districts ne payent pas très-régulièrement le djal[34] à ceux qu'ils
emploient. Les appointements sont cependant assez peu élevés. Pour
ne citer que deux exemples, le cuisinier mis à notre disposition par
le tok-saba reçoit par an 8 batmans de blé, d'une valeur de 15 à 30
francs, suivant les bonnes ou les mauvaises récoltes; plus un khalat et
quelques chemises. C'est un fonctionnaire important.
[Note 34: Les appointements.]
L'allumeur de tchilim, qui fait en outre quelques commissions, est
nourri des restes de la table de son maître, et habillé de ses vieux
khalats.
Tous les gens attachés à la personne des chefs ont une certaine
influence sur la population, qu'ils pressurent par tous les moyens
possibles, soit en promettant leur entremise, soit en menaçant d'une
dénonciation. Du reste, l'exemple part d'en haut. Le beg de Chirrabad
lui-même, sans aller plus loin, n'est pas un modèle de délicatesse.
S'il est absent en ce moment, c'est que l'émir l'a appelé pour lui
demander compte de son administration. Il paraît qu'il n'a pas perçu
les impôts avec la régularité désirable. S'il s'était contenté de
tondre les administrés plus court que son maître le lui avait ordonné,
le mal n'eût pas été grand, à la condition toutefois que le maître en
eût profité; mais le beg a oublié dans ses coffres ce qu'il a reçu en
trop. L'émir l'a su, et sa colère a été grande.
Ces procédés des administrateurs du Bokhara ne surprennent personne.
Les choses se passent presque toujours de la manière suivante: Un beg
reçoit de Bokhara une lettre portant le cachet de l'émir, par laquelle
il lui est enjoint d'avoir à expédier à la cour la somme de cent mille
tengas, par exemple, dans un délai de huit ou quinze jours. Le beg,
qui n'a pas la somme prête, fait établir rapidement des comptes par
ses scribes; l'impôt est réparti entre les villages et les aouls des
districts, puis des courriers partent immédiatement dans toutes les
directions, avec des ordres pour les différents représentants de la
hiérarchie bokharienne. Ceci se passe généralement après une récolte.
Alors s'engagent entre les minbachis, les vieux aksakals, les aksakals
et les administrés une lutte où ceux qui doivent payer se défendent
très-énergiquement contre ceux qui tendent la main grande ouverte.
Habitants des champs, habitants des villes, tous sont sur les dents.
Celui à qui on réclame cent tengas jure par sa barbe qu'il n'en peut
donner que cinquante; celui qui les réclame jure par Allah que rien
n'est plus faux, que le récalcitrant peut payer; c'est de part et
d'autre un feu croisé de serments. Puis le représentant de l'autorité
prend le parti de se fâcher, et la victoire lui reste finalement, grâce
à l'éloquence convaincante du bâton. De la manière que nous venons de
dire, il est perçu cent cinquante mille tengas au lieu des cent mille
demandés. Puis les receveurs d'impôts font leur tournée, et comme
ils savent ce qui s'est passé, ils n'hésitent pas à réclamer à leurs
sous-ordres plus qu'ils n'en ont le droit. Quelquefois les parties
s'arrangent à l'amiable, d'autres fois les receveurs d'impôts emploient
le bâton, et ils obtiennent ce qu'ils demandent. Ils reviennent
alors auprès du beg, et lui jurent par la tombe de leur père que,
malgré leurs efforts pour percevoir davantage, ils ont pu tout juste
rassembler la somme prescrite. Le beg ne croit pas un mot de ce que ses
agents lui jurent. Les habiles prennent les devants, et ils ajoutent à
la somme convenue une certaine quantité de tengas, à titre de cadeau.
Le beg les remercie gracieusement. Les obstinés qui prétendent en
imposer par des serments sont roués de coups jusqu'au moment où la
douleur leur arrache un aveu, et on leur fait rendre gorge.
Cependant l'émir reçoit les cent mille tengas qu'il a réclamés.
Mais il advient qu'un ami ou un parent des bâtonnés fait savoir au
kouch-begui[35] (le premier ministre) que le beg garde par devers
lui des sommes considérables au détriment du trésor. Le kouch-begui
expose l'affaire à son maître, qui veut savoir la vérité et interroger
lui-même le sujet accusé de ne pas rendre à l'émir ce qui appartient
à l'émir. Le coupable arrive à la cour. Il est jeté immédiatement
dans la prison attenant au palais et spécialement destinée aux grands
fonctionnaires. Le lendemain, le grand conseil est réuni, le prisonnier
traîné devant son maître qu'il implore en lui baisant les pieds. Mais
ses supplications sont vaines, car il faut que la justice ait son
cours. On dépouille le coupable de ses vêtements, on lui attache les
mains sous ses jambes repliées, une perche passée entre l'avant-bras
et l'articulation de la jambe paralyse ses mouvements, et un de ses
supérieurs lui administre sur le dos et plus bas des coups de trique
qui font hurler de douleur le malheureux beg et couler son sang. On
le questionne, et il avoue à son tour qu'à tel endroit il a caché le
montant de ses économies; on le réintègre dans la prison, où l'émir le
laisse assez longtemps pour qu'il réfléchisse et que les marques des
coups disparaissent; puis on lui rend la liberté, et il retourne à son
poste.
[Note 35: Littéralement «le beg des oiseaux--le grand fauconnier».]
A quoi bon le remplacer par un autre qui l'imiterait en tout point?
Pourquoi enlever ses moyens d'existence à un homme de race et en outre
chargé de famille? Tel est le cas du beg de Chirrabad qui a trois
femmes et sept fils. Le père de notre hôte est, paraît-il, un vénérable
vieillard à barbe blanche que les années n'ont pas amendé. C'est un
récidiviste endurci, qui s'est exposé déjà trois ou quatre fois à
la colère de l'émir. Un de ses fils marche sur ses traces; il est
actuellement emprisonné.
En somme, dans le Bokhara, où la paperasserie est à l'ordre du jour,
où les scribes tracent avec force arabesques des états très-complets
indiquant les sommes à percevoir, évaluant la fortune de chacun
des contribuables, relatant le nombre des caravanes, la valeur des
marchandises qu'elles apportent et beaucoup d'autres choses, le mode de
perception de l'impôt est beaucoup moins compliqué qu'en France, et la
façon dont se vérifient les comptes est d'une simplicité patriarcale.
Nul besoin de contrôleur des finances, d'inspecteur des finances, de
directeurs, de cour des comptes. Le bâton tient lieu de toute cette
machinerie compliquée. L'aksakal apporte des comptes embrouillés au
minbachi? «Qu'on lui donne vingt coups de bâton», et les erreurs sont
rectifiées comme par enchantement. Le minbachi apporte au mirakhor des
comptes qui ne sont pas clairs du tout? «Qu'on lui donne trente coups
de bâton», et la lumière se fait dans une question obscure; et ainsi de
suite. Le bâton suffit à tout, encore le bâton, toujours le bâton, rien
que le bâton. La méthode est simplement orientale.
On nous parle d'étangs situés dans les environs de Chirrabad. D'après
le tok-saba lui-même, ils seraient couverts de roselières épaisses où
les oiseaux aquatiques pullulent. Nous prions notre hôte de nous y
faire conduire et de nous donner en même temps l'agrément d'une chasse
au faucon. Un matin, de bonne heure, un homme vient nous prévenir que
le scribe du beg se tient à notre disposition, qu'il va nous conduire
aux étangs, qu'on a fait jeûner un faucon la veille, et que tout est
prêt pour la chasse; on nous attend. Nous sautons à cheval, et par le
chemin taillé dans la berge, grimpant à notre aire de barons, nous
joignons dans le lit caillouteux du Darya l'élégant cavalier qui se
détache sur un nerveux cheval blanc, le faucon capuchonné perché sur le
poing ganté de cuir, le petit tam-tam de chasse accroché à la selle.
Le soleil resplendit. Par une brusque association d'idées, je retourne
en arrière de cinq siècles; la lumière éclatante, en m'obligeant à
cligner de l'œil, me fait entrevoir la forteresse comme un de nos
vieux châteaux forts, et, le temps de passer le gué, je ne suis plus
un pauvre voyageur, mais un seigneur du moyen âge que le retour du
printemps arrache à la vie monotone du castel et fait descendre en
plaine, où il va se dégourdir en courant les derniers canards et les
premières outardes. Le fauconnier salue et se met immédiatement en
marche dans la direction du sud-ouest.
Aux abords de la ville, à droite et à gauche du chemin, on voit des
tépés[36] artificiels ayant la forme de quadrilatères; ils sont
échelonnés vers le nord et le sud. D'après le guide, ils supportaient
autrefois des forteresses dont les pans de murs en terre encore
debout seraient les restes. Notre fauconnier est un savant qui a lu
dans les livres, et il nous explique qu'au temps où Bactres était la
première ville de Bokhara, on construisit sur les frontières de solides
forteresses pour arrêter les incursions des infidèles du pays voisin.
Les principales sont Chirrabad, à l'entrée des montagnes; Pendjekent
sur le Zérafschane; Khodjent, sur le Syr-Darya; les places fortes
furent reliées ensuite par un cordon de forts de moindre importance,
espacés entre chacune d'elles et placés sur ces monticules qui sont
l'œuvre des hommes.
[Note 36: Mottes.]
Voilà un petit village d'Ousbeks à l'aspect assez misérable, avec des
saklis à l'intérieur desquels habitent des gens qui disent appartenir à
la tribu des Kitai Kiptchaks. C'est tout ce qu'ils savent d'eux-mêmes.
Ceux que je vois sont de taille moyenne, avec des yeux petits, la face
presque carrée, le nez souvent crochu et comme collé à la figure.
Une heure et demie de cheval suffit pour atteindre les étangs qui
s'étalent de l'est à l'ouest, dans une dépression du terrain. Ils
sont les tronçons d'un ancien lac, séparés quelquefois par de minces
bandes de terre qui s'élargissent avec les progrès de l'asséchement.
Un cavalier peut les traverser en maints endroits; mais il faut des
précautions; on risque de perdre pied. L'eau est limpide, elle repose
sur un fonds de vase dégageant une odeur fétide dès qu'on le remue.
On ne nous a point trompés, et c'est la première fois que la réalité
répond aux espérances que les discours des indigènes ont éveillées
en nous. Du fourré des roseaux s'élève une forte rumeur d'oiseaux
qui s'agitent; on entend des cancans, des battements d'ailes, des
claquements de bec; sur les bords, des passereaux multicolores chantent
leur chanson; dans les clairières vont des hérons graves, des spatules
qui lèvent cérémonieusement les pattes en marchant. Les canards
turbulents sont les plus nombreux. Mais le fauconnier n'est point
touché de cette intensité de vie; il fait un détour pour prendre contre
le vent, et, se postant à l'extrémité de l'étang le plus éloigné, il
frappe un coup sur son tam-tam, qui rend un son éclatant. A ce bruit
inusité, les oiseaux qui sont près du cavalier fuient dans la direction
opposée. Le bruit des ailes et les cris d'alarme des fuyards sont
assourdissants. Ils se réfugient à l'extrémité de l'étang.
Le fauconnier continue sa manœuvre, qui a pour but de chasser devant
lui les oiseaux et de les rassembler tous sur un point. Il avance sans
leur laisser le temps de se remettre de leur effroi, fait retentir
le tam-tam, et les oiseaux s'élèvent, tournoient sur place, car ils
hésitent à quitter l'étang où ils ont l'habitude de vivre; puis deux
coups frappés avec force et de suite les mettent en déroute, et,
ahuris, éperdus, ils se dispersent; les uns retournent à la première
retraite à l'autre bout de l'étang, les autres se débandent et se
précipitent tumultueusement vers l'étang voisin. Mais le fauconnier
est là, il a desserré le nœud coulant passé à son pouce qui retient
l'oiseau par la patte, il le décapuchonne rapidement, et, lui
facilitant l'essor, le jette sur les fuyards; le faucon file, se mêle
à la troupe en désordre, et, d'un coup de son terrible bec, arrête un
canard, l'emprisonne de ses serres, tombe sur le sol. Son maître, qui a
mis son cheval au galop, arrive au même moment, capuchonne le chasseur
et le place sur son poing. La chasse est continuée de cette manière.
Comme nos braconniers suivent la bête que mènent les chiens d'autres
chasseurs, de même les faucons sauvages planent au-dessus de nos têtes
et attendent l'occasion favorable de se mêler à la partie. Tout à
coup, l'un deux fond sur un canard, il le tient, un de ses confrères
veut le lui prendre, et c'est entre les deux ravisseurs une lutte
acharnée. Abdou-Zaïr accourt d'un côté, moi de l'autre; les faucons
nous aperçoivent, ils lâchent prise et s'élèvent dans les airs, tandis
que le canard rase modestement le sol à tire-d'aile et regagne les
roseaux en poussant des cancans qui marquent sa joie d'en être quitte
pour quelques plumes arrachées.
Cette chasse est pittoresque, mais moins fructueuse que la chasse au
fusil. Elle présente aussi le grave inconvénient qu'un beau jour, le
chasseur ailé, en humeur de vagabonder, ne daigne plus répondre à
l'appel de son maître, qu'il s'envole et ne revient plus. Un Ousbeg,
qui s'était joint à nous, eut cette malechance; il n'en parut point
désolé et, tout de suite, suivit la chasse au moultik avec autant
d'attention que nous-mêmes la chasse de sa façon. Il voyait à son
tour du pittoresque dans ce qui nous semblait banal, et poussait des
exclamations de joie chaque fois qu'une pièce tombait.
Au retour de notre chasse, nous trouvons dans le bazar un conteur
entouré de peuple. Le premier mois de l'année est toujours un mois
de réjouissance, et alors les conteurs, les danseurs, qui ont donné
leurs premières représentations devant les gens des villes, s'en vont
les continuer en province. Ils gagnent à petites journées un lieu de
pèlerinage, où ils sont assurés de trouver des spectateurs et de faire
de bonnes recettes. En chemin, ils s'arrêtent dans les petites villes
où il leur est fait bon accueil, car on les voit rarement. Ils voyagent
comme nos bateleurs du temps des mystères, et, s'ils le peuvent,
commercent par la même occasion.
Les Sartes qui, chaque année, s'en vont prier sur la tombe d'un saint,
sous la conduite de derviches, ne manquent jamais d'emporter une
pacotille pour trafiquer. Ils mènent ainsi de front leurs intérêts
d'ici-bas et ceux d'en haut. En ce moment, beaucoup de fidèles du
Bokhara, de Samarcande, du Ferghanah, vont à Mazari-Chérif prier
sur la tombe d'Ali. Un de ces pèlerins nous a offert des bottes; il
s'était probablement aperçu que les miennes étaient éculées. Un autre
emportait des pièces de cotonnade de fabrication russe. Des batchas[37]
de Samarcande, qui connaissaient Abdou-Zaïr, allaient également de
l'autre côté de l'Amou. Ces gens étaient surtout attirés par l'annonce
des fêtes qui devaient se donner à Mazari-Chérif, au retour des jeunes
princes afghans. Ils présument qu'elles dureront assez longtemps, le
séjour des princes devant se prolonger dans cette ville jusqu'au jour
où ils pourront se diriger vers l'Hindou-Kouch. Or, les passes de
Bamiane ne sont libres de neige qu'au mois de mai.
[Note 37: Littéralement, garçon en persan. Nom donné aux danseurs.]
Le soir, le fauconnier du beg nous explique tout au long l'art
d'affaiter un faucon sauvage. On commence par le dompter en lui
couvrant la tête et le plaçant sur un perchoir suspendu auquel on
imprime un balancement continu. S'il est rebelle, on l'affaiblit en le
nourrissant à peine. Pour le dresser à chasser tel ou tel oiseau, on
ne lui en fait pas voir d'autres, et, après l'avoir fait jeûner, on
lui présente celui qu'on veut l'accoutumer à prendre, et on le laisse
se repaître. Une fois repu, on lui couvre la tête de nouveau. Après
plusieurs expériences de ce genre, l'oiseau qu'on a d'abord présenté
mort lui est présenté vivant dans une chambre fermée; il s'en empare
immédiatement, et on le lui laisse dévorer.
Souvent cette dernière épreuve est tentée en plein air, car le faucon
a été bien entraîné par le régime auquel on l'a soumis. On l'accoutume
à voler contre le vent, ce qui est un avantage, le faucon ayant les
ailes très-puissantes et le chasseur pouvant surprendre le gibier plus
facilement.
Aussi longtemps que dure la chasse, on permet au faucon d'arracher
seulement quelques lambeaux de sa proie, de façon à aiguiser sa faim.
La chasse terminée, on le laisse dévorer jusqu'à réplétion parfaite.
Quand un faucon privé s'oublie à chasser pour son compte et s'éloigne
de son maître, celui-ci le rappelle d'un cri spécial, et il se pose sur
le sol ou bien sur le poing qu'on lui tend.
Les Kirghiz de Sibérie dressent les aigles à chasser la gazelle.
Voici la méthode qu'ils emploient: ils prennent une peau de gazelle,
l'empaillent plus ou moins bien, et chaque fois qu'ils donnent à manger
à l'aigle, qu'ils affament préalablement, ils lui découvrent les yeux
en présence de cette peau, après avoir eu soin de placer de la viande
dans les orbites des yeux de la gazelle. Au bout de quelques séances,
l'aigle se pose, sans hésiter, sur la tête de la gazelle, et fouille
les yeux, où il trouve sa nourriture; puis on le fait chasser. Des
cavaliers bien montés poursuivent la gazelle; l'aigle est lâché, il
plane, aperçoit la chèvre qui fuit, la poursuit, se précipite sur sa
tête; il se tient campé sur le cou de sa proie, l'étourdit de ses
ailes qu'il agite avec force, lui déchirant les yeux à coups de bec.
La malheureuse bête ralentit bientôt sa course, les cavaliers la
rejoignent et la saignent.
Malgré de fréquentes pluies d'orage, la chaleur est chaque jour plus
forte; le 6 avril, nous avons trente-cinq degrés à l'ombre. Dans
la soirée du même jour, nous sortons du côté des montagnes, dont
les contre-forts s'affaissent à l'est de Chirrabad. A environ deux
kilomètres de la ville, les pentes nous semblent comme calcinées par un
incendie.
--Pourquoi la terre paraît-elle noire?
--_Malakh_, répond Abdou-Zaïr.
Nous pressons le pas, et bientôt nous chevauchons sur un sol saupoudré
de millions de sauterelles. Leurs ailes n'ont point encore atteint un
complet développement, et cette armée de mangeuses insatiables sautille
autour des jambes des chevaux, qui en écrasent une douzaine à chaque
pas. Leur multitude fait le bruit d'un petillement, d'un crépitement
incessant. L'herbe est rongée jusqu'aux racines, pas une feuille aux
broussailles; la place est nette où elles ont passé.
Je remonte le lit d'un torrent desséché, les sauterelles le descendent,
gagnent la vallée en suivant la même pente que les eaux. Les aryks ne
les arrêtent point; une partie de l'avant-garde se noie, le courant en
dépose quelques-unes sur l'autre bord; puis les cadavres finissent par
s'accumuler et font un pont à celles qui suivent. Le gros de l'armée
passe, et la dévastation continue.
Quand le vent les balaye devant lui, leur troupe avance en formant des
angles aigus dont le gros côté fait face au vent qui les pousse par le
flanc. Tant que les sauterelles n'ont pas les ailes grandes, la contrée
qui les a vues naître en est affligée; quand elles peuvent voleter,
il arrive que la violence du vent les entraîne et les jette comme
une malédiction sur une oasis voisine. Sauf le riz, dont la culture
demande de fréquentes irrigations qui les noient, et dont l'écorce est
dure, aucune plante n'échappe à leurs tenailles. Des bandes énormes de
passereaux de forte taille s'abattent sur elles et s'en régalent. Les
indigènes se réjouissent quand ils voient le nuage de ces bienfaisants
oiseaux avancer dans le ciel, et ils se disent qu'Allah ne les a pas
abandonnés.
Non loin des sauterelles, nous trouvons le méguil où repose le corps
du saint qui a sa tête dans la forteresse de Chirrabad. La tombe est
à l'intérieur d'une petite maison carrée, construite en terre, qu'on
aperçoit de loin, car on l'a placée au sommet d'un mamelon. Elle
a grand besoin de réparations. Des perches avec des guenilles qui
flottent se courbent sur le monument: ce sont les saules pleureurs d'un
pays où le bois est rare. On arrive là-haut par un escalier assez roide.
La coutume est que les dévots de la ville viennent en nombre tous
les mercredis prier près de leur saint. La terre qui recouvre les os
guérirait de la fièvre et du richta, et les malades en emportent des
poignées. Un industriel a tiré parti de la piété de ses concitoyens, et
au pied de l'escalier, dans un gentil jardin bordé d'un arik, entouré
de peupliers, avec un puits d'eau fraîche au milieu, il a installé en
plein air un restaurant que nous intitulerions «café-restaurant du
Pèlerinage». Il a battu le sol, l'a couvert de nattes de paille, et,
aidé de deux jeunes garçons, il vend du thé, du pain, des melons, aux
fidèles qu'une montée et une descente pénible ont altérés et mis en
appétit.
Le lendemain de notre pèlerinage, nous achetons des chevaux. Ils
doivent remplacer ceux qui nous ont servi depuis Samarcande, et que
nous allons ravaler à la condition inférieure de chevaux de bât.
Le kourbachi, alléché par la promesse d'un fort silao, s'est enquis des
chevaux à vendre et nous en a présenté plusieurs, pour lesquels les
propriétaires demandent une somme trop élevée. En France, le prix eût
paru ridicule; nos paysans donneraient volontiers quatre cents francs
pour un cheval robuste, jeune et bien performé. Ici, notre pauvreté
nous obligeait à nous en tenir à des chevaux de cent trente à cent
cinquante francs.
Il va sans dire que les indigènes avaient doublé leurs prix en
notre honneur. Ils nous savaient étrangers, nous supposaient sans
renseignements précis et croyaient l'occasion belle de «refaire» les
infidèles. Malheureusement pour eux, heureusement pour nos bourses,
nous étions sur nos gardes, et nos djiguites nous étaient dévoués.
Ce fut donc entre les vendeurs et nous une lutte tragi-comique de
plusieurs heures avant de finir par conclure le marché. Nous avions
jeté notre dévolu sur deux solides petits chevaux de montagne, la jambe
sèche, l'articulation solide, poitrail large, cou épais, chanfrein
busqué. Comme il arrive chaque fois qu'on vient offrir un objet ou
un animal à un étranger, il se présenta plusieurs individus qui nous
jouèrent la comédie suivante.
Le propriétaire d'un cheval se détache du groupe, salue et attend
poliment qu'on lui adresse la parole.
--C'est toi qui veux vendre ce cheval noir?
--Oui.
--Combien?
--Quatre cents francs.
--Tu te moques de moi; c'est trop cher. Je n'en veux pas, tu peux
l'emmener.
--Trop cher? Regarde-le donc. Quelles jambes! quelle belle robe! Il est
tout jeune. Tiens, vois ses dents.
Un des compères du vendeur:
--Il n'y en a pas de meilleur à Chirrabad. Il a six ans. Je l'ai vu
naître.
--Je te dis que je le trouve trop cher, que je n'en veux pas. Va-t'en.
Les compères, en chœur:
--C'est pour rien.
L'un d'eux, qui tient la bête par la bride, l'enfourche subitement et
la fait marcher au pas.
Un des compères:
--Vois quelle allure. Il fait plus d'un tach à l'heure en allant au
pas. Quelle _hada_[38]!
[Note 38: Entre-pas.]
Le cavalier met le cheval au trot.
Un des compères:
--Vois quel trot! Ah! quel trot agréable! quel trot! N'as-tu pas
remarqué qu'il a le chanfrein busqué, ce qui porte bonheur au cavalier
et l'empêche d'être tué?
--Tu as raison; mais il est trop cher.
--Tu ne veux pas donner quatre cents francs?
--Non.
Tous se lèvent et s'en vont. Ils s'éloignent de quelques pas, causent
avec le kourbachi, avec nos djiguites, puis reviennent.
--Qu'est-ce que tu veux? Va-t'en.
--Combien en donnes-tu?
--Cent francs.
--Je suis pauvre; le cheval me coûte quatre cents francs, et tu m'en
offres cent. Veux-tu me ruiner?
Et il feint la colère, l'indignation; la douleur la plus vive se peint
sur son visage; ses yeux deviennent humides de larmes. L'un de ses
compagnons le prend par le pan de son khalat, un autre par le bras, et
ils veulent l'emmener; mon offre semble les avoir tous désolés.
Abdou-Zaïr, qui est à côté de nous, lâche son injure favorite à
l'adresse de ses compatriotes:
--Tous canailles, tous canailles, tous coquins, maître, tous coquins,
dit-il en russe.
C'est alors que le kourbachi intervient et qu'il les ramène, les fait
s'asseoir en face de nous, qui jambes croisées, qui agenouillés. Il se
croit obligé de débuter par une profession de foi: