Les chefs choisis par l'émir pour l'administration des provinces ou des

districts ne payent pas très-régulièrement le djal[34] à ceux qu'ils

emploient. Les appointements sont cependant assez peu élevés. Pour

ne citer que deux exemples, le cuisinier mis à notre disposition par

le tok-saba reçoit par an 8 batmans de blé, d'une valeur de 15 à 30

francs, suivant les bonnes ou les mauvaises récoltes; plus un khalat et

quelques chemises. C'est un fonctionnaire important.

[Note 34: Les appointements.]

L'allumeur de tchilim, qui fait en outre quelques commissions, est

nourri des restes de la table de son maître, et habillé de ses vieux

khalats.

Tous les gens attachés à la personne des chefs ont une certaine

influence sur la population, qu'ils pressurent par tous les moyens

possibles, soit en promettant leur entremise, soit en menaçant d'une

dénonciation. Du reste, l'exemple part d'en haut. Le beg de Chirrabad

lui-même, sans aller plus loin, n'est pas un modèle de délicatesse.

S'il est absent en ce moment, c'est que l'émir l'a appelé pour lui

demander compte de son administration. Il paraît qu'il n'a pas perçu

les impôts avec la régularité désirable. S'il s'était contenté de

tondre les administrés plus court que son maître le lui avait ordonné,

le mal n'eût pas été grand, à la condition toutefois que le maître en

eût profité; mais le beg a oublié dans ses coffres ce qu'il a reçu en

trop. L'émir l'a su, et sa colère a été grande.

Ces procédés des administrateurs du Bokhara ne surprennent personne.

Les choses se passent presque toujours de la manière suivante: Un beg

reçoit de Bokhara une lettre portant le cachet de l'émir, par laquelle

il lui est enjoint d'avoir à expédier à la cour la somme de cent mille

tengas, par exemple, dans un délai de huit ou quinze jours. Le beg,

qui n'a pas la somme prête, fait établir rapidement des comptes par

ses scribes; l'impôt est réparti entre les villages et les aouls des

districts, puis des courriers partent immédiatement dans toutes les

directions, avec des ordres pour les différents représentants de la

hiérarchie bokharienne. Ceci se passe généralement après une récolte.

Alors s'engagent entre les minbachis, les vieux aksakals, les aksakals

et les administrés une lutte où ceux qui doivent payer se défendent

très-énergiquement contre ceux qui tendent la main grande ouverte.

Habitants des champs, habitants des villes, tous sont sur les dents.

Celui à qui on réclame cent tengas jure par sa barbe qu'il n'en peut

donner que cinquante; celui qui les réclame jure par Allah que rien

n'est plus faux, que le récalcitrant peut payer; c'est de part et

d'autre un feu croisé de serments. Puis le représentant de l'autorité

prend le parti de se fâcher, et la victoire lui reste finalement, grâce

à l'éloquence convaincante du bâton. De la manière que nous venons de

dire, il est perçu cent cinquante mille tengas au lieu des cent mille

demandés. Puis les receveurs d'impôts font leur tournée, et comme

ils savent ce qui s'est passé, ils n'hésitent pas à réclamer à leurs

sous-ordres plus qu'ils n'en ont le droit. Quelquefois les parties

s'arrangent à l'amiable, d'autres fois les receveurs d'impôts emploient

le bâton, et ils obtiennent ce qu'ils demandent. Ils reviennent

alors auprès du beg, et lui jurent par la tombe de leur père que,

malgré leurs efforts pour percevoir davantage, ils ont pu tout juste

rassembler la somme prescrite. Le beg ne croit pas un mot de ce que ses

agents lui jurent. Les habiles prennent les devants, et ils ajoutent à

la somme convenue une certaine quantité de tengas, à titre de cadeau.

Le beg les remercie gracieusement. Les obstinés qui prétendent en

imposer par des serments sont roués de coups jusqu'au moment où la

douleur leur arrache un aveu, et on leur fait rendre gorge.

Cependant l'émir reçoit les cent mille tengas qu'il a réclamés.

Mais il advient qu'un ami ou un parent des bâtonnés fait savoir au

kouch-begui[35] (le premier ministre) que le beg garde par devers

lui des sommes considérables au détriment du trésor. Le kouch-begui

expose l'affaire à son maître, qui veut savoir la vérité et interroger

lui-même le sujet accusé de ne pas rendre à l'émir ce qui appartient

à l'émir. Le coupable arrive à la cour. Il est jeté immédiatement

dans la prison attenant au palais et spécialement destinée aux grands

fonctionnaires. Le lendemain, le grand conseil est réuni, le prisonnier

traîné devant son maître qu'il implore en lui baisant les pieds. Mais

ses supplications sont vaines, car il faut que la justice ait son

cours. On dépouille le coupable de ses vêtements, on lui attache les

mains sous ses jambes repliées, une perche passée entre l'avant-bras

et l'articulation de la jambe paralyse ses mouvements, et un de ses

supérieurs lui administre sur le dos et plus bas des coups de trique

qui font hurler de douleur le malheureux beg et couler son sang. On

le questionne, et il avoue à son tour qu'à tel endroit il a caché le

montant de ses économies; on le réintègre dans la prison, où l'émir le

laisse assez longtemps pour qu'il réfléchisse et que les marques des

coups disparaissent; puis on lui rend la liberté, et il retourne à son

poste.

[Note 35: Littéralement «le beg des oiseaux--le grand fauconnier».]

A quoi bon le remplacer par un autre qui l'imiterait en tout point?

Pourquoi enlever ses moyens d'existence à un homme de race et en outre

chargé de famille? Tel est le cas du beg de Chirrabad qui a trois

femmes et sept fils. Le père de notre hôte est, paraît-il, un vénérable

vieillard à barbe blanche que les années n'ont pas amendé. C'est un

récidiviste endurci, qui s'est exposé déjà trois ou quatre fois à

la colère de l'émir. Un de ses fils marche sur ses traces; il est

actuellement emprisonné.

En somme, dans le Bokhara, où la paperasserie est à l'ordre du jour,

où les scribes tracent avec force arabesques des états très-complets

indiquant les sommes à percevoir, évaluant la fortune de chacun

des contribuables, relatant le nombre des caravanes, la valeur des

marchandises qu'elles apportent et beaucoup d'autres choses, le mode de

perception de l'impôt est beaucoup moins compliqué qu'en France, et la

façon dont se vérifient les comptes est d'une simplicité patriarcale.

Nul besoin de contrôleur des finances, d'inspecteur des finances, de

directeurs, de cour des comptes. Le bâton tient lieu de toute cette

machinerie compliquée. L'aksakal apporte des comptes embrouillés au

minbachi? «Qu'on lui donne vingt coups de bâton», et les erreurs sont

rectifiées comme par enchantement. Le minbachi apporte au mirakhor des

comptes qui ne sont pas clairs du tout? «Qu'on lui donne trente coups

de bâton», et la lumière se fait dans une question obscure; et ainsi de

suite. Le bâton suffit à tout, encore le bâton, toujours le bâton, rien

que le bâton. La méthode est simplement orientale.

On nous parle d'étangs situés dans les environs de Chirrabad. D'après

le tok-saba lui-même, ils seraient couverts de roselières épaisses où

les oiseaux aquatiques pullulent. Nous prions notre hôte de nous y

faire conduire et de nous donner en même temps l'agrément d'une chasse

au faucon. Un matin, de bonne heure, un homme vient nous prévenir que

le scribe du beg se tient à notre disposition, qu'il va nous conduire

aux étangs, qu'on a fait jeûner un faucon la veille, et que tout est

prêt pour la chasse; on nous attend. Nous sautons à cheval, et par le

chemin taillé dans la berge, grimpant à notre aire de barons, nous

joignons dans le lit caillouteux du Darya l'élégant cavalier qui se

détache sur un nerveux cheval blanc, le faucon capuchonné perché sur le

poing ganté de cuir, le petit tam-tam de chasse accroché à la selle.

Le soleil resplendit. Par une brusque association d'idées, je retourne

en arrière de cinq siècles; la lumière éclatante, en m'obligeant à

cligner de l'œil, me fait entrevoir la forteresse comme un de nos

vieux châteaux forts, et, le temps de passer le gué, je ne suis plus

un pauvre voyageur, mais un seigneur du moyen âge que le retour du

printemps arrache à la vie monotone du castel et fait descendre en

plaine, où il va se dégourdir en courant les derniers canards et les

premières outardes. Le fauconnier salue et se met immédiatement en

marche dans la direction du sud-ouest.

Aux abords de la ville, à droite et à gauche du chemin, on voit des

tépés[36] artificiels ayant la forme de quadrilatères; ils sont

échelonnés vers le nord et le sud. D'après le guide, ils supportaient

autrefois des forteresses dont les pans de murs en terre encore

debout seraient les restes. Notre fauconnier est un savant qui a lu

dans les livres, et il nous explique qu'au temps où Bactres était la

première ville de Bokhara, on construisit sur les frontières de solides

forteresses pour arrêter les incursions des infidèles du pays voisin.

Les principales sont Chirrabad, à l'entrée des montagnes; Pendjekent

sur le Zérafschane; Khodjent, sur le Syr-Darya; les places fortes

furent reliées ensuite par un cordon de forts de moindre importance,

espacés entre chacune d'elles et placés sur ces monticules qui sont

l'œuvre des hommes.

[Note 36: Mottes.]

Voilà un petit village d'Ousbeks à l'aspect assez misérable, avec des

saklis à l'intérieur desquels habitent des gens qui disent appartenir à

la tribu des Kitai Kiptchaks. C'est tout ce qu'ils savent d'eux-mêmes.

Ceux que je vois sont de taille moyenne, avec des yeux petits, la face

presque carrée, le nez souvent crochu et comme collé à la figure.

Une heure et demie de cheval suffit pour atteindre les étangs qui

s'étalent de l'est à l'ouest, dans une dépression du terrain. Ils

sont les tronçons d'un ancien lac, séparés quelquefois par de minces

bandes de terre qui s'élargissent avec les progrès de l'asséchement.

Un cavalier peut les traverser en maints endroits; mais il faut des

précautions; on risque de perdre pied. L'eau est limpide, elle repose

sur un fonds de vase dégageant une odeur fétide dès qu'on le remue.

On ne nous a point trompés, et c'est la première fois que la réalité

répond aux espérances que les discours des indigènes ont éveillées

en nous. Du fourré des roseaux s'élève une forte rumeur d'oiseaux

qui s'agitent; on entend des cancans, des battements d'ailes, des

claquements de bec; sur les bords, des passereaux multicolores chantent

leur chanson; dans les clairières vont des hérons graves, des spatules

qui lèvent cérémonieusement les pattes en marchant. Les canards

turbulents sont les plus nombreux. Mais le fauconnier n'est point

touché de cette intensité de vie; il fait un détour pour prendre contre

le vent, et, se postant à l'extrémité de l'étang le plus éloigné, il

frappe un coup sur son tam-tam, qui rend un son éclatant. A ce bruit

inusité, les oiseaux qui sont près du cavalier fuient dans la direction

opposée. Le bruit des ailes et les cris d'alarme des fuyards sont

assourdissants. Ils se réfugient à l'extrémité de l'étang.

Le fauconnier continue sa manœuvre, qui a pour but de chasser devant

lui les oiseaux et de les rassembler tous sur un point. Il avance sans

leur laisser le temps de se remettre de leur effroi, fait retentir

le tam-tam, et les oiseaux s'élèvent, tournoient sur place, car ils

hésitent à quitter l'étang où ils ont l'habitude de vivre; puis deux

coups frappés avec force et de suite les mettent en déroute, et,

ahuris, éperdus, ils se dispersent; les uns retournent à la première

retraite à l'autre bout de l'étang, les autres se débandent et se

précipitent tumultueusement vers l'étang voisin. Mais le fauconnier

est là, il a desserré le nœud coulant passé à son pouce qui retient

l'oiseau par la patte, il le décapuchonne rapidement, et, lui

facilitant l'essor, le jette sur les fuyards; le faucon file, se mêle

à la troupe en désordre, et, d'un coup de son terrible bec, arrête un

canard, l'emprisonne de ses serres, tombe sur le sol. Son maître, qui a

mis son cheval au galop, arrive au même moment, capuchonne le chasseur

et le place sur son poing. La chasse est continuée de cette manière.

Comme nos braconniers suivent la bête que mènent les chiens d'autres

chasseurs, de même les faucons sauvages planent au-dessus de nos têtes

et attendent l'occasion favorable de se mêler à la partie. Tout à

coup, l'un deux fond sur un canard, il le tient, un de ses confrères

veut le lui prendre, et c'est entre les deux ravisseurs une lutte

acharnée. Abdou-Zaïr accourt d'un côté, moi de l'autre; les faucons

nous aperçoivent, ils lâchent prise et s'élèvent dans les airs, tandis

que le canard rase modestement le sol à tire-d'aile et regagne les

roseaux en poussant des cancans qui marquent sa joie d'en être quitte

pour quelques plumes arrachées.

Cette chasse est pittoresque, mais moins fructueuse que la chasse au

fusil. Elle présente aussi le grave inconvénient qu'un beau jour, le

chasseur ailé, en humeur de vagabonder, ne daigne plus répondre à

l'appel de son maître, qu'il s'envole et ne revient plus. Un Ousbeg,

qui s'était joint à nous, eut cette malechance; il n'en parut point

désolé et, tout de suite, suivit la chasse au moultik avec autant

d'attention que nous-mêmes la chasse de sa façon. Il voyait à son

tour du pittoresque dans ce qui nous semblait banal, et poussait des

exclamations de joie chaque fois qu'une pièce tombait.

Au retour de notre chasse, nous trouvons dans le bazar un conteur

entouré de peuple. Le premier mois de l'année est toujours un mois

de réjouissance, et alors les conteurs, les danseurs, qui ont donné

leurs premières représentations devant les gens des villes, s'en vont

les continuer en province. Ils gagnent à petites journées un lieu de

pèlerinage, où ils sont assurés de trouver des spectateurs et de faire

de bonnes recettes. En chemin, ils s'arrêtent dans les petites villes

où il leur est fait bon accueil, car on les voit rarement. Ils voyagent

comme nos bateleurs du temps des mystères, et, s'ils le peuvent,

commercent par la même occasion.

Les Sartes qui, chaque année, s'en vont prier sur la tombe d'un saint,

sous la conduite de derviches, ne manquent jamais d'emporter une

pacotille pour trafiquer. Ils mènent ainsi de front leurs intérêts

d'ici-bas et ceux d'en haut. En ce moment, beaucoup de fidèles du

Bokhara, de Samarcande, du Ferghanah, vont à Mazari-Chérif prier

sur la tombe d'Ali. Un de ces pèlerins nous a offert des bottes; il

s'était probablement aperçu que les miennes étaient éculées. Un autre

emportait des pièces de cotonnade de fabrication russe. Des batchas[37]

de Samarcande, qui connaissaient Abdou-Zaïr, allaient également de

l'autre côté de l'Amou. Ces gens étaient surtout attirés par l'annonce

des fêtes qui devaient se donner à Mazari-Chérif, au retour des jeunes

princes afghans. Ils présument qu'elles dureront assez longtemps, le

séjour des princes devant se prolonger dans cette ville jusqu'au jour

où ils pourront se diriger vers l'Hindou-Kouch. Or, les passes de

Bamiane ne sont libres de neige qu'au mois de mai.

[Note 37: Littéralement, garçon en persan. Nom donné aux danseurs.]

Le soir, le fauconnier du beg nous explique tout au long l'art

d'affaiter un faucon sauvage. On commence par le dompter en lui

couvrant la tête et le plaçant sur un perchoir suspendu auquel on

imprime un balancement continu. S'il est rebelle, on l'affaiblit en le

nourrissant à peine. Pour le dresser à chasser tel ou tel oiseau, on

ne lui en fait pas voir d'autres, et, après l'avoir fait jeûner, on

lui présente celui qu'on veut l'accoutumer à prendre, et on le laisse

se repaître. Une fois repu, on lui couvre la tête de nouveau. Après

plusieurs expériences de ce genre, l'oiseau qu'on a d'abord présenté

mort lui est présenté vivant dans une chambre fermée; il s'en empare

immédiatement, et on le lui laisse dévorer.

Souvent cette dernière épreuve est tentée en plein air, car le faucon

a été bien entraîné par le régime auquel on l'a soumis. On l'accoutume

à voler contre le vent, ce qui est un avantage, le faucon ayant les

ailes très-puissantes et le chasseur pouvant surprendre le gibier plus

facilement.

Aussi longtemps que dure la chasse, on permet au faucon d'arracher

seulement quelques lambeaux de sa proie, de façon à aiguiser sa faim.

La chasse terminée, on le laisse dévorer jusqu'à réplétion parfaite.

Quand un faucon privé s'oublie à chasser pour son compte et s'éloigne

de son maître, celui-ci le rappelle d'un cri spécial, et il se pose sur

le sol ou bien sur le poing qu'on lui tend.

Les Kirghiz de Sibérie dressent les aigles à chasser la gazelle.

Voici la méthode qu'ils emploient: ils prennent une peau de gazelle,

l'empaillent plus ou moins bien, et chaque fois qu'ils donnent à manger

à l'aigle, qu'ils affament préalablement, ils lui découvrent les yeux

en présence de cette peau, après avoir eu soin de placer de la viande

dans les orbites des yeux de la gazelle. Au bout de quelques séances,

l'aigle se pose, sans hésiter, sur la tête de la gazelle, et fouille

les yeux, où il trouve sa nourriture; puis on le fait chasser. Des

cavaliers bien montés poursuivent la gazelle; l'aigle est lâché, il

plane, aperçoit la chèvre qui fuit, la poursuit, se précipite sur sa

tête; il se tient campé sur le cou de sa proie, l'étourdit de ses

ailes qu'il agite avec force, lui déchirant les yeux à coups de bec.

La malheureuse bête ralentit bientôt sa course, les cavaliers la

rejoignent et la saignent.

Malgré de fréquentes pluies d'orage, la chaleur est chaque jour plus

forte; le 6 avril, nous avons trente-cinq degrés à l'ombre. Dans

la soirée du même jour, nous sortons du côté des montagnes, dont

les contre-forts s'affaissent à l'est de Chirrabad. A environ deux

kilomètres de la ville, les pentes nous semblent comme calcinées par un

incendie.

--Pourquoi la terre paraît-elle noire?

--_Malakh_, répond Abdou-Zaïr.

Nous pressons le pas, et bientôt nous chevauchons sur un sol saupoudré

de millions de sauterelles. Leurs ailes n'ont point encore atteint un

complet développement, et cette armée de mangeuses insatiables sautille

autour des jambes des chevaux, qui en écrasent une douzaine à chaque

pas. Leur multitude fait le bruit d'un petillement, d'un crépitement

incessant. L'herbe est rongée jusqu'aux racines, pas une feuille aux

broussailles; la place est nette où elles ont passé.

Je remonte le lit d'un torrent desséché, les sauterelles le descendent,

gagnent la vallée en suivant la même pente que les eaux. Les aryks ne

les arrêtent point; une partie de l'avant-garde se noie, le courant en

dépose quelques-unes sur l'autre bord; puis les cadavres finissent par

s'accumuler et font un pont à celles qui suivent. Le gros de l'armée

passe, et la dévastation continue.

Quand le vent les balaye devant lui, leur troupe avance en formant des

angles aigus dont le gros côté fait face au vent qui les pousse par le

flanc. Tant que les sauterelles n'ont pas les ailes grandes, la contrée

qui les a vues naître en est affligée; quand elles peuvent voleter,

il arrive que la violence du vent les entraîne et les jette comme

une malédiction sur une oasis voisine. Sauf le riz, dont la culture

demande de fréquentes irrigations qui les noient, et dont l'écorce est

dure, aucune plante n'échappe à leurs tenailles. Des bandes énormes de

passereaux de forte taille s'abattent sur elles et s'en régalent. Les

indigènes se réjouissent quand ils voient le nuage de ces bienfaisants

oiseaux avancer dans le ciel, et ils se disent qu'Allah ne les a pas

abandonnés.

Non loin des sauterelles, nous trouvons le méguil où repose le corps

du saint qui a sa tête dans la forteresse de Chirrabad. La tombe est

à l'intérieur d'une petite maison carrée, construite en terre, qu'on

aperçoit de loin, car on l'a placée au sommet d'un mamelon. Elle

a grand besoin de réparations. Des perches avec des guenilles qui

flottent se courbent sur le monument: ce sont les saules pleureurs d'un

pays où le bois est rare. On arrive là-haut par un escalier assez roide.

La coutume est que les dévots de la ville viennent en nombre tous

les mercredis prier près de leur saint. La terre qui recouvre les os

guérirait de la fièvre et du richta, et les malades en emportent des

poignées. Un industriel a tiré parti de la piété de ses concitoyens, et

au pied de l'escalier, dans un gentil jardin bordé d'un arik, entouré

de peupliers, avec un puits d'eau fraîche au milieu, il a installé en

plein air un restaurant que nous intitulerions «café-restaurant du

Pèlerinage». Il a battu le sol, l'a couvert de nattes de paille, et,

aidé de deux jeunes garçons, il vend du thé, du pain, des melons, aux

fidèles qu'une montée et une descente pénible ont altérés et mis en

appétit.

Le lendemain de notre pèlerinage, nous achetons des chevaux. Ils

doivent remplacer ceux qui nous ont servi depuis Samarcande, et que

nous allons ravaler à la condition inférieure de chevaux de bât.

Le kourbachi, alléché par la promesse d'un fort silao, s'est enquis des

chevaux à vendre et nous en a présenté plusieurs, pour lesquels les

propriétaires demandent une somme trop élevée. En France, le prix eût

paru ridicule; nos paysans donneraient volontiers quatre cents francs

pour un cheval robuste, jeune et bien performé. Ici, notre pauvreté

nous obligeait à nous en tenir à des chevaux de cent trente à cent

cinquante francs.

Il va sans dire que les indigènes avaient doublé leurs prix en

notre honneur. Ils nous savaient étrangers, nous supposaient sans

renseignements précis et croyaient l'occasion belle de «refaire» les

infidèles. Malheureusement pour eux, heureusement pour nos bourses,

nous étions sur nos gardes, et nos djiguites nous étaient dévoués.

Ce fut donc entre les vendeurs et nous une lutte tragi-comique de

plusieurs heures avant de finir par conclure le marché. Nous avions

jeté notre dévolu sur deux solides petits chevaux de montagne, la jambe

sèche, l'articulation solide, poitrail large, cou épais, chanfrein

busqué. Comme il arrive chaque fois qu'on vient offrir un objet ou

un animal à un étranger, il se présenta plusieurs individus qui nous

jouèrent la comédie suivante.

Le propriétaire d'un cheval se détache du groupe, salue et attend

poliment qu'on lui adresse la parole.

--C'est toi qui veux vendre ce cheval noir?

--Oui.

--Combien?

--Quatre cents francs.

--Tu te moques de moi; c'est trop cher. Je n'en veux pas, tu peux

l'emmener.

--Trop cher? Regarde-le donc. Quelles jambes! quelle belle robe! Il est

tout jeune. Tiens, vois ses dents.

Un des compères du vendeur:

--Il n'y en a pas de meilleur à Chirrabad. Il a six ans. Je l'ai vu

naître.

--Je te dis que je le trouve trop cher, que je n'en veux pas. Va-t'en.

Les compères, en chœur:

--C'est pour rien.

L'un d'eux, qui tient la bête par la bride, l'enfourche subitement et

la fait marcher au pas.

Un des compères:

--Vois quelle allure. Il fait plus d'un tach à l'heure en allant au

pas. Quelle _hada_[38]!

[Note 38: Entre-pas.]

Le cavalier met le cheval au trot.

Un des compères:

--Vois quel trot! Ah! quel trot agréable! quel trot! N'as-tu pas

remarqué qu'il a le chanfrein busqué, ce qui porte bonheur au cavalier

et l'empêche d'être tué?

--Tu as raison; mais il est trop cher.

--Tu ne veux pas donner quatre cents francs?

--Non.

Tous se lèvent et s'en vont. Ils s'éloignent de quelques pas, causent

avec le kourbachi, avec nos djiguites, puis reviennent.

--Qu'est-ce que tu veux? Va-t'en.

--Combien en donnes-tu?

--Cent francs.

--Je suis pauvre; le cheval me coûte quatre cents francs, et tu m'en

offres cent. Veux-tu me ruiner?

Et il feint la colère, l'indignation; la douleur la plus vive se peint

sur son visage; ses yeux deviennent humides de larmes. L'un de ses

compagnons le prend par le pan de son khalat, un autre par le bras, et

ils veulent l'emmener; mon offre semble les avoir tous désolés.

Abdou-Zaïr, qui est à côté de nous, lâche son injure favorite à

l'adresse de ses compatriotes:

--Tous canailles, tous canailles, tous coquins, maître, tous coquins,

dit-il en russe.

C'est alors que le kourbachi intervient et qu'il les ramène, les fait

s'asseoir en face de nous, qui jambes croisées, qui agenouillés. Il se

croit obligé de débuter par une profession de foi:

En Asie centrale(#74841) · 第 12 / 21 段