de leurs piques
et le bois de leurs javelots.
Un mûrier a plus de cinq mètres de circonférence, le tronc étant mesuré
à hauteur d'homme; un platane qui broche au-dessus de terre en quatre
branches colossales, a dix mètres de tour à sa base.
En rentrant chez notre hôte, nous trouvons nos hommes occupés à
emballer les effets dans les coffres et dans les sacs. Le fils de
Mala-Kodja, qui assiste à cette opération, est tout surpris en voyant
une brosse à habits; il la prend, l'examine, et, se tournant vers
Abdou-Zaïr:
--A quoi sert cela? dit-il.
--A nettoyer le drap des vêtements, lui répond l'autre, en faisant le
geste de brosser.
Le jeune homme pousse un «Ah!» qui peint l'étonnement, il continue à
regarder la brosse, la tourne, la retourne, puis la dépose à terre et
s'en va pensif. Cette brosse à habits a peut-être autant surpris et
fait rêver aussi confusément ce jeune Ousbeg de quinze à seize ans que
les Pyramides d'Égypte un Européen du même âge.
Abdoul fait un heureux: il donne à un indigène qui le regarde, accroupi
à distance, le dos au mur, une boîte en carton ayant contenu du tabac.
L'individu sur qui maître Abdoul répand ses bienfaits se confond en
remercîments, et regarde le cadeau avec une visible satisfaction. La
feuille de mica bouchant le trou pratiqué dans le couvercle de la boîte
le surprend par sa transparence et sa souplesse; il voit bien que ce
n'est point du verre. Il interroge Abdoul, qui lui répond très-digne:
«Allah seul le sait, les Faranguis inventent de si drôles de choses!»
Tout est prêt. Une poignée de main au saint, à son fils, quelques
morceaux de sucre qui le comblent d'aise, et nous partons accompagnés
de leurs meilleurs souhaits. Les morceaux de sucre de l'étrier
ont contribué pour une bonne part à provoquer cette avalanche de
compliments. C'est un des cadeaux les plus agréables qu'on puisse faire
aux gens de ce pays. Ils ignorent la manière de fabriquer le sucre; il
leur arrive des Indes et de la Russie. Pour eux, il est un objet de
luxe.
Sur le chemin de Termez on rencontre le village de Patta-Kissar, en
face de l'endroit où les voyageurs, venant de Mazari-Chérif, traversent
l'Amou au moyen d'un bac. Le service est fait par deux barques, l'une
appartenant aux Afghans, l'autre aux Bokhares. Le village s'est
récemment constitué; il est habité exclusivement par des Turcomans. Le
chef de ce village qui nous a offert l'hospitalité pendant deux jours,
nous conte lui-même la courte histoire de Patta-Kissar, dont il est un
des fondateurs:
Il y a vingt ans, six hommes d'une tribu de Kara-Turkmènes qui vivait
sur la rive gauche de l'Amou, partirent des environs de Kerki à la
recherche d'une bonne place sur la rive droite. Ils résolurent de se
fixer près du bac de Patta-Kissar, sur un terrain qui faisait alors
partie d'un vakouf aboli dix ans plus tard par l'émir. Ils se mirent
à l'œuvre et défrichèrent quelques tanaps de terre avec beaucoup de
peine, car le sol était couvert de patta et de tougai (de roseaux
et de tamarix). Puis ceux de leur sang vinrent les rejoindre; ils
furent bientôt deux cents, et maintenant ils sont trois cent vingt.
Durant toute l'année, le travail ne leur manque pas. Pendant l'hiver,
ces hommes sont courbés sur la terre, ils la labourent à la houe, la
préparent à recevoir les semences, car s'ils négligent leurs champs,
ils en sont immédiatement punis: le tougai reparaît. C'est également
dans la saison froide que leurs femmes font des kachmak et des tapis,
et qu'ils reçoivent la visite des Turkmènes pillards. Mais étant
nombreux et courageux, ils n'en ont point peur: ils se défendent et les
tuent. Ils mènent à Chirrabad ceux qu'ils font prisonniers, et on leur
tranche la tête. A partir du mois d'avril, ils sont très-occupés, ils
travaillent tous les jours de la semaine, même le vendredi qui est leur
dimanche. Ils ne prennent de repos que par le mauvais temps. Ils ont la
plus forte crue d'eau dans les mois de saouzan et saratan.
Le bac est peu fréquenté. Il ne vient pas de caravanes de l'est, peu du
nord, et celles qui arrivent de l'Afghanistan passent à Kilifou ou à
Tchochka Gouzar, et vont à Karchi et à Bokhara. Mais en avril et mai,
il arrive du Ferganah et du Hissar des bandes nombreuses de pèlerins se
dirigeant sur Mazari-Chérif avec quelques ballots de marchandises. Ils
ont à redouter les tigres qui nagent d'une rive de l'Amou à l'autre et
dévorent le bétail.
Ils payent l'impôt, environ un tenga par tanap et par an. Le chef
perçoit l'argent en deux fois, d'abord après la moisson du blé,
ensuite après la moisson du djougara[44], et il va le porter au beg
de Chirrabad. Ils consomment les produits du sol sur place. Ils ne
vendent que les feutres et les tapis fabriqués par leurs femmes. Ils
élèvent des vers à soie; chaque maison recueille cinq ou six livres
de soie en moyenne; les cinq livres se vendent six, huit et même dix
tengas.
[Note 44: Sorgho.]
Tous n'ont pas leur femme: les riches en ont une ou deux, les pauvres
point. Ceux-ci sont les serviteurs des privilégiés, qui les payent un
quart ou une moitié de tenga par jour, suivant la quantité de travail
qu'ils ont fourni; en outre, ils sont nourris.
La meilleure terre coûte de trente à quarante tengas le tanap; celle de
moindre qualité, deux à trois tengas.
Quand ils vendent la terre, si le marché est de peu d'importance, ils
réunissent leurs meilleurs amis, ils discutent le prix, et, une fois
d'accord, la somme est payée immédiatement en présence de témoins;
acheteurs et vendeurs se déclarent satisfaits, et invitent les
assistants à manger un palao préparé à l'avance qui est expédié séance
tenante.
Quand il s'agit d'une vente considérable de dix, quinze tanaps au
moins, les deux parties s'en vont à Chirrabad, et concluent leur marché
en présence du kazi, qui écrit un papier par lequel l'acheteur est
investi de sa nouvelle propriété. Le kazi reçoit ordinairement comme
honoraires de trois à six tengas, selon le chiffre de tanaps vendus.
L'acheteur garde l'acte de vente.
Accompagné d'un Turkmène qui s'était armé d'un énorme gourdin pour
écarter les chiens qui rôdent autour des maisons et se jettent sur
les étrangers, je fus me promener dans le village, dont les maisons
de terre sont installées au bord d'une ancienne berge de l'Amou, au
pied de laquelle s'étendent des jardins semés d'arbres fruitiers
sillonnés de petits canaux. Il est l'heure de la sieste; je n'en vois
pas moins plusieurs hommes piocher courageusement la terre, vêtus
d'un simple caleçon de toile, tête nue par un soleil ardent. Ces gens
sont généralement robustes, alertes. Quelques-uns se rapprochent du
type turkmène dépeint par Khanikoff; ils sont les yeux petits, la
face ronde, le nez court et retroussé, les pommettes très-fortes et
saillantes, le cou fort, musculeux; l'ossature de tout l'individu est
solide, le torse puissant sur des jambes arquées.
Les femmes, qui circulaient librement, le visage découvert, avaient
grand air avec leur robe flottante et la coiffure de cotonnade rouge
leur ceignant la tête comme un diadème. Elles parlaient aux hommes
sans la moindre gêne et sur un ton qui n'était pas souvent celui de la
déférence. Il y a loin de l'œil tranquille de la Turkmène qui regarde
avec aplomb, à l'œil effaré de la femme sarte, aperçu sous un coin de
voile avant la fuite de commande devant un infidèle. L'une se sauve
le corps penché sur des jambes grêles, traînant gauchement ses pieds;
l'autre va la tête droite et avec calme. Les femmes que nous avons vues
à Patta-Kissar nous ont paru bien charpentées, fortes et capables en
tout point de produire une race d'hommes sains et vigoureux.
La colonie de Patta-Kissar est composée actuellement d'éléments
excellents: les adultes y dominent, ce qui est un avantage dans la
dure période du défrichement, où il ne faut pas de bouches inutiles.
Nul doute qu'elle ne prospère dans la suite, et ne fournisse la preuve
que le Turcoman devenu sédentaire est capable de cultiver le sol avec
autant de soin et de ténacité qu'il en mettait autrefois à piller ses
voisins.
Espérons aussi qu'ils feront des progrès dans l'art de cuisiner, car
certaine platée de riz cuit à l'eau, arrosé d'huile de sésame, nous
a laissé longtemps un désagréable souvenir. Il est vrai que huit
mois plus tard, lors de notre retour par les plaines glaciales de
l'Oust-Ourt, nous eussions savouré certainement ce qui d'abord nous
semblait impossible à digérer.
A huit ou neuf kilomètres à l'ouest de Patta-Kissar sont les restes de
la forteresse de Termez.
L'histoire rapporte qu'après avoir pris Samarcande et passé l'été dans
le Chahri-Sebz, Gengis-Khan se dirigea vers l'Oxus à la tête de ses
Mogols. Ce fut pendant l'automne de l'année 1220 qu'il vint dresser ses
tentes près de Termez.
Il fit les sommations d'usage aux habitants, les invita à ouvrir leurs
portes, à démolir leurs remparts et leur citadelle. Sur le refus qu'on
lui opposa, il commença immédiatement le siége de la ville, qui fut
prise au bout de neuf jours; les habitants furent massacrés. On conte
que, sur le point d'être tuée, une vieille femme demanda la vie,
promettant, si elle était épargnée, de donner une perle magnifique.
Lorsqu'on la lui demanda, elle affirma l'avoir avalée. On l'éventra du
coup, et Gengis aurait ensuite commandé de fouiller les entrailles des
cadavres pour y chercher semblable trésor.
Puis il donna l'ordre à ses guerriers d'organiser une grande chasse.
Elle dura quatre mois, ce qui fait supposer que le pays était couvert
de bois où vivait un gibier nombreux. Aujourd'hui, on compte les
arbres, et le gibier de poil ne se rencontre guère que dans les roseaux
qui bordent l'Amou. Il est vrai que maintenant encore on pourrait faire
un joli massacre du gibier de plume près de Termez, pourvu qu'on
s'y trouvât dans la même saison qu'autrefois Gengis-Khan, pendant
l'automne, qui est l'époque du passage des oiseaux.
Après cette chasse, le conquérant ravagea les districts de Kounkourt et
de Samane.
Un voyageur arabe, Ibn-Batoutah, a visité Termez en 1345, c'est-à-dire
cent vingt-cinq ans après que le conquérant mogol avait anéanti la
ville. Laissons la parole à Ibn-Batoutah:
«Nous partîmes de Samarcande et nous traversâmes la ville de Nécef
(Karchi), à laquelle doit son surnom Abou-Hafs-Omar, _Annecefy_,
auteur du livre intitulé: _Alman Zoumah_, «le Poëme», et traitant les
questions controversées entre les quatre fakihs (les fondateurs des
sectes orthodoxes). Ensuite nous arrivâmes à Termedh (Termez), qui a
donné naissance à l'iman Abou-Ica-Mohammed, fils d'Ica, fils de Soûrah
_Attermedhly_, auteur du _Aldjâmï Alkebir_, «la Grande Collection»,
qui traite des traditions. C'est une grande ville, bien construite,
pourvue de beaux marchés, traversée par des rivières, et où l'on voit
de nombreux jardins. Des raisins et surtout des coings d'une qualité
supérieure y sont fort abondants, ainsi que la viande et le lait. Les
habitants lavent leur tête dans les bains chauds avec du lait, en
place de terre glaise. Il y a chez le propriétaire de chaque bain de
grands vases remplis de lait. Lorsque quelqu'un entre dans le bain,
il en prend dans un petit vase et se lave la tête avec ce lait, qui
rafraîchit les cheveux et les rend lisses. Les habitants de l'Inde
emploient pour leurs cheveux l'huile de sésame, qu'ils appellent
assiradj (chiradj), après quoi ils lavent leur tête avec de la terre
glaise. Cela fait du bien au corps, rend les cheveux lisses et les fait
pousser. C'est par ce moyen que la barbe des habitants de l'Inde et
des gens qui demeurent parmi eux devient longue.