laissant une impression profonde dans l'esprit des populations. Car
c'est une coutume antique qu'à l'époque des grandes fêtes, sous la
conduite de mollahs vénérés, le peuple vienne se prosterner sur les
décombres et prier Allah le seul vrai qui dans sa colère jette une
solitude de mort à la place d'une ville s'épanouissant à la vie.
Voici, à notre gauche, un petit village avec des vignes, au bas de
l'ancienne berge du Sourkane, qui coule maintenant plus à l'est. Puis
j'entends soudain crier: «Chahri-Goulgoula! Chahri-Goulgoula!»
C'est Abdou-Zaïr qui marche en avant; il me fait signe de le rejoindre
en haut d'un petit tertre. J'arrive au galop, et, en face de moi, droit
au midi, s'élance un minaret svelte comme une lance. Il semble percer
le ciel et atteindre le soleil qui le couronne précisément de son
disque éblouissant. Pendant une heure et demie, il nous faut franchir
de nombreux ariks desséchés et chercher notre route au travers des pans
de murs et des amas de décombres.
Nous voilà près du minaret, qu'entouraient de vastes constructions.
C'étaient les monuments publics, les maisons des puissants et des
riches. Leurs murs, bâtis avec soin de briques cuites, sont assez
bien conservés. Solides, ils ont pu lasser la rage des destructeurs,
résister à l'injure du temps et aux secousses des tremblements de
terre. Nous reconnaissons facilement les arcades d'un caravansérail
construit en carré dont le toit a sombré. Au pied du minaret subsistent
cinq ou six chambres d'une médressé: il y a longtemps qu'elles ont
retenti du criaillement des jeunes ulémas psalmodiant du nez les
versets du Coran. A environ cent mètres de là se trouvait le bain,
probablement à portée d'un arik dont il faudrait chercher plus loin
les traces. La rotonde centrale d'où les baigneurs passaient aux
piscines et aux salles de massage est seule reconnaissable. Les gravats
l'encombrent; ils sont tombés de la coupole qui coiffait cette partie
de l'édifice et dont il ne reste miette. A sa place il y a la voûte
inusable du ciel.
Deux ou trois tombes sont adossées aux murs de cette salle. Les fidèles
qui passent les couvrent de morceaux de briques, de loques d'habits. Ce
sont autant de marques de respect et d'hommages rendus aux vertus du
mort dont les os reposent là. Des peuples de l'Occident avaient aussi
la coutume de jeter des pierres sur les tombeaux qu'ils rencontraient
chemin faisant.
Autour du minaret s'étend une surface vide qui fut sans doute la place
principale de la ville, où le peuple venait en foule écouter les
crieurs publics, les conteurs, assister aux exécutions. Aujourd'hui
l'herbe y pousse chétive, et les chameaux la broutent nonchalemment, à
petites bouchées, sans crainte d'être dérangés.
Le minaret, construit de briques cuites, a une hauteur d'environ vingt
mètres; le diamètre du bas est peut-être de trois mètres; le diamètre
du sommet, d'un mètre et demi. La base n'est plus intacte. Qui l'a
entamée? Le temps ou le pic des démolisseurs commençant une œuvre de
destruction, puis renonçant à jeter bas un colosse. L'édifice tient
bon, car ses racines sont profondes, et des siècles passeront qu'on le
verra encore dominer la ruine, restant là en mémoire des temps glorieux
comme une javeline fichée en terre de la main d'un héros.
Obstruée par les briques qui ont coulé d'en haut, la porte n'est
plus qu'un trou sombre par lequel nous nous glissons pour pénétrer à
l'intérieur. Un escalier étroit, roide, se tord brusquement en spirale;
ses marches sont en mauvais état. Le pied des mollahs montant crier la
prière, des veilleurs, et aussi des condamnés qu'on précipitait, ont
limé profondément les arêtes, et les gelées fait éclater les briques
placées sur champ.
C'est surtout avec les mains que nous nous hissons jusqu'à l'étroite
plate-forme d'où l'on découvre l'ensemble de la ville. Les ruines
s'éparpillent à l'est jusqu'à la rivière Sourkane, à l'ouest jusqu'aux
collines qui sont la continuation du soulèvement de terrain placé au
travers du chemin de Chirrabad à Akkourgane. Au sud, elles se perdent
au milieu des monticules de sable qui glissent sous le vent.
En regardant la rivière, on voit à droite et à gauche du minaret quatre
kourganes ou monticules de terre élevés de mains d'homme, espacés de
quinze cents à deux mille mètres, formant entre eux un parallélogramme
et un pentagone avec le minaret, qui est placé au sommet du plus grand
angle. Ont-ils été construits avant ou après la destruction de la
ville? Leur table ne porte pas de vestiges apparents de constructions,
et c'est à coups de pioche qu'il faudrait chercher une réponse. Nous
avons déjà trouvé de ces monticules près de Chirrabad, nous en avons
aperçu entre cette ville et Akkourgane, nous en rencontrerons plus
tard en retournant à Chirrabad, puis à la sortie des montagnes de
Baïssoune entre Gouzar et Karchi. D'après les indigènes que nous avons
questionnés, ces monticules supportaient autrefois des forteresses ou
des tours à signaux: au sommet on allumait des feux pour communiquer
avec Bactres, au sud de l'Amou, et avec Chirrabad, au nord. Comme date
très-vague de l'époque où l'on faisait usage de ces tours, tous parlent
du temps «où Bactres était une grande et belle ville du Bokhara».
Excepté le minaret, le bain, la médressé, le caravansérail, dont
certaines parties sont assez bien conservées pour avoir encore un peu
de leur aspect caractéristique, il ne se présente à l'œil que pans de
murs et débris entassés.
Une trentaine d'Ousbegs, abrités sous des huttes rondes faites
de roseaux et d'un gâchis de terre, sont les seuls habitants de
Chahri-Goulgoula. Ils accourent à notre rencontre et questionnent
avidement nos hommes. Pourquoi venons-nous ici? A quelle nation
appartenons-nous? Ils s'étonnent que des Faranguis viennent d'aussi
loin pour voir si peu de chose. Ces gens, dont la misère est grande,
sont très-affables; ils nous offrent gracieusement le pain, le sel et
du lait caillé dans une écuelle en bois. Nous festinons à l'ombre de la
médressé.
La charrue a gratté le sol en quelques endroits, peu profondément,
et c'est assez, car la terre ici, pour peu qu'on s'occupe d'elle, se
montre généreuse. Ils sont si nombreux, ceux qui la dédaignent, qu'elle
est sensible à la moindre attention. L'Ousbeg sème et récolte le long
des murs ébréchés, et quand il pioche, le torse nu, les lézards le
regardent par les fentes. Les terribles scorpions noirs--leur piqûre
serait mortelle--sommeillent, innombrables, sous les briques tombées.
La ruine est calme. En haut du minaret, un pigeon, fatigué de sa
course, qui se repose, roucoule tristement; de l'intérieur d'une yourte
s'échappent les notes stridentes d'un dombourak et le fredonnement
d'un chant monotone; dans la plaine, un filet de fumée s'élève, et,
soudainement, un chien aboie. C'est tout ce qui reste d'une cité
tumultueuse.
Ces solitudes, où l'on trouve les traces bien visibles d'une
agglomération considérable d'êtres humains, frappent vivement
l'esprit des indigènes. Ils sont bouleversés par le contraste entre
l'anéantissement qu'ils voient, et l'agitation, la vie que leur
imagination évoque à cette même place, et--l'Asiatique ayant de
l'imagination, beaucoup plus que de bon sens--ils inventent des
explications souvent enfantines de la dépopulation de cette contrée.
Pour les uns, c'est l'emplacement de Sodome et de Gomorrhe détruites
par le feu du ciel; selon d'autres, qui embrouillent singulièrement
l'histoire, la ville aurait été construite par Tengiz (Gengiskhan) et
rasée par Iskandar (Alexandre le Grand).
Une barbe blanche nous conte que: «Du temps où Bactres, la mère
des villes, était dans sa splendeur, il y avait autour du minaret
une grande cité pleine d'habitants industrieux et commerçants qui
trafiquaient jour et nuit dans un bazar immense. Ils parlaient avec
leurs voisins de Bactres au moyen de feux allumés sur des tépés élevés
de mains d'hommes, et échelonnés entre les deux cités. Attirés par
l'appât du gain, les marchands accouraient de l'Inde, de l'Iran, de
l'empire de Tsin, et Chahri-Goul-Goula regorgeait de richesses. Un
matin, au lever du soleil, les caravaniers qui avaient campé aux portes
de la ville, ceux qui avaient attendu sur la rive gauche leur tour de
passer avec le bac, les maraîchers qui venaient des villages voisins
avec les voitures chargées de melons, de raisins frais et autres
provisions de bouche, tous furent saisis d'épouvante en approchant.
Ils n'entendaient pas le plus léger bruit s'élever de la ville. Et
pourtant, la veille, ils s'étaient agenouillés aux cris des muezzins,
les invitant à la prière, ils avaient vu les dômes des médressés et
des mosquées s'arrondir, et l'émail de leurs briques scintiller sous
le soleil; ils s'étaient endormis avec le fracas de la ville dans
les oreilles, et maintenant plus rien ne se voyait, et c'était le
silence d'un cimetière. Les plus hardis avancèrent, franchirent le mur
d'enceinte et furent terrifiés: toutes les constructions étaient à
terre, les habitants ensevelis sous les décombres, le bazar affaissé
sur lui-même; il semblait que des géants eussent piétiné rageusement
la ville; les cigognes elles-mêmes avaient fui. Seul, le minaret
était resté debout. Au pied, une femme âgée de plus de cent ans
était accroupie; ils l'interrogèrent. A toutes leurs questions elle
ne sut que répondre: «_Allah okbar! char ouldi! Allah okbar! char
ouldi!_--Allah est grand! la ville n'est plus!» Longtemps on vit cette
vieille se traîner sur la ruine, mais aujourd'hui on ne la rencontre
plus.»
Une inscription en caractères coufiques ceint la tête du minaret:
les lettres sont figurées au moyen de briques en relief. Malgré le
soleil qui m'aveugle, grâce à de bons yeux, et en y mettant le temps,
je parvins à la copier. Cette inscription--la seule que nous ayons
vue--est la déclaration de foi de l'Islam.
Tandis que nos chevaux vident une musette d'orge, que nos hommes
dorment à l'ombre, Capus prend des croquis, je lève un plan
approximatif de Chahri-Goul-Goula, puis nous poursuivons notre route en
nous rapprochant du Sourkane.
Dans le désert de sable que nous suivrons jusqu'au village de Salavat,
à un endroit où il faut descendre puis monter, en coupant un vallon,
deux cavaliers et deux piétons débusquent en face de nous. Nous les
croisons dans le bas. Ce sont des gens de Baïssoune qui viennent de
Mazari-Chérif, où ils ont fait leurs dévotions sur les tombeaux des
saints et passé plusieurs jours à se divertir dans le bazar. Ils ont
acheté quelques objets qui sont dans leurs besaces, sur la croupe des
chevaux. L'un d'eux a ceint ses reins d'une large ceinture en cuir de
fabrication anglaise. Ils ont quitté Mazari-Chérif depuis trois jours,
et viennent en ce moment de Patta-Kissar. Ils ont hâte, disent-ils, de
rentrer dans leurs montagnes. Leurs chevaux vont d'une bonne allure,
les piétons les suivent d'un pas alerte, les jambes nues, vigoureuses;
une main à chaque extrémité de leur long bâton, posé en travers des
épaules, ils ont l'air de porter une croix, mais gaillardement.
Assurément, le mirza a juré de nous être désagréable. Il nous a annoncé
que nous coucherons le soir au village de Salavat, «qui n'est qu'à
une ou deux tach» du minaret, et, au milieu de la nuit, nous sommes
encore à cheval dans le désert, par un beau clair de lune, il est vrai,
mais avec l'odeur infecte du Sourkane. Quand les eaux sont basses, les
végétaux qui pourrissent mélangés au limon et à la vase dont les rives
sont couvertes dégagent les émanations les moins agréables, et, sous
forme d'impalpables champignons que l'air dépose sans doute dans nos
sinus frontaux, nous prenons en passant une provision de puanteur qui
ne s'épuise que deux ou trois jours après que nous avons quitté le bord
de la rivière. Des tentes n'en sont pas moins dressées sur les îlots
semés dans son lit, large quelquefois de cinq à six cents mètres; des
vaches et des chevaux y paissent une herbe drue et verte. L'excellence
des pâturages a pu seul décider les nomades à s'installer dans un
semblable foyer de fièvre. Après tout, ils se préoccupent si peu de
l'hygiène.
La lune est couchée quand nous arrivons à Salavat que notre guide nous
promet depuis une heure au moins. En traversant ce village, les chiens
nous saluent de leurs aboiements, qui s'additionnent à mesure que nous
avançons, de sorte qu'arrivés à l'autre extrémité, c'est un vacarme
inouï. Puis, sortis des maisons, nous apercevons une masse grise qui a
tout l'air d'une forteresse. C'est là que nous logerons.
Notre guide s'approche d'une passerelle jetée sur un arik, et des
aboiements partent de la masse grise, une porte grince, l'homme qui a
ouvert la porte s'entretient avec le guide, puis la lumière d'un falot
tremblote sous un portail sombre, on enlève la poutre barrant l'entrée
du pont aux chevaux, et nous entrons.
Un homme à longue barbe nous accueille et nous installe dans une
chambre vaste comme une grange, avec des estrades en terre battue
contre les murs en guise de lits. Une dizaine d'hommes y dorment déjà
sous leurs manteaux.
Le lendemain, nous apprenons par Abdou-Zaïr que notre hôte est un saint
renommé, qu'il est propriétaire du village de Salavat, vakouf dont le
père de l'émir actuel lui a fait cadeau. Affaibli par l'âge,--il a près
de quatre-vingt-cinq-ans,--il s'en remet du soin de gérer ses terres
à son fils, qui est lui-même un saint. Celui-ci dirige et surveille
les semailles, et, au jour de la moisson, il prélève d'abord la part
du lion et distribue ensuite à chaque habitant du village la portion
à laquelle il a droit. Elle est plus ou moins considérable, selon le
chiffre de tanaps que le travailleur a ensemencés. Par ordre de l'émir,
le saint retient en outre sur les récoltes une certaine quantité de
batmans de blé et d'orge, destinés à héberger les pèlerins qui ont
coutume, à leur retour de Mazari-Chérif, de venir baiser le coude de
son père.
Le plus jeune saint a nom Malakodja, il ne dédaigne point de venir
boire le thé en notre compagnie. Il a mal aux dents, souffre de la
fièvre, qui lui revient tous les quatre jours, et nous demande un
remède. Nous lui remettons quelques petits paquets de quinine. Il se
plaint du grand nombre de vipères et de serpents venimeux qui infestent
le pays et font chaque année des victimes, et, bien qu'au dire de
Roustem il sache lire dans les livres une prière qui guérit de la
morsure des serpents, par surcroît de précaution, le saint nous demande
si nous n'avons pas un antidote de notre invention. Nous pensons à
notre fiole d'ammoniaque, nous la lui montrons. Et lui ayant expliqué
la manière d'en user, pour le convaincre de la puissance de notre eau
blanche, nous l'engageons à respirer par le trou de la bouteille
qu'Abdou-Zaïr lui tient sous le nez. Sans défiance, il aspire fortement
et à plusieurs reprises. Il est aussitôt pris d'éternuments formidables
qui l'obligent à se relever et à s'appuyer contre le mur. Roustem, qui
assiste à cette scène, dit en son patois mi-russe, mi-turc: «_Botilka
chaïtan_--c'est la bouteille du diable.» Et je demande à Mala-Kodja:
«N'est-ce pas un excellent remède?
--Par Allah, dit-il, c'est un remède excellent.
--Donne-nous une bouteille, que nous t'en laissions quelques gouttes.
--Une bouteille? mais je n'en ai point.»
C'est chose rare dans ce pays. Puis il se ravise. Il appelle son fils,
beau et fort garçon d'une quinzaine d'années, et l'envoie demander à
sa femme la seule et unique bouteille qu'il possède. Le jeune garçon
revient avec une bouteille russe qui paraît avoir autrefois contenu du
votka. Comment est-elle venue jusqu'à Salavat? Nous avons oublié de le
demander. Il est probable que c'est le seul ustensile de ce genre qui
se trouve dans un village d'au moins trois cents habitants.
Nous demandons s'il n'y a pas de ruines dans les environs. Le saint,
prévenu par le mirza, ne répond pas avec toute la franchise désirable.
Heureusement notre djiguite Roustem est un musulman dévot. Il ne perd
pas une occasion d'augmenter sa collection d'amulettes et de reliques,
qu'il porte dans de petits sacs suspendus à son cou afin d'éloigner
de sa personne les accidents graves. Roustem s'est donc empressé de
présenter ses hommages au vieux saint et de lui acheter des loques de
vêtements sanctifiés par ceux qui les portèrent. N'oubliant point la
consigne que nous lui avions donné, il a questionné le vieillard.
Celui-ci lui a dit qu'à une petite lieue de Salavat se trouve un
mausolée immense où un grand nombre d'émirs sont ensevelis, et qu'on y
voit encore les ruines d'une ville appelée Chahri-Samane. Roustem nous
revient avec cette bonne nouvelle et un morceau de chemise qu'il coud,
en attendant mieux, dans la doublure de son khalat.
Nous invitons le mirza à nous mener voir cette belle nécropole. Il ne
fait point d'objections, nous lui avons dit de qui nous tenions le
renseignement, et il ne veut pas contredire son hôte. Le lendemain, 11
avril, c'est lui qui nous guide vers Chahri-Samane.
Nous avions chevauché environ cinq kilomètres dans la direction du
sud-ouest, par une steppe déserte, quand nous distinguons de nombreuses
et imposantes substructions éparses en travers de l'horizon. A
distance, l'ensemble de ces ruines est d'un aspect grandiose, et,
par ce ciel gris, elles éveillent en nous un sentiment de tristesse.
Des mosquées surgissent, encore solides, entourées de murs que
l'éloignement grandit, et elles paraissent d'autant plus grandes. La
masse du mausolée, qu'un rayon de soleil éclaire subitement, s'allonge
du sud au nord comme un géant au milieu de l'effondrement général.
De même qu'à Chahri-Goul-Goula, les ariks desséchés et les amas de
décombres ralentissent notre marche; des tombes innombrables sont
semées autour de ce monument: les habitants de la contrée aiment en
effet à déposer les cadavres de leurs proches près des tombeaux des
émirs, dont quelques-uns furent des saints. Un bâton planté sur le
tumulus avec une guenille liée au bout, ou bien une pierre apportée
de la montagne, qu'on a choisie plate pour y tracer une inscription
d'une grossière écriture avec la pointe d'un couteau, avant de
l'enfoncer en terre, tels sont les monuments élevés à la mémoire des
morts. Bien involontairement nous dérangeons quelques cavaliers qui
viennent d'apporter en travers de la selle le corps d'un des leurs,
cousu dans une toile. Ils se hâtent de le déposer à la place qu'ils
lui destinent, le couvrent de quelques pelletées de terre, sautent en
selle et disparaissent au petit trot. Le miroitement de nos fusils les
a sans doute effrayés. A quelque cent pas de l'édifice, que le mirza
désigne sous le nom de mausolée de sa sainteté l'émir Houssein, on
reconnaît l'emplacement de fours pour la cuisson des briques dont le
sol environnant fournissait en abondance la matière première.
[Illustration: FILS DE L'ÉMIR ACTUEL DE L'AFGHANISTAN.
CHODJA SAÏB LE MIRZA
Ambassadeur. Leur précepteur.
D'après une photographie de TSIVOROBSKI.]
Arrivés à l'extrémité sud de l'édifice, nous voyons poindre entre
les coupoles fêlées le sommet d'un portail, orné par places, sur les
colonnes et le fronton, de briques émaillées aux couleurs éclatantes.
L'édifice est du style persan; il a pu avoir autrefois une longueur
totale de deux cents mètres. Tel qu'il est, il mesure encore près
de cent-quatre-vingt-dix mètres; sa plus grande largeur était de
quarante-deux mètres.
Il se compose de deux ailes de constructions qui partent de chaque
côté du portail sud et forment une allée, maintenant obstruée par les
tombes, aboutissant au nord à une mosquée enfoncée dans le sol, où
descendait un escalier qui a conservé quelques marches.
Le mausolée n'a pas été conçu sur un plan unique, il n'est, à
proprement parler, qu'une réunion de mausolées de grandeurs
différentes, construits selon les besoins et au fur et à mesure. Il
est probable qu'à l'origine, cet endroit ayant été choisi pour être
le cimetière des émirs et réservé à cet usage, les maîtres du pays
ont fait élever pour leur famille et pour eux-mêmes des monuments
dont les dimensions et l'éclat de l'ornementation dépendaient de leurs
richesses, de leur orgueil, sinon de leur caprice.
L'accumulation considérable des décombres aux places où l'on constate
aujourd'hui des solutions de continuité nous porte à croire qu'elles
n'existaient pas autrefois, et que le grand portail à une extrémité
et la mosquée en face, à l'autre, étaient reliés par une suite
ininterrompue de constructions.
Partout où le toit n'a pas complétement disparu, on trouve à
l'intérieur des bâtiments de nombreuses tombes alignées. Elles sont
de tailles inégales, suivant qu'elles renferment des adultes ou des
enfants; les grandes ont uniformément trois pas de long sur un de
large. Elles sont toutes placées dans le sens de l'est à l'ouest, sans
aucune inscription qui dise ce qu'elles contiennent. Nous en avons
compté cent quarante-trois.
Chaque tombe consiste en une maçonnerie en forme de parallélogramme
s'élevant au-dessus du sol assez haut pour qu'on puisse étendre le
cadavre entre les quatre petits murs de briques et le couvrir ensuite
d'une voûte à peine cintrée. L'extérieur est crépi d'un mortier de
terre et de paille hachée. Il est possible qu'on ait plaqué des briques
émaillées sur ce crépi, quand il s'agissait d'un héros ou d'un saint.
En effet, nous avons arraché à la bordure d'une tombe une des rares
briques avec inscription en relief et d'un bel émail, qui eussent
échappé à la dévastation.
On pénètre dans le mausolée par des portes étroites et peu élevées,
puisque toujours j'ai pu atteindre leur linteau avec la main. Le
jour arrive dans les salles par de rares fenêtres pratiquées dans la
muraille, et par l'ouverture ménagée au sommet de chaque coupole.
Quelques dômes ont disparu, ne laissant qu'un trou béant; les autres,
aperçus du dehors par un beau soleil, payent de mine; examinés d'en
bas et à l'intérieur, ils laissent souvent voir des crevasses qui
annoncent une chute prochaine. On grimpait sur les toits en plate-forme
par des escaliers généralement placés à l'un des angles d'un mausolée.
Après avoir été utilisés pour le transport des matériaux lors de la
construction des coupoles, ces escaliers servirent sans doute plus tard
aux mollahs, gardiens de la nécropole. Au moment de crier la prière,
ils montaient sur le toit, et, placés plus haut, ils faisaient porter
plus loin leur voix.
De la mosquée de l'extrémité nord il ne reste plus que les murs et une
coupole qui ne tiendra pas longtemps.
Le portail, haut de quinze à seize mètres, est la partie la plus élevée
de l'édifice et dépasse de tout son fronton la nécropole, dont les murs
ont de six à huit mètres de haut. Il était revêtu de briques émaillées;
celles qui étaient de grande dimension et plaquées sont tombées ou ont
été détachées pour la plupart. Il reste surtout en place les briques
de moindre taille; elles ornent le fût des colonnes et sont enfoncées
dans un mortier excessivement tenace, d'où l'on ne peut les arracher
que par fragments. Beaucoup d'entre elles étaient dorées et ont été
grattées. Les morceaux qui jonchaient le sol furent d'abord ramassés
par les indigènes, qui les déposaient sur les tombes couchées à l'ombre
du portail; mais quand ils durent enterrer plus loin leurs morts, ils
ne se dérangèrent pas, et les briques restent là sans que personne les
utilise. Pour l'éclat des couleurs et le fini du travail, elles valent
celles de Samarcande.