qui ne trompe personne. Vous pouvez donc vous en remettre à moi de la
défense de vos intérêts. Toi, croyant, tu as un bon cheval, mais tu
veux le vendre trop cher. Songe que tu traites avec un hôte de l'émir
et un ami des Ourouss; sois raisonnable, et contente-toi d'une moindre
somme.
Personne ne souffle mot. Seul, le vendeur remue la tête et fait claquer
sa langue en signe de dénégation.
Moi:
--Kourbachi, tu perds ton temps; tu n'arriveras à aucun résultat. Tu
parles à une tête de fer. Laisse-le partir. Il ne voudra pas des cent
trente francs que je puis donner pour le cheval. Qu'ils s'en aillent
tous.
En m'entendant parler en termes aussi catégoriques, tous ces larrons se
lèvent, et malgré les exhortations du kourbachi, qui les engage à moins
d'exigence, ils emmènent le cheval et disparaissent par la porte en
discutant avec beaucoup d'animation.
Le lendemain, ils reviennent dans la matinée, cette fois avec des
prétentions moindres. Deux cents francs les eussent contentés. Nouvelle
discussion, nouvelle intervention du kourbachi, et puis au moment où
l'affaire semble terminée, où le vendeur dit avec un geste de désespoir:
--Prends-le pour cent trente francs, un compère intervient, prend le
cheval par la bride, affirme qu'il lui appartient et crible d'injures
mon interlocuteur, qui reste silencieux.
--De quel droit t'empêche-t-il de vendre le cheval? En est-il le
véritable propriétaire?
--Oui, répond-il, c'est mon frère. Donne dix francs de plus, et il te
le laissera; c'est un bon cheval.
--Donne-leur-en cinq, me souffle le kourbachi, tu feras un bon marché,
par Allah! Le cheval vaut cent trente-cinq francs.
Et il donne à son visage un air sérieux.
Je cède. On annonce la bonne nouvelle au prétendu frère du vendeur,
qui feint de s'en aller avec le cheval en se lamentant, et il revient.
Reste à conclure définitivement le marché selon la loi.
L'aksakal est appelé, et, devant lui, le kourbachi se place entre le
vendeur et Abdou-Zaïr, qui me représente comme acheteur; le kourbachi
étend la main droite, que l'un et l'autre lui saisissent, et il dit à
l'un:
[Illustration: TOMBEAU DU FILS DE TAMERLAN, CHAHRI SEBZ.
D'après une photographie de KAZLOWSKI.]
--Tu as vendu le cheval noir cent trente-cinq francs?
--Oui, je l'ai vendu cent trente-cinq francs.
Puis se tournant vers l'autre:
--Tu as acheté le cheval noir cent trente-cinq francs?
--Oui, j'ai acheté le cheval noir cent trente-cinq francs.
Il secoue les dextres, et l'aksakal dit:
--Allez, le marché est conclu.
L'acheteur a le droit de rendre le cheval s'il constate qu'il est taré.
Le vendeur lui rembourse l'a peu près totalité de la somme, ne gardant
que quelques tengas à titre d'indemnité.
Le kourbachi, comme intermédiaire, l'aksakal, comme représentant de la
loi, reçurent un pourboire, ainsi qu'Abdou-Zaïr; les assistants, comme
acteurs dans la comédie de la vente, furent régalés de thé, puis d'un
palao, conformément à la coutume du _chéri-koma_[39].
[Note 39: Assistance légale.]
IX
LES RUINES DE LA VALLÉE DU SOURKANE.
Où sont les ruines?--Nadar le photographe et ses
bottes.--Ak-Kourgane.--La maison d'un Ak-Sakal.--Un huilier.--Un
riche industriel, un ouvrier.--Chahri-Goulgoula.--Aspect de
la ruine.--Légendes.--Pèlerins.--Salavat.--Notre hôte est un
saint.--L'ammoniac.--La ruine de Chahri-Samâne.--Le mausolée de l'émir
Houssein.--Le Kerkisse.--Légendes.--Le manque d'eau.
Avant de quitter Tachkent, nous prîmes le plus possible de
renseignements sur la contrée fort peu connue que nous allions visiter.
Parmi les personnes que nous importunâmes de nos questions, il se
trouva un officier russe qui avait, très-rapidement il est vrai,
parcouru le chemin de Caboul à Tachkent par Bamiane, Bactres et les
montagnes de Baïssoune. Il avait fait partie de l'ambassade que les
Russes envoyèrent à Chir-Ali durant la guerre russo-turque. On n'a pas
oublié qu'à cette occasion la diplomatie anglaise fit retentir l'Europe
de cris d'alarme et de protestations.
Cet officier nous conseilla de visiter avec soin les environs de
Patta-Kissar, village situé sur l'Amou au point où on le traverse
en bac. Pour son compte, il avait aperçu les ruines de Termès, à
l'ouest de Patta-Kissar, et les indigènes lui avaient affirmé que sur
la rive gauche du Sourkane, affluent de l'Amou, gisaient les débris
d'une grande ville «soudainement détruite» qu'ils appelaient du nom de
Chahri-Goulgoula.
Durant le chemin de Samarcande à Kilif, nous avions comme très-agréable
et très-gai compagnon de route l'interprète Zaman-Beg. C'était un homme
du Caucase, taillé pour les aventures, ayant servi successivement chez
les Turcs, en Perse, et finalement chez Yacoub-Khan, le maître de
Kachgar. Il avait parcouru presque tout le monde musulman; très-versé
dans l'ancienne littérature persane, il nous était en outre une source
inépuisable de renseignement pour tout ce qui touchait à l'histoire
contemporaine de l'Asie centrale. Zaman-Beg confirma les dires de
l'officier russe. Il nous expliqua que Chahri Goulgoula (ville de
Goulgoula) était une façon de terme générique qui s'appliquait ici à
toutes les «despobladas» de grande importance, qu'en conséquence il y
a des Chahri-Goulgoula en maint endroit de l'Asie, et, à l'appui de ce
qu'il avançait, il nous cita un Goulgoula situé près de la passe de
Bamiane. Selon lui, le «maudit Tenkiz» aurait anéanti toutes les cités.
Il ne nous restait plus qu'à compléter ces indications en questionnant
nous-mêmes les gens du pays, qui devaient connaître l'endroit précis de
la vallée du Sourkane où il nous fallait chercher des ruines: ce fut
notre occupation principale pendant notre séjour à Chirrabad.
Le premier individu que nous mettons à contribution est le surveillant
du bac de Tchochka-Gouzar, qui nous rend visite, suivant la promesse
qu'il nous a faite lors de notre rencontre. Il est venu verser dans la
caisse du beg les sommes qu'il a perçues, et doit repartir le jour
même pour Mazari-Chérif, où l'émir l'envoie espionner les Afghans et
les Russes.
Plusieurs tasses de thé bien sucrées paraissent l'avoir mis en bonne
humeur; nous en profitons pour lui demander s'il connaît une ville en
ruine appelée Chahri-Goulgoula, située dans la vallée du Sourkane. Il
répond affirmativement. Nous le prions de vouloir bien nous indiquer
la direction à suivre, le nombre et la longueur des étapes qui nous en
séparent.
«Permettez-moi, dit-il, de m'informer, et, par Allah! je vous donnerai
les renseignements exacts.» Il part et revient au bout d'une heure,
avec un chiffon de papier qu'il affirme contenir des notes prises par
lui. Et voilà notre homme qui nous trace un itinéraire fantastique
avec un sérieux imperturbable, en montrant fréquemment du doigt ce
qu'il a griffonné sur le papier, comme s'il voulait nous dire: «Je dis
vrai, regardez, c'est écrit sur le papier.» Il est probable qu'avant
de répondre à nos questions il a pris conseil du Tok-Saba, qui lui a
enjoint de nous dérouter.
Nous voyageons en effet en petites gens, sans escorte, avec un bagage
imperceptible, et pourquoi un fils de beg se gênerait-il avec nous?
Pourquoi se priverait-il du plaisir de berner des étrangers? un vrai
Bokhare ne doit pas y manquer. Je vois bien que je n'obtiendrai rien
de mon visiteur et m'empresse de le remercier de son obligeance et de
louer son éminent savoir en termes ironiques.
Il est confus et s'en va.
Abdou-Zaïr et Roustem ont dorénavant la consigne de nous amener tous
ceux que les habitants de Chirrabad leur indiqueront comme des gens
qui ont «beaucoup lu dans les livres» et sont ferrés sur l'histoire
et la géographie de leur pays. Ils nous présentent quelques-uns de ces
savants de mauvais aloi, qui semblent s'être donné le mot pour nous
faire perdre la tramontane. La faute en est à nous-mêmes, qui avons
commis une maladresse, dès l'abord. N'avons-nous pas eu la naïveté de
manifester clairement le désir de visiter les ruines de la vallée du
bas Sourkane? C'est plus qu'il n'en faut pour décider ces Bokhares à
nous parler de toutes les ruines qu'ils connaissent, sauf de celles-là.
L'un nous engage à nous diriger vers le nord, du côté de Hissar, un
autre droit sur le sud, plusieurs nous envoient vers Kabadiane, sur la
rive gauche du Sourkâb.
Auquel entendre?
Et pourtant, si tous ces gens faisaient preuve d'un mauvais vouloir
évident, ils ne mentaient point. Nous avons en effet constaté
l'existence de ruines au sud de Chirrabad, à Angara-Kourgane. Nous
avons appris que près de Kabadiane, on voit l'emplacement d'une ville
où récemment on a trouvé un trésor maintenant entre bonnes mains, et,
pour la partie de la vallée du Sourkane qui confine au Hissar, elle
est dans une situation trop favorable, le sol y est trop fertile,--son
riz passe encore pour le meilleur du Bokhara,--l'eau trop abondante
pour qu'on n'ait pas raison de croire que des villes populeuses se sont
entassées dans cette vallée à l'époque où la Bactriane au sol prodigue
était une nourricière d'hommes.
Nous avons pressé de nos questions l'élite intellectuelle de Chirrabad,
mais sans succès aucun; il ne nous reste plus qu'à partir, malgré la
fréquence des pluies, et à chercher nous-mêmes ce Chahri-Goulgoula,
qui ne doit pas être bien éloigné. Notre plan est de marcher droit
au Sourkane et de le longer en questionnant les indigènes que nous
rencontrerons; le hasard aidant, nous nous tirerons d'affaire tout seul.
Notre petite troupe s'est grossie de deux nouveaux personnages. C'est
d'abord un prétendu guide que le Tok-Saba nous a donné en la personne
d'un de ses scribes, un petit vieux à tête chafouine, à la parole
mielleuse, qui sautille sur son cheval avec l'écritoire passée dans
la ceinture comme un revolver. Son maître l'a chargé sans doute de
nous rendre fastidieux un voyage dans son district, car durant notre
excursion il n'a pas cessé un seul instant de nous mentir effrontément,
exagérant tantôt la distance, tantôt les difficultés de la route, en un
mot,--et d'après une image familière qui n'est pas orientale,--voulant
nous faire prendre des vessies pour des lanternes. L'autre est l'ousbeg
Kodja-Nazar, Nazar le Courageux. Il n'était rien la veille qu'un
vagabond errant dans le bazar en quête d'une croûte de pain, et, par
la grâce d'Abdou-Zaïr, auquel le kourbachi l'a présenté, il a été
subitement élevé à la dignité de muletier. Il est chargé de mener nos
deux chevaux de bât et de les soigner. Kodja-Nazar a vingt ans environ,
il n'est pas beau, sa figure est une écumoire trouée par la petite
vérole, son nez est épaté, sa bouche énorme; mais il a bon caractère,
rit volontiers et découvre alors sa formidable mâchoire; il est alerte
et vigoureux. Il inaugure son entrée en fonction en nous demandant un
petit à-compte sur ses appointements. Il est engagé au prix de dix
tengas par mois. Abdoul lui en met trois dans la main. Nazar remercie
avec beaucoup de grâce, court au bazar et nous revient chaussé, car
jusqu'au bienheureux jour où des Faranguis sont passés par son pays,
il s'était toujours abstenu de porter des bottes. Maintenant il en a
une paire, et quelles bottes! Il va sans dire qu'elles sont vieilles,
qu'elles ont changé déjà dix fois de propriétaire; mais peu importe,
Nazar n'aime pas à avoir le pied serré, et il a acheté des chaussures
un peu grandes peut-être, les premières qu'on lui a offertes. En effet,
l'important pour lui n'est pas de faire valoir la cambrure de son pied,
l'important est d'avoir des bottes comme les gens de marque, et Nazar
a pensé sans doute qu'une botte est d'autant plus belle qu'il a fallu
plus de cuir pour la confectionner: il en a acheté d'immenses. Il est
content de son emplette, on le voit à la façon cavalière dont il a posé
sur le coin de l'oreille son chétif turban fait d'un bout de calicot
rouge que lui a donné Roustem.
Dans l'espace de vingt-quatre heures, Nazar reçoit le nom de Nadar, en
souvenir du photographe parisien, puis celui de photographe, et, comme
Abdoul a de la répugnance pour le «ph» qu'il prononce difficilement,
Nazar finit par s'appeler otographe. L'otographe nous a égayés plus
d'une fois, qu'Allah lui donne longue vie!
De Chirrabad nous allons droit sur l'est, le long des contre-forts
de la montagne, qui tombent au bord de la plaine comme des traînes
de robes à l'étalage, avec des fissures, des sillons tracés par les
pluies, élargis par le vent. A une heure de marche, voilà d'abord
Kabata, village ou plutôt suite de maisons et de saklis espacés que des
Ousbegs habitent. Dans le lointain, on aperçoit au nord des yourtes
à l'entrée des gorges. Puis nous nous éloignons des montagnes: elles
semblent s'écarter au nord pour livrer passage à la rivière qui sort en
serpentant comme par la partie évasée d'un entonnoir.
La route traverse un terrain plat couvert d'efflorescences salines,
puis se heurte à des monticules sablonneux s'étendant parallèlement au
Sourkane du nord au sud. La montée est pénible jusqu'à la plate-forme
de grès qui les domine. De cette table, nette comme les dalles d'un
parvis, on découvre devant soi de petits villages entourés d'arbres.
A l'est-nord, Kakaïti; à l'est-est-sud, Akkourgan, où nous coucherons
le soir. Au sud d'Akkourgan scintille au soleil un des anneaux du
Sourkane, le seul qu'il daigne nous montrer; on dirait que, honteux de
sa maigreur, il a hâte de se cacher derrière des berges falaisées. Sur
la rive gauche, sous une ondée de soleil que tamise la gaze vaporeuse
des nuages, les collines prennent des teintes bizarres; c'est une
fantaisie de couleurs à faire délirer les coloristes.
La descente, qui est rapide, finit dans les ondulations d'un sol
de sable que nous foulerons jusqu'au village. L'air est à peine
respirable: un orage se prépare, un regard en arrière suffit pour
nous décider à presser le pas de nos chevaux. Le ciel est noir comme
de l'encre. Il n'y a pas de temps à perdre, nos fouets sifflent aux
oreilles des chevaux, qui prennent le petit trot; mais des cris me
font tourner la tête. L'otographe vient d'exécuter un saut périlleux;
il ne fait plus le grand écart au-dessus des coffres placés en
palan sur le cheval qu'il conduit. Il a exécuté une culbute avec
les bagages; je n'aperçois au milieu du fouillis que les bottes qui
tricotent désespérément dans les airs. L'otographe est sur le dos.
Le cheval, retenu par une corde, rue avec fureur contre les coffres
qui retentissent de ses coups de pied. Qu'il atteigne Nazar, et c'en
est fait, le pauvre garçon n'usera point ses bottes. L'animal finit
par se dégager et prendre la fuite, traînant sa couverture de feutre
qui lui bat les jambes. Nous relevons Nazar: «Tu n'as rien de cassé?»
Non, dit-il, et il se met à rire. Nous courons après le fugitif. Il a
rencontré un troupeau de chèvres gardé par un Gillot ousbeg; il bondit
au milieu des bêtes, les effraye, les met en déroute; Gillot crie,
siffle ses chiens; sur ces entrefaites nous arrivons, saisissons le
récalcitrant malgré ses rebuffades et lui mettons son bât. Le tonnerre
gronde, les nuages se crèvent, et la pluie tombe à flots. Notre troupe
se sauve au galop vers Akkourgan. La pluie cessait juste à l'instant
où nous allions franchir le pont étroit jeté sur un arik assez large
pour contribuer à la défense du village entouré de murs de terre. Cette
passerelle était naturellement percée de trous.
Notre guide nous mène chez l'aksakal, vieil ousbeg édenté au libre
parler qui nous reçoit de son mieux. C'est dans la cour de sa maison
que nous attendons à l'abri d'un rosier énorme qu'un de ses fils
ait confectionné le palao. Il surveille sa marmite avec une gravité
comique. Nous sommes installés près d'une mare d'eau entourée de
saules, les chevaux sont au piquet; chacun se sèche au feu. L'orage
tire à sa fin; tous sont accroupis, buvant le thé à la lueur du foyer;
le vieil aksakal prend son dombourak, et d'une voix encore assurée
malgré les ans, il entonne une chanson plaintive en l'accompagnant de
son primitif instrument. Les assistants l'écoutent attentifs.
Puis on se couche. La nuit est si noire qu'on ne se croirait pas sous
la voûte du ciel, mais sous la voûte d'une grotte. Vers minuit, le vent
hurle, les éclairs illuminent l'horizon, le tonnerre nous abasourdit;
c'est un déluge qui ne durera pas longtemps, je l'espère, car je suis
couché sous deux gouttières, dont une assez humectante, formée par
le trou ménagé à un coin du toit. Ce trou a la prétention d'être la
cheminée par où sort la fumée quand on allume du feu au milieu de la
chambre,--la plus belle chambre de la plus belle maison d'Akkourgane.
L'aksakal nous l'a offerte pour y passer la nuit: le brave homme
voulait nous éviter la douche qui fait gémir nos djiguites couchés
dehors sous le feutre. Le mollah Abdoul crie du nez à son compagnon:
«Eh! mollah Roustem! eh! mollah Roustem!» d'un ton qui peint tout ce
qu'a de lamentable et «de frais» sa situation. Je les entends qui
déménagent; ils se réfugient sans doute dans un terrier du genre de
celui que nous occupons. Un Occidental brusquement transporté sur
les bords du bas Sourkane ne donnerait pas un autre nom à ce réduit.
Il a environ deux mètres de côté, un mètre quatre-vingts de haut;
il est construit en terre; la porte d'entrée a au plus un mètre de
haut et soixante-dix centimètres de large, car Capus, qui a un mètre
quatre-vingt-treize de haut, quoique plié en deux, s'est accroché au
linteau par sa boîte à herborisation qu'il avait sur les reins; il a
dû s'agenouiller pour entrer. A l'intérieur, les murs sont noirs de la
fumée du foyer; dans leur épaisseur on a creusé des niches qui servent
de placards. Dans une de ces niches on place la lampe, petit vase en
terre rempli d'huile qui alimente une mèche de coton fabriquée en
roulant entre les mains de la ouate qu'on a tordue. Quand la porte est
fermée, il tombe une première lueur par le trou qui sert de cheminée,
une deuxième par le soupirail ménagé à dessein au-dessus de la porte
pour établir le courant d'air qui chasse la fumée. Avec du feu dans le
foyer, qui n'est qu'un carré creusé dans le sol en face de la porte,
un homme du pays peut rester dans la chambre en se tenant accroupi, un
de nos paysans se tiendrait à plat ventre, et un délicat des grandes
villes serait asphyxié ou rôti, quelque posture qu'il prenne. Près
de ma tête, au bord des crevasses qui est leur refuge, les lézards
passent leur jolie tête curieuse. Les murs de notre chambre à coucher
sont nus, le propriétaire s'est abstenu de toute ornementation de
mauvais goût; il n'y a que ses bottes, d'une forme indécise, qui nous
contemplent, accrochées négligemment à une cheville de bois dans le
coin. N'oubliez pas que nous ne sommes plus dans les villes, qu'il ne
saurait y avoir ici le luxe qu'on trouve à Chirrabad, par exemple, où
le sol de notre chambre était couvert de nattes de paille.
Dans la matinée du lendemain, nous visitons une petite fabrique
d'huile; une bonne partie du village nous suit et nous regarde
curieusement.
On y fabrique l'huile à brûler avec toutes sortes de graines: graine de
coton, de melon, de pastèque, de lin, de koundjouk[40], mélangées dans
les proportions suivantes: moitié de graine de lin et de koundjouk,
moitié des autres graines. Le tout broyé dans un réservoir par une
petite meule que tourne un cheval ou un chameau, fournit une huile
relativement limpide qui donne une clarté douteuse. Les petites gens
l'emploient aussi pour leur cuisine, qui répand alors à une bonne
portée de nez une odeur des moins parfumées. Les pauvres se contentent
de cette huile au lieu d'employer la graisse de mouton, qu'ils
préfèrent vendre quand ils en ont. Cette graisse est le «beurre de
Normandie» du pays: les riches seuls l'emploient pour la cuisson du riz
et la fabrication des confiseries.
[Note 40: Sésame.]
L'huilier achète sa matière première à Akkourgane, à Chirrabad, à
Kakaïti et dans les villages voisins; il paye un centime le kilogr. de
graines de coton, de melon et de pastèque; cinq centimes le kilogr.
de graines de lin; sept centimes et demi le kilogr. de graines de
koundjouk. Le koundjouk fournit cinquante pour cent de son poids
d'huile.
La livre d'huile se vend à peu près de vingt-cinq à trente centimes.
Le cheval étique tournant la meule a comme collaborateur un garçon non
moins étique qui tourne avec lui pour pousser de la main vers le centre
du pilon les graines que la meule chasse vers les bords. Ces deux
esclaves fabriquent onze ou douze livres d'huile dans une journée de
travail. Ce qui reste des graines, une fois l'huile exprimée, donne un
pâté qui a la forme ronde du pilon où on les a écrasées. Ces «pains de
chènevis», comme on les appelle chez nous, sont vendus aux nomades, qui
en nourrissent leur bétail quand le fourrage manque, surtout en hiver;
et, dans cette saison, les pains d'une quinzaine de livres, en vertu
des lois de l'offre et de la demande, augmentent de valeur et sont
alors payés dix ou douze centimes pièce au lieu de cinq à sept centimes
en temps ordinaire. Ils sont précieux aux caravaniers, qui en font
provision pour leurs chameaux quand la route est longue et pénible; on
donne à chaque bête deux à cinq livres de cette pâte, suivant sa taille
et la charge qu'elle porte.
L'ouvrier huilier que j'interroge est le neveu du propriétaire, qui
dort consciencieusement à côté de nous à plat ventre sur une natte.
L'oncle n'est pas généreux à mon avis. Il paye fort peu son parent,
qui, du reste, travaille aux pièces; il lui donne un tenga pour chaque
dizaine de pains fabriqués. Or, comme ce pauvre hère nous avoue n'en
broyer pas plus de trois ou quatre par jour, il se trouve, tout calcul
fait, qu'il gagne en moyenne 8 francs par mois. Telle est la paye d'un
bon ouvrier au fond de la Bactriane, et, comme tout est relatif, l'être
qui la reçoit est content de son sort.
Son maître possède deux tanaps[41] de terre où il sème du blé, de
l'orge et principalement du riz. Comme il possède encore un cheval
outre celui qui tourne la meule, il est un des gros propriétaires
d'Akkourgane, et sa position est enviée de tous.
[Note 41: Un tanap vaut environ 19 ares.]
La veille, en descendant de cheval, nous avons questionné notre hôte
avant que le mirza ait pu lui souffler un mensonge. Le brave ousbeg
nous a immédiatement répondu qu'il connaissait le Chahri-Goulgoula
que nous cherchions; et, le mirza ajoutant: «Oui, mais nous en sommes
à quinze tach.--Pourquoi mentir, quand on a la barbe blanche? a-t-il
riposté; moi, qui suis ousbeg, je dis la vérité, et Chahri-Goulgoula
est à deux heures de cheval en allant de ce côté.» Il montrait la
direction de Mazari-Chérif. D'autres habitants du village, interrogés
par nos djiguites, donnent les mêmes indications. Nous savons
maintenant à quoi nous en tenir. Nous faisons seller les chevaux, et en
avant pour les ruines!
Le mauvais pont que nous avons franchi la veille ayant été emporté dans
la nuit par les eaux de l'Arik, que l'orage a subitement transformé
en rivière, nous faisons un détour et passons à gué. Nous laissons
derrière nous Akkourgane, sur notre gauche les bords cultivés du
Sourkane, et nous chevauchons vers le sud dans une steppe sablonneuse
s'allongeant entre la rivière et les monticules de sable à l'ouest. Au
bout d'un quart d'heure, nous entrons dans la région des ruines.
Partout sous nos pieds des fragments de briques cuites, de poteries,
et, par-ci par-là, de rares éclats de briques émaillées, touches
brillantes sur un fond gris. De tous côtés le sol est boursouflé de
tumulus aux contours arrondis qui indiquent la place où se dressaient
autrefois les maisons; elles sont effondrées depuis longtemps; le vent
a eu le loisir d'effacer les plis du linceul de terre qui les couvre,
et des touffes d'herbes y poussent comme sur les tombes des champs de
bataille.
En travers du chemin coulait un large arik; son lit assoiffé est
crevassé par la sécheresse.
A six kilomètres d'Akkourgane, du haut de nos chevaux, nous apercevons
à l'ouest les arcades assez bien conservées du portail d'entrée d'un
vaste édifice. Il reste aussi quelques piliers encore debout qu'on voit
plus loin; ils ne supportent plus rien, et, à distance, semblent des
menhirs alignés.
Était-ce un couvent de calendars avec une mosquée dont ces piliers
seraient les restes? Les débris sont trop informes pour qu'on puisse
rien affirmer.