Un homme nous guide au travers des sables qui forment ici comme la

plage de l'Amou. Bien que leur surface, partout uniformément ridée

par le vent, ait l'aspect inoffensif d'un tapis, on risque, si on les

traverse au hasard, de s'enfoncer dans une bouillie sans consistance

d'où il est difficile de se tirer. Nous en avons fait l'expérience en

cherchant à surprendre des canards sauvages. Fort heureusement, je

n'avais que mon fusil à la main, et je ne cherchai point à marcher;

je pris immédiatement le seul parti à prendre: je me jetai à plat

ventre, et, me traînant un peu comme un crabe, je pus me tirer d'un

mauvais pas. A cheval, il faut absolument enlever sa bête, la faire

pirouetter sur les jambes de derrière, et faire face en arrière, de

façon à retrouver une base solide. L'animal, qui sent le danger, se

prête toujours à cette manœuvre avec une énergie extrême. Quand on a un

guide, il n'y a qu'une chose à faire, le suivre, car seul un habitant

du pays connaît les places d'où l'eau s'est retirée depuis longtemps,

et où la croûte de sable sec est assez épaisse pour supporter un

cavalier. A l'œil, on ne distingue rien.

Pour arriver au point où nous bivouaquerons, nous nous engageons dans

les sentiers qui se faufilent au milieu des roseaux, près du fleuve.

Souvent, après avoir suivi un sentier un instant, nous sommes obligés

d'appuyer à gauche où l'on en a frayé un nouveau. Le fleuve, qui ronge

constamment sa rive droite d'une dent vorace, entame peu à peu les

sentiers tracés par le pied des chevaux. Il creuse dans la berge une

série de criques qu'il déplace et modifie sans cesse, mettant une

saillie là où s'enfonçait un demi-cercle et faisant disparaître ce qui

s'avançait en promontoire; on dirait qu'il veut aligner sa rive, sans

y jamais parvenir, comme un enfant qui mord sa tartine en s'efforçant

vainement de «manger droit».

Durant la soirée, nous sommes plus que jamais incommodés par les

moustiques; heureusement que dans la nuit le vent du sud-ouest redouble

de violence, et qu'il emporte au loin, selon son habitude, ces

visiteurs importuns. Leur petitesse est extrême; il est vrai que si on

ne les voit guère, on les sent trop.

Nous sommes débarrassés des moustiques; voici les chacals qui pleurent

d'une voix fausse et perçante, avec une persistance à faire perdre

patience à de moins fatigués. Ils finissent par se lasser de leur

propre musique, et nous pouvons dormir. Est-ce parce que le receveur

du bac a parlé de tigres? est-ce parce qu'ils n'éprouvent pas le

besoin de dormir? Toujours est-il que nos hommes causent encore à voix

basse autour des feux, lorsque je me réveille d'un premier sommeil; il

est tard, la Grande Ourse a tourné la moitié de sa course, et ils ne

laissent point éteindre les feux.

Notre djiguite Roustem, qui n'a pas le courage du héros perse, son

homonyme, me fait observer que les chevaux tournent le dos aux feux,

qu'ils regardent tous dans la même direction et qu'ils ne dorment

point; il doit y avoir une grosse bête qui rôde; est-ce le tigre dont

il a été question à Tchochka-Gouzar? Je lui dis qu'il doit se tromper,

et l'invite à m'imiter. Je dors bientôt à poings fermés sous ma peau de

mouton; ce qui prouve que vingt chacals qui crient, des moustiques qui

piquent sont plus gênants qu'un tigre qui se promène silencieusement.

Dans la matinée du lendemain, nous avons la visite d'un homme envoyé

par le beg de Chirrabad, qui a été prévenu de notre arrivée dans son

district. Comme ce fonctionnaire ne se divertit pas beaucoup dans sa

résidence, il dépêche un de ses subordonnés qui a mission de nous bien

examiner, puis de retourner bien vite décrire à son maître les gens

venus de l'Ouest. Nous causons un instant avec le représentant du beg,

ayant soin de le charger de mille compliments pour celui qui nous

l'adresse. Dans le même temps qu'il met le pied à l'étrier, on entend

un bruit sur l'Amou, deux Turkmènes accroupis sur une meule flottante

de roseaux se laissent aller à la dérive; ils nous saluent d'un

sonore salamaleïkon; on leur répond de terre. Les questions d'usage

sont échangées.

[Illustration: SOIR SUR L'AMOU.

Dessin de GIRARDOT, d'après les croquis de M. CAPUS.]

«Où allez-vous?

--A Chirrabad, avec des Faranguis.

--Et vous?

--A Kerki, vendre nos roseaux.

--Qu'Allah vous garde!

--Et qu'Allah vous garde!» Et tous, terriens et marins d'eau douce,

portent en même temps les mains à la barbe.

Les Turkmènes disparaissent bientôt derrière une île.

Après les Turkmènes, un navigateur non moins primitif se présente;

c'est un jeune homme d'une vingtaine d'années qui veut gagner une des

îles situées au milieu du fleuve, à environ trois cents mètres du bord.

Il a son véhicule sous le bras, une peau de chèvre retournée les poils

en dedans, solidement liée à la place du cou, et où se pliaient les

genoux. En Espagne, on emplit de vin ces outres qui tiennent lieu de

tonneau; à Kara-Kamar, on les emplit surtout d'eau, et d'air quand on

veut traverser une rivière profonde.

Le nouveau venu met un genou en terre, saisit la patte droite à pleine

main comme lorsque nos paysans veulent lier un sac de blé, il applique

sa bouche à l'ouverture et souffle fortement, serrant les doigts pour

empêcher la sortie de l'air quand il reprend haleine; ayant répété

plusieurs fois cette manœuvre, il a gonflé d'air la peau de chèvre qui

s'arrondit. Il la ficèle avec soin, s'assure que l'air ne sort point

par les pattes, en approchant sa joue, tandis qu'il presse son outre,

et, sûr de son instrument, se met à l'eau. Il tient contre son corps

le sac à air qu'il entoure de sa main gauche, il gouverne de la main

droite, et avance en frappant l'eau fortement de ses pieds; ou bien

il saisit dans chaque main une des pattes de derrière et pousse avec

les pieds, qui sont alors rames et gouvernail. Grâce à ce procédé, le

nageur traverse le fleuve en biais, et, comme il a tenu juste compte de

ses forces et de la vitesse du courant, qu'il s'est jeté à l'eau assez

loin en amont, il aborde à peu près où il désirait[33].

[Note 33: Sur les monuments de Ninive, on voit des personnages

nageant de la même manière. On en verra au musée assyrien du Louvre.]

Le Turkmène qui «navigue» sous nos yeux est très-habile. Le sang-froid

ne lui fait point défaut, car je le vois au milieu du courant relier

tranquillement son outre en aidant avec ses dents à la seule main dont

il peut disposer.

En cherchant des faisans que j'avais suivis de l'œil, et vus s'abattre

dans les roseaux, je me heurte à une famille de Turcomans installés en

plein air. Couché à plat ventre sur un morceau de natte, le père dort

d'un profond sommeil; son fils aîné l'imite jusque dans sa posture; la

mère, demi-nue et décharnée, coupe des roseaux pour entretenir le feu,

et le plus jeune fils, d'environ quinze ans, vêtu d'un simple caleçon

de toile, nu-tête, tendant son échine maigre et bronzée, est agenouillé

devant la marmite et surveille la cuisson du riz; une vache efflanquée

broute de mauvaises herbes, et un cheval entravé se vautre les quatre

pieds en l'air; le soleil enlumine toute cette misère.

Le sol, piétiné à la place où gîtent ces pauvres gens, témoigne

qu'ils sont là depuis quelques jours. Il est probable qu'ils vont s'y

installer, car ils ont déjà construit l'espèce de fourneau, consistant

en un petit mur circulaire en terre pétrie, assez haut pour qu'on

puisse élever la marmite au-dessus du sol, et percé d'un trou par où

l'on introduit le combustible. C'est le premier «meuble» des nomades

qui se résignent à la vie sédentaire, le _focus_ près duquel ils

reposeront leur tête. C'est là que chaque jour ils causeront autour de

la marmite, qu'ils dresseront leur abri, et ils seront «chez eux».

La récolte de plantes et d'insectes est maigre dans le Kara-Kamar.

Des Turcomans, qui aperçoivent Capus ramassant précieusement des

herbes et des mouches, éclatent de rire. Ils ne s'expliquent pas dans

quel but il enferme les petites bêtes dans un flacon; mais comme ils

sont de grands enfants prêts à s'amuser de tout, heureux de trouver

un motif de flânerie, ils le suivent et lui aident à collectionner.

Lorsque Roustem, qui porte fièrement la boîte à herborisation, leur

explique que l'homme se permettant ces bizarreries est un Farangui, ils

reviennent de leur première impression, supposent qu'il poursuit un but

mystérieux, et l'envie de rire leur passe.

De Tchochka-Gouzar pour aller à Chirrabad, on marche d'abord sur le

nord à travers une steppe inculte; à deux heures et demie du fleuve,

les champs cultivés apparaissent, et les murs ébréchés des Saklis, où

les riverains se réfugient quand l'Amou les a fait reculer devant ses

eaux qui dévalent des Pamirs. Des colonnes de terre, hautes de deux à

trois mètres, parsèment la plaine; un grossier escalier, creusé dans

leur épaisseur, mène au sommet terminé par une plate-forme. C'est là

que les enfants, les vieillards, les inutiles s'installent à l'approche

de la moisson, et ils lancent des pierres, crient, gesticulent ou

frappent deux planchettes l'une contre l'autre, pour effrayer les

oiseaux qui viennent en bandes becqueter les épis. Ces pillards ailés

doivent pulluler dans cette région, car les tourelles érigées à leur

intention sont très-nombreuses.

Trois heures de cheval mènent à Talachkhan, village qui compte deux

cents maisons ou saklis. Des Ousbegs l'habitent. Ils vivent dans

une aisance relative, qui est du luxe en comparaison de la pauvreté

extrême de leurs voisins les Turcomans. Nous nous arrêtons quelques

instants dans la demeure de l'aksakal du village. Il donne la botte

à nos chevaux, et nous régale de lait caillé et de pain frais.

Notre collation est interrompue par la visite d'un de ses amis qui

nous demande une consultation; c'est la première fois que nous nous

permettons l'exercice illégal de la médecine, ce ne sera pas la

dernière. Au reste, en Asie centrale, nous n'avons empiété sur le

domaine d'aucun diplômé, par la raison bien simple qu'il n'existe

point de faculté de médecine. Ici, on est médecin comme on est chez

nous comte ou baron; on hérite les secrets de guérison, la liste

des remèdes, comme en France les parchemins attestant le nombre des

quartiers.

Le scrofuleux qui vint nous demander conseil avait pleine confiance

dans notre savoir, car pour lui notre titre de Faranguis, ramasseurs

d'herbes et d'insectes, était le meilleur garant que nous pouvions le

soulager à notre volonté. Nous lui conseillâmes de manger beaucoup de

mouton rôti, de se vêtir chaudement, d'éviter les refroidissements,

moyennant quoi il vivrait encore de longs jours. Le brave homme nous

remercia cordialement et appela sur nos têtes les bénédictions du

Très-Haut. Abdou-Zaïr lui mit dans la main deux morceaux de sucre, et

il s'en fut rassuré.

Les habitants de ce village sont exposés aux attaques des Turkmènes;

aussi leurs maisons sont-elles construites an centre d'une enceinte de

murs très-élevés, à l'intérieur de laquelle on ne pénètre que par une

porte étroite et facile à barricader. On nous affirme que les pillards

s'avancent même jusque sous les murs de Chirrabad.

Au sortir de Talachkhan, des hauteurs où grimpe la route, on aperçoit

à l'ouest, le long des montagnes, des arbres verts, des hameaux placés

sur le chemin des torrents qui les fertilisent, et au nord-est, les

franges de l'oasis de Chirrabad, où la verdure marque la place des

villages; dans le lointain s'étend la masse grise des montagnes

voisines du Sourkhane.

A mesure que nous avançons, les cultures sont plus nombreuses, les

indigènes sont occupés aux travaux des champs, les uns piochent, les

autres réparent les aryks qui doivent amener dans leurs terres l'eau du

Chirrabad-Darya.

Cette rivière prend naissance dans les montagnes de Baïssounne; elle

n'atteint l'Amou qu'au mois d'avril et de mai, durant la saison des

pluies qui coïncide avec la fonte des neiges dans cette partie de

Bokhara. Son eau fortement imprégnée du sel de la montagne, qu'elle

dissout en descendant, devient potable pendant les crues. C'est que

la masse de liquide est alors beaucoup plus considérable, la quantité

du sel qu'elle charrie restant la même. Le degré de salure augmente

naturellement en proportion de la baisse du niveau de la rivière.

VIII

CHIRRABAD.

Le fils du beg de Chirrabad.--Une maison de petite ville.--La

forteresse.--Un chef de police.--Mode d'administration.--Rôle

du bâton dans la comptabilité.--Le beg de Chirrabad.--Chasse au

faucon.--Conteurs et danseurs ambulants.--L'art d'affaiter les

faucons et les aigles.--Un pèlerinage.--Les sauterelles.--Histoire de

maquignons.--Comment se conclut un marché.

Assise sur un des contre-forts de la montagne, une forteresse de grand

air--à distance--domine Chirrabad, qui ressemble à toutes les autres

villes de l'Asie centrale. Comme à Gouzar, à Karchi, on y trouve la

forteresse habitée par le beg que l'émir a choisi; le bazar où les

marchands et les ouvriers viennent travailler et commercer pendant le

jour; autour de cette cité, des maisons entourées de jardins clos de

murs se groupent et forment ce que nous appellerions en Europe les

faubourgs.

Le bazar se trouve toujours à proximité de la forteresse, sans doute

pour que les marchands soient sous la protection des sarbasses,

peut-être aussi pour que les représentants du beg aient moins de chemin

à faire lorsqu'ils doivent prélever la dîme sur les marchandises et

demander aux trafiquants les tengas que réclame l'émir.

Le premier monument qui frappe nos yeux à Chirrabad est situé à

l'extrémité de l'allée des boutiques, sur une petite place; il est haut

de trois mètres environ et consiste en deux troncs d'arbre à peine

dégrossis, négligemment fichés en terre, surmontés d'un troisième qui

les réunit horizontalement. C'est le gibet.

Dans le bazar, il y a peu d'animation: deux ou trois Turcomans qui

marchandent de la cotonnade, quelques buveurs de thé; la plupart des

boutiques sont fermées. Le logis qu'on nous offre est sur la rive

gauche de la rivière, qui coule ici entre des berges escarpées. Le

bazar est sur la rive droite, au pied de la forteresse.

Nous descendons le chemin pierreux menant au gué, près duquel nous

sommes reçus par le fils du beg, entouré de cavaliers; il remplace son

père absent. Après l'échange indispensable des salamalecs, nous gagnons

notre petite maison, perchée sur le haut de la berge, en face du fier

castel qui la regarde de haut.

Une heure après notre installation, le tok-saba--tel est le tchin

du fils du beg--nous vient faire visite. C'est un bel homme d'une

quarantaine d'années, aux traits réguliers, à la barbe brune et

soignée, aux yeux noirs et brillants, qui me paraît envisager la vie

sous ses plus riants aspects: il plaisante et rit à tout propos. Il

est accompagné de ses scribes, de son courbachi ou chef de police, et

d'un garçon turkmène à face ronde, spécialement chargé de lui porter

son tchilim, de l'allumer et de le lui présenter sur un signe. Avec le

tok-saba, la charge d'allumeur de pipe n'est pas une sinécure; nous

n'avons pas encore vu faire par un seul homme, et en aussi peu de

temps, une consommation aussi considérable de tabac à fumer.

Notre hôte n'est point fâché de bavarder avec des gens qui viennent de

loin, et le premier entretien dure près de deux heures. Le Bokhare, qui

voit pour la première fois des Faranguis, nous accable de questions.

Il nous demande si notre pays est grand, si l'on y récolte du blé, si

nos femmes vont dans la rue le visage découvert comme chez les Russes,

si nous avons beaucoup d'eau, si nous fournissons des soldats au tzar

blanc, etc. En revanche, il nous apprend que l'interprète Zaman-Beg

a habité sept mois la maison où nous sommes, que la population de la

ville et de l'oasis est exclusivement de race ousbèque, sauf deux

tadjiks qui trafiquent et une dizaine de Juifs teinturiers et vendeurs

de drogues, et que les Kara-Turkmènes viennent faire leurs achats à

Chirrabad.

Notre habitation n'est pas très-luxueuse, les murs sont en terre, le

sol battu est caché par des nattes de paille; elle figure dans son

ensemble une longue boîte en forme de parallélogramme communiquant avec

une autre moins longue qui s'y joint à angle droit. A l'intérieur,

elle n'a pas d'autre ouverture dans le mur qu'un trou permettant de

jeter un coup d'œil sur la rivière et la forteresse; du côté de la cour

s'ouvrent des portes trop peu élevées pour qu'un homme ordinaire puisse

entrer sans se baisser; mais on est au frais dans les chambrettes,

tandis que le thermomètre marque dans la journée 35° à l'ombre; et

puis les moustiques ne s'y hasardent point, et nous reposons en paix,

grâce aux braves hirondelles qui construisent leur nid au-dessus de

nos têtes. Elles travaillent tout le jour à leur maçonnerie, et le

soir, mâle et femelle s'endorment bec à bec, perchés sur les bords du

nid, encore trop peu avancé pour leur être autre chose qu'un bivouac.

Joignez à cela que nous nous endormons bercés par le bruissement de

la rivière; qu'aux premières lueurs du jour, les hirondelles nous

réveillent de leurs chants, qui sont la plus poétique des dianes. Elles

m'engagent à admirer la limpidité du ciel, elles réclament l'ouverture

des portes, et les gracieuses bestioles s'envolent plus rapides que la

flèche.

N'est-ce pas que notre logement oriental de Chirrabad en vaut bien

d'autres qu'on construit à grands frais en Occident?

Mais--car il y a un mais--quand il tombe de la pluie, il peut arriver

que la maison s'écroule, et ce fut le sort de celle-ci, huit jours

après notre départ. Une semaine de bonnes pluies avaient suffit pour

détremper les murs et le toit; une poussée de vent avait fait le reste.

Les orages nous retiennent quelques jours à Chirrabad. Chirrabad, abri

du lion, repaire du lion, voilà un nom bien sonore. D'où vient-il?

Allah seul le sait! Serait-ce de l'aspect de sa forteresse, bâtie au

sommet d'une colline abrupte de conglomérat? De loin elle ressemble,

en effet, à un lion accroupi regardant fièrement le soleil du Midi;

mais de près, ce n'est plus qu'un vieux loup pelé, galeux, poussif, ne

faisant plus trembler personne, car on voit bien qu'il est édenté et

qu'il menace par habitude. Les murs de terre crénelés pour la forme

sont fendillés; ils se sont affaissés par places; on ne les répare

point. Les portes, sorties de leurs gonds, ne se ferment plus. La

maison du beg est un nid de scorpions, et la fièvre y fait grelotter

ceux qui l'habitent. Les constructions du côté nord penchent, attirées

par le vide; les solives de la base qui supportent ces constructions ne

sont plus couvertes de terre, elles plient sous le poids; les ans les

ont courbées, tout branle dans le palais bégal. La colline qui lui sert

de piédestal n'est guère plus solide; elle est crevassée de longues

fentes que l'eau creusera encore, le vent secoue tout l'édifice; qu'un

tremblement de terre survienne plus violent que d'ordinaire, et tout

croulera dans la rivière. C'est une image de Bokhara tout entier.

Le lendemain, le fils du beg nous renouvelle sa visite; il se plaint de

la fièvre et nous prie de lui donner des drogues pour le soulager. Nous

lui promettons quelques doses de quinine. Il nous parle de la chaleur

de Chirrabad, qui est déjà très-forte; elle devient extrême dans le

mois de juin et de juillet; «le soleil est si ardent, dit-il, qu'on

pourrait coller le pain au mur pour le faire cuire». Pour le moment,

son district est ravagé par un terrible fléau; des nuées de sauterelles

se sont abattues sur le pays, et elles dévorent tout sur leur passage.

«N'avez-vous pas cherché le moyen de les détruire? lui demandai-je.

--Que faire, sinon de demander à Allah qui nous les a envoyés de nous

en débarrasser?»

Le tok-saba parti, un vieillard qu'on décore du titre de mirza se

présente; il a l'œil rusé, un profil de sémite. Ce sont des douleurs

rhumatismales qui nous l'amènent; «il sait que nous sommes de bons

médecins, il implore de notre bonté le remède qui va lui rendre la

santé». Nous pensons à Raspail et ordonnons au malade les frictions à

l'eau-de-vie camphrée. Nous lui expliquons la manière de la préparer,

car il peut trouver de l'eau-de-vie de marc excellente à Chirrabad.

Elle est fabriquée en secret par un Juif qui la distille lui-même et

la vend sous le manteau aux tièdes musulmans pour lesquels le Coran

devient lettre morte. Abdou-Zaïr s'en est procuré; elle valait une

bonne eau-de-vie de Bourgogne.

[Illustration: CHIRRABAD ET SA FORTERESSE.

Dessin de MUENIER, d'après les croquis de M. CAPUS.]

Roustem va porter au tok-saba la quinine que nous pouvons lui offrir.

Il constate qu'on peut aller à cheval jusqu'au sommet de la forteresse,

par un chemin qui serpente sur le flanc du monticule. On passe sous

trois portes placées de distance en distance. Entre la deuxième et la

troisième porte est le méguil de Hazret-Ata, un saint dont la tête

est enterrée à cette place; son corps repose près de la ville, dans

un autre méguil qui est un but de pèlerinage. Les dévots ont soin de

descendre de cheval et de traverser à pied l'espace compris entre la

deuxième et la troisième porte. Roustem n'y a pas manqué. Les gens

du peuple racontent qu'à une époque très-éloignée, les infidèles se

sont emparés de la forteresse. Le saint faisait partie des défenseurs;

il fut pris, et les vainqueurs lui tranchèrent la tête. D'aucuns

prétendent que les infidèles auteurs de ce forfait étaient des Russes;

il est probable que les vrais coupables furent les Arabes ou les Mogols.

Le kourbachi ou maître de police de la ville vient nous voir de la part

de la femme du tok-saba qui voudrait bien avoir de la poudre blanche,

comme son mari, car elle souffre de la fièvre, ainsi que sa fille.

--Mais pourquoi le tok-saba ne partage-t-il pas avec son épouse? lui

demandai-je.

--Le tok-saba garde la poudre blanche pour lui-même et ses garçons; il

n'en donne ni à sa femme ni à ses filles.

Pour son compte, le kourbachi professe à l'égard des femmes un

profond mépris. Elles ne lui inspirent qu'un dégoût insurmontable. Il

aime «ailleurs». Le lecteur comprendra la nature des sympathies du

kourbachi, quand je lui aurai dit qu'il habite à environ soixante-dix

kilomètres de ruines que certains indigènes prétendent être celles de

Sodome et de Gomorrhe.

Et le vieil homme à barbe blanche ajoute, en prenant une pose

gracieuse: «Vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal.» En effet,

malgré les soixante-sept ans qu'il avoue, c'est encore un petit homme

très-alerte, qui paraît décidé à vivre de longs jours. Comme un chacal,

il a toujours rôdé autour des puissants. Lorsque Koudaia-Khan était

maître du Ferghanah et Yakoub-Batcha son ministre, le kourbachi était

palefrenier de ce dernier. Koudaia l'éleva ensuite à la position plus

lucrative de maître de vénérie chargé de l'achat des chiens et des

faucons, ainsi que de leur entretien. Puis les Russes s'emparèrent du

Ferghanah, et il s'enfuit à Chirrabad, où il fut heureux de trouver

chez le beg un emploi de soigneur de chevaux. Il s'était résigné à

cette situation infime, quand Zaman-Beg vint à Chirrabad; il sut gagner

les bonnes grâces de l'interprète en lui rendant différents services;

celui-ci le recommanda au beg, qui en fit son chef de police. Depuis

qu'il a obtenu cet avancement, il est le plus heureux des hommes et

mène joyeuse vie. Il s'est fait craindre des habitants de la ville,

qui ne lui ménagent point les petits cadeaux, et il avoue avoir amassé

quelques économies. Il grossit son budget en prélevant ses impôts sur

les voleurs, qu'il traite paternellement, pourvu qu'ils lui donnent la

part du lion. Il sait effrayer à propos les nouveaux venus au bazar, et

ceux-ci cherchent à l'adoucir en lui glissant la pièce dans la main.

Mais les joueurs sont surtout l'objet de tous ses soins. Il moralise le

jeu; avec lui, ce n'est plus une source de querelles qui se terminent

par des coups de couteau. En sa présence, pas de rixes, tout se passe

avec calme, avec ordre; c'est à lui qu'on remet les enjeux; il paye

les gagnants, ayant soin de retenir préalablement la pièce de monnaie

qu'il a bien méritée. Quand il en surprend à jouer sans sa permission,

il crie, tempête, lève le bâton, invoque les défenses du Coran, et les

menace d'une amende; on transige, et le kourbachi empoche. Le beg en

bonne humeur lui fait présent d'un khalat, d'un tchalma. Quand il a

des hôtes, le beg dit au kourbachi: «Tu leur fourniras le charbon et

la chandelle, le foin et l'orge pour leurs chevaux, et tu te payeras

avec des amendes que tu infligeras.» Il ne se le fait pas répéter deux

fois, et, se couvrant du nom de son maître, il commet de nombreuses

extorsions aux dépens des croyants.

En Asie centrale(#74841) · 第 11 / 21 段