1878.--Misère des Kara-Mogouls.--Chasse au lévrier, au fusil à
mèche.--Un drôle d'oiseau.--Le roseau.--Les pillards.--Le gibier
dans la jungle.--Reportage.--Admiration du succès.--On parle de
tigres.--Différentes manières de naviguer, radeaux, outres.--Hommes
qui gîtent.--De l'Amou à Chirrabad.--Exercice illégal de la médecine.
Nous nous dirigeons vers Tchouchka-Gouzar, situé sur l'Amou. La route
ne longe pas immédiatement le fleuve; elle va au nord-est à travers
une plaine imprégnée de sel et un coin de désert que les montagnes
environnantes alimentent du sable de leurs roches effritées. Après deux
heures de cheval, on tourne à l'est; un sentier abrupt bordant le vide
grimpe jusqu'à une gorge qu'on descend du côté de l'Amou qui se déroule
au loin. Le pas de nos chevaux effraye des perdrix qui s'envolent; un
coup de fusil attire l'attention de deux aigles blancs; ils planent un
instant de leurs vastes ailes noires à la pointe, regardent, puis s'en
vont majestueusement.
Au bas de la gorge, à environ quatre verstes, une vingtaine de huttes
en pain de sucre, faites de nattes de roseaux, forment le kichlak
de Kulanacha. Des Turcomans l'habitent. D'énormes mâtins à poil
rude rôdent autour des huttes; ils se précipitent sur nos chevaux,
qu'ils mordent au jarret. Nous avons peine à les écarter à coups de
fouet. Leurs aboiements attirent heureusement leurs maîtres, qui les
rappellent.
En sortant de Koulan-acha, quelques saklis inhabités; puis la route se
rapproche de l'Amou. Voici des aryks qui reçoivent les eaux du fleuve à
l'époque des crues. Ils sont à sec. Les roseaux, les joncs, font comme
une forêt le long du fleuve. Cette jungle est la retraite favorite des
perdrix, des lièvres nains, des sangliers, et le tigre vient y goûter
le frais. Les roseaux sont brûlés aux places que les Turcomans veulent
défricher. C'est par une de ces clairières que nous avons une échappée
de vue sur l'Amou.
Le soleil est bas, l'horizon rouge; sur les îles échouées en travers
du fleuve les flamants et les cigognes sont alignés par bandes; dans
les anses où ils sont à l'abri du courant, les canards sauvages se sont
réunis et se laissent bercer par le remous. Quant à l'Amou, large comme
une mer, il va capricieusement, tourne à droite, à gauche, enlevant à
une rive ce qu'il donne à une autre. Il creuse ici, comble là, à toute
hâte. Calme à la surface, il glisse à travers les plaines sans rompre
le silence de la solitude. La masse énorme de ses eaux s'en va vers
l'ouest. C'est lui le vieil Oxus, conducteur des peuples, qui a indiqué
le chemin de l'Occident aux émigrants des premiers siècles.
Derrière nous, les derniers contre-forts des montagnes de Baïssounne
descendent; le soleil colore les pentes dénudées, fait briller le poli
des roches et resplendir les cimes neigeuses plus blanches que le
turban d'un hadji.
Au sud, devant nous, le désert gris trace sa grande ligne.
Dominés par tant de grandeur, nous restons immobiles, l'œil vague,
heureux en somme d'être la molécule pensante dans cette puissante
nature. De temps à autre, un morceau de la rive cédant aux coups de
langue répétés du Darya se détache et tombe sourdement. Une cigogne en
gaieté qui fait soudain claquer son bec et bat des ailes, nous arrache
à la rêverie et nous rappelle qu'il reste plus d'un tach à courir avant
de bivouaquer.
Le temps de rejoindre notre petite caravane, le soleil a disparu. En un
quart d'heure, la nuit tombe, obscure. Le guide prend la tête, et nous
trottons longtemps en file indienne. Une lumière apparaît à gauche,
des chiens aboient, une conversation s'engage avec des interlocuteurs
placés à trois cents mètres de distance, nous tournons bride; c'est là
que nous passerons la nuit, sous la tente d'un Turcoman, non sans avoir
dévoré d'abord un rôti d'excellent lièvre que nous devons aux jambes
nerveuses des lévriers de l'aoul.
La bande de terrain traversée par la route que nous suivons s'allonge,
pressée entre le fleuve et le chaînon de Kara-Kamar, qui lui donne
son nom. Depuis une vingtaine d'années, ce coin de la Bactriane est
habité par des Turcomans que l'extrême misère a rendus complétement
sédentaires. Ils nous disent appartenir à la tribu des Kara-Mogoul
Turkmènes. Ces gens abandonnent généralement la vie nomade le jour où
ils ont perdu leurs troupeaux; depuis quelques années, le nombre des
«chercheurs de pain», comme les surnomment les Bokhares, va toujours
augmentant. Autrefois, si la sécheresse ou le froid avaient décimé
leurs troupeaux, ils organisaient des expéditions dont le pillage était
le but, et ils revenaient dans leurs campements avec des moutons et
des vaches qui ne leur coûtaient point cher. Il arrivait aussi qu'en
cherchant des moutons, on rencontrait une caravane, on l'assaillait
sans hésiter, on sabrait les trop courageux, on attachait les autres à
la queue du cheval, puis, quand on avait un beau lot de prisonniers,
on s'en allait le vendre sur les marchés de Bokhara et de Khiva.
Maintenant que les Russes dominent à Samarcande, sur l'Atrek, à
l'embouchure de l'Amou, le pillage est de plus en plus difficile.
Force est de demander au sol la subsistance qui se conquérait le sabre
à la main. Le Turkmène renonce peu à peu à rôder dans le désert aux
environs des puits. Les temps sont changés, et celui qui se dressait
sur ses étriers pour deviner à l'horizon la caravane à piller, se
penche maintenant sur l'amatch et trace péniblement un sillon.
«Il y a quelque dix ans, nous dit un Kara-Mogoul, plusieurs d'entre
nous qui connaissaient bien le Darya décidèrent une bande de
Kara-Mogouls à venir s'installer près de Kara-Kamar. Nous nous sommes
mis courageusement à l'œuvre, nous avons défriché le sol, semé le
blé que l'émir nous avait donné et peu à peu fait place nette là où
il n'y avait que roseaux. Le sol n'est pas fertile, mais il s'arrose
facilement et sans grand travail grâce aux débordements périodiques de
l'Amou. Pendant l'hiver, où les eaux sont basses, nous venons camper au
bord du Darya, nous labourons, nous semons, puis, lorsque la neige fond
sur la pente des montagnes, le Darya s'étale, arrose nos champs, nous
reculons devant lui et gagnons les hauteurs.
«Les Kara-Mogouls vivaient pauvrement, mais ils vivaient, quand est
survenu le terrible hiver 1877-1878. Le froid a tué nos vaches, nos
moutons; pas un veau, pas un agneau n'a survécu. Souvent on trouvait le
matin mort gelé sous sa tente tel qu'on avait vu bien portant la veille
dans la soirée. De mémoire d'homme on n'a supporté dans le pays aussi
terrible froid. Deux mois durant, on traversa le Darya sur la glace. Ce
fut une ruine pour nous, et, comble de malheur, l'hiver de 1879-1880 a
été également très-rigoureux, et la misère des Kara-Mogouls n'a fait
qu'augmenter.»
Le campement où nous nous trouvons ne compte pas plus de quatre ou cinq
yourtes en mauvais feutre. Le plus grand nombre vit sous des abris de
roseaux tressés. Voici l'inventaire d'un de ces intérieurs--si c'est
un intérieur que deux nattes appuyées l'une contre l'autre, liées en
haut à une perche et chargées de pierres sur les rebords du bas pour
que le vent ne les emporte point:--une cruche de terre ébréchée, deux
écuelles en bois, un mauvais coffre, un paquet de hardes, une natte
sur le sol servant de lit. Ne parlons point de la vermine. Telle est
«l'habitation» occupée par un homme, une femme et deux enfants. Ils
sont nu-tête, sauf la femme, et nu-pieds. Ils sont vêtus d'une chemise
de coton et d'un caleçon de même étoffe. La femme a un mouchoir sur la
tête, et sa chemise, qui lui tombe sur les chevilles, lui sert en même
temps de robe. La saleté des vêtements est indescriptible. Ils vivent
du lait que leur donnent trois chèvres et du produit de leur travail.
Vous devinez sans peine ce que sont les prolétaires de Kara-Kamar;
ils sont occupés par les «riches», qui ne travaillent point, et pour
lesquels ils labourent, sèment, récoltent, et, pour prix de leur
labeur, ils reçoivent une mesure de riz, un peu de farine, les reliefs
des repas et de vieilles loques dont on ne couvrirait pas un chien chez
nous.
Le plus riche, qui est un serdar (prince), a trois mauvaises vaches,
un cheval, deux chèvres, trois moutons, une tente percée seulement
de quelques trous. Sa fortune peut s'élever à trois cents francs,
meubles et immeubles compris. Il est entouré de la considération de ses
concitoyens.
Les Turcomans sont chasseurs et pêcheurs. Ils aiment à percer le
poisson au moyen du trident retenu par une corde qu'ils lancent avec
une adresse extrême; ils chassent à courre avec des lévriers et à
l'affût avec le fusil à mèche.
La chasse au lévrier est très-simple. Des cavaliers traversent les
fourrés de roseaux de façon à rabattre le lièvre du côté de la plaine,
des piétons tiennent en laisse les chiens, qu'on a eu soin de faire
jeûner, et dès que le lièvre apparaît, on les lâche; les cavaliers
suivent en poussant des cris, et en quelques minutes «l'animal aux
oreilles d'âne» est sous la dent du lévrier. Les cavaliers, qui ont mis
leurs bêtes au galop, s'emparent vite du lièvre, lui arrachent la tête
et la donnent au chien pour prix de sa course.
La chasse avec un fusil à mèche demande plus de précaution. Le chasseur
se met au courant des habitudes du gibier qu'il veut tuer. Quand il
sait à quel endroit le lièvre et les perdrix viennent boire ou manger,
il construit un affût au milieu des roseaux, les lie par la tige,
les courbe de façon à s'abriter, puis il installe son fusil sur sa
fourche--car il a une fourche;--puis il prépare son amadou après s'être
assuré que le bassinet est garni de poudre; puis, se couvrant de son
manteau couleur de sol, de telle sorte qu'on ne reconnaisse pas forme
humaine, il attend, en regardant par les fentes de son habit,--qui n'en
manque jamais,--que la perdrix arrive, qu'elle se tienne en place,
occupée qu'elle est à becqueter les graines ou à tendre son jabot pour
avaler l'eau, et alors le chasseur bat son briquet, allume d'abord la
moelle séchée d'ombellifère, contenue dans un petit sac, qui lui tient
lieu d'amadou, puis la mèche qui doit mettre feu à la poudre dans le
bassinet, et... c'est alors que, assis sur un de ses talons, la tête
penchée sur le canon, il vise avec soin; lorsqu'il a mis au droit, il
laisse tomber la mèche, et le coup part... quelquefois. S'il part,
c'est une pièce tuée. Rarement le Turkmène manque son coup.
Le Nemrod de la tribu qui possède le seul fusil à mèche de Kara-Kamar
vint me rendre visite avec son arme en bandoulière. C'est un immense
gaillard à large face, à petits yeux bridés, aussi long que la
coulevrine avec laquelle il fait la guerre aux perdrix.
Il me salue.
--Montre-moi ton moultik[28]! lui dis-je.
[Note 28: Fusil.]
--Tiens, regarde. Montre-moi le tien.
J'examine l'arme qui est vieille et d'un beau damasquinage. Elle se
compose d'un canon long d'environ un mètre trente, avec une fourche
fixée près de l'extrémité pour l'élever au-dessus du sol d'à peu près
quarante centimètres, et d'une crosse en bois de tilleul grossièrement
taillée. Le canon a un centimètre d'épaisseur; à l'extérieur il a six
pans, à l'intérieur quatre rayures perpendiculaires; le calibre est
de six millimètres. La charge de poudre est très-faible, elle suffit
pour chasser le seul grain de plomb qu'on introduit dans le canon en
le forçant avec une baguette de fer. Une mèche de coton est fixée à
l'extrémité d'un S[29] en fer tournant autour d'un pivot fixé au flanc
de la crosse; on le lève ou on l'abaisse à la main sur le bassinet.
[Note 29: Le serpentin de nos anciennes arquebuses.]
Cependant le Turkmène tourne et retourne mon fusil à percussion
centrale, dont il ne comprend pas le mécanisme, et exprime son
étonnement par des claquements de langue répétés.
Je le démonte et lui donne des explications.
--Tu vois ce petit paquet, il contient la poudre et le plomb.
Réponse: claquement de langue et mouvement de tête.
--On le place ici.
Nouveau claquement de langue et nouveau mouvement de tête.
--Puis on ferme en redressant le canon, on relève les chiens, et pour
tirer, on les fait tomber en pressant avec le doigt sur cette languette
de métal.
Encore un claquement de langue et un mouvement de tête.
Je fais suivre les explications d'une expérience, je tire et recharge
très-rapidement.
--_Djakchi toura_, c'est beau, maître, finit par dire mon
interlocuteur, et immédiatement: Donne-moi de la poudre.
--Si tu as un oiseau vivant à m'apporter en échange, je te donnerai
beaucoup de poudre.
--Donne de la poudre, je t'en apporterai un, un beau.
Je lui donne quelques charges de poudre, et il part après m'avoir
remercié. Il s'en va en balançant son grand corps. Je le rappelle.
--Hé, croyant, j'oubliais de te poser une question. Dis-moi donc d'où
te vient ton beau fusil.
--Je l'ai acheté.
--Où?
--Au bazar.
--Mais à quel bazar? à Karchi?
--Je ne sais pas, fait-il en éclatant de rire.
--Tu ne vois donc pas qu'il l'a volé? me dit mon djiguite Abdou-Zaïr.
Le Turkmène revient au bout de quelques instants, toujours muni de son
fusil; il apporte deux perdrix, qu'il a tuées chacune d'un balle dans
la poitrine. Il les jette à mes pieds.
--Et l'oiseau vivant? demandai-je.
--Il est là, répond-il, dans mon manteau.
Je vois un être s'agiter sous l'étoffe.
--Montre donc ton oiseau.
Mais il ne se presse point.
--Tu sais, Toura, tu m'as promis de la poudre, dit-il en ouvrant
lentement son manteau.
--C'est entendu, fais voir l'oiseau.
Et il me tire par les oreilles un petit lièvre.
--C'est là ton oiseau?
--Ha, ha, tu me donneras de la poudre, ami, tu me l'as promis.
Nous nous mimes tous à rire de l'aplomb du Turkmène qui me donnait un
lièvre pour un oiseau. Les plaisanteries d'Abdou-Zaïr parurent d'abord
le rendre confus, puis il se prit à rire avec nous. Peu lui importaient
nos moqueries; on lui avait donné de la poudre, il avait atteint son
but.
En rôdant le long de l'Amou, je vois une mauvaise barque dissimulée
dans une crique. Elle appartient aux Kara-Mogouls, qui s'en servent
pour transporter sur l'autre rive du sel qu'ils vont vendre à
Mazari-Chérif. Ils descendent ainsi jusqu'à Kilif et même plus bas.
Ils remontent le courant en tirant la barque avec une corde. Ce sel
leur vient des montagnes où on le trouve cristallisé. Ils vendent aussi
des roseaux. Ils les coupent presque à ras du sol, les lient en bottes
qu'ils rassemblent de manière à former un radeau. Munis de vivres pour
quelques jours, ils s'installent sur ce véhicule tout primitif, et
descendent le fleuve jusqu'au point où ils savent devoir trouver des
acquéreurs. Une mauvaise perche leur sert à s'éloigner des obstacles,
ou à se remettre à flot quand ils s'échouent sur un banc de sable.
Lorsqu'ils ont vendu leur provision de roseaux à ceux qui ont une
maison à couvrir ou des nattes à tresser, ils reviennent chez eux en
longeant la rive, avec quelques pièces de monnaie dans la bourse, ou un
morceau d'étoffe acheté au bazar. Le roseau est précieux au Turkmène.
C'est pour lui le combustible dont il se chauffe, la matière dont il
construit sa hutte, et dans les années de sécheresse où l'herbe manque,
quand bêtes et gens s'estiment heureux de ne point mourir de faim, les
jeunes pousses sont encore pour le bétail affamé un aliment qui le
soutient jusqu'au retour des jours meilleurs, et les chèvres et les
vaches donnent assez de laitage à l'homme pour l'empêcher de mourir de
faim.
Les Kara-Mogouls sont exposés aux incursions des Kara-Turkmènes, qui
viennent les piller pendant l'hiver. Ceux-ci n'épargnent point leurs
anciens confrères en pillage. Montés sur des barques, ils procèdent
comme les Normands d'autrefois, avec cette différence qu'ils sont
peu nombreux, les barques étant petites et rares faute de bois. Ils
exécutent leurs coups toujours pendant la nuit. Les pillards descendent
le fleuve avec précaution, et, lorsqu'ils sont arrivés près de
l'endroit où ils doivent «travailler», ils cachent leurs barques, et
eux-mêmes ne donnent pas signe de vie jusqu'au moment décisif; puis à
la faveur de l'obscurité, ils se glissent dans les villages ou près
des tentes, et enlèvent moutons, vaches, chevaux, bref, tout ce qui
leur tombe sous la main. Les chiens donnent l'éveil, tout le monde est
sur pied, un beuglement de vache qu'on arrache à son veau indique la
direction des pillards, les pillés les poursuivent, les atteignent, il
y a bataille et parfois des morts et des blessés. Selon que les uns ou
les autres ont le dessus, les propriétaires reprennent ce qu'on leur a
volé, ou bien les voleurs entassent leur butin dans leurs barques et
gagnent le large. Comme ils opèrent sur une frontière, le lendemain ils
vendent sur la rive afghane ce qu'ils ont pris sur la rive bokhare, et
réciproquement; ils gardent pour leur propre usage les objets ou le
bétail qui leur sont nécessaires.
Le lecteur conviendra sans peine que certaines gens de l'Asie centrale
n'ont pas la vie agréable. Il comprendra tout de suite avec quelle
facilité un intrigant ou un ambitieux, disposant de sommes d'argent
considérables, peut recruter des partisans parmi tant de misérables.
Une révolution, un coup de main ayant pour but de détrôner celui-ci
et de prendre soi-même en main «les rênes de l'État», est la chose
la plus simple. En donnant un à-compte de quelques tengas[30] à un
Turkmène quelconque, en lui jetant un manteau sur le dos, en lui
prêtant un cheval et un sabre, avec la promesse qu'il mangera du riz
tous les jours, de temps à autre du mouton, et qu'il boira du thé,
on le fera chevaucher et guerroyer tant qu'on voudra. Aussi, depuis
des siècles, les chefs turbulents bouleversent le pays, et cela
pourrait durer longtemps encore, car ici le nombre des hommes auxquels
les «douceurs de la paix» sont inconnues est très-considérable. Avec
nos conditions économiques d'Occident, une guerre ruine plus de gens
qu'elle n'en enrichit; et pour bien des Asiatiques c'est presque une
partie de plaisir. Lorsqu'on annonce une prise d'armes sur un point
du territoire, «tamacha», on s'amuse par là, disent les oisifs, et
ils montent à cheval «pour aller voir». Leur véritable intention est
de profiter du désordre pour piller. Cela prendra fin, car les Russes
avancent toujours vers le midi.
[Note 30: Monnaie d'argent valant à peu près quatre-vingts
centimes.]
Le soir du 30 mars, nous arrivons à Tchouchka-Gouzar (le passage
des sangliers), où il y a un bac. En cette saison il passe beaucoup
de voyageurs et de caravanes, les six barques à la disposition du
passeur suffisent à peine au transport des moutons que les marchands
du Turkestan ont la coutume d'aller acheter en hiver dans les environs
de Koundouz et de Koulm[31]. Ils reviennent, en ce moment, avec
leur troupeau qu'ils dirigent sur Samarcande par les montagnes de
Baïssounne, déjà tapissées d'herbe. Dans le temps que nous étions
arrêtés près du bac, les pâtres étaient occupés précisément à débarquer
des moutons stéatopyges à laine longue, de forte taille et bien en
chair. On apercevait sur l'autre rive les troupeaux qui attendaient
leur tour d'être chargés dans les barques, et les cris des bergers
impatientés par la stupidité des bêtes à laine arrivaient jusqu'à nous.
[Note 31: Chulum, sur les cartes allemandes.]
Le surveillant du bac, heureux de voir des Faranguis pour la première
fois, s'invite à prendre le thé avec nous. D'après lui, le gibier
foisonne dans les environs; les lièvres, les faisans, les perdrix
pullulent dans les roseaux; les loups et les sangliers ne manquent pas
non plus, et trois jours avant notre arrivée, il a vu un tigre. Ce
fauve suit les troupeaux de moutons, et prélève sa dîme chemin faisant;
d'ordinaire, il séjourne dans la jungle, où il chasse le sanglier, son
gibier préféré. Notre interlocuteur, qu'Abdou-Zaïr nous donne pour un
lettré, est très-bavard. Nous le questionnons au sujet des ruines qui
nous préoccupent et que nous pensons trouver du côté du Sourkhâne.
Il les connaît; il en fait l'histoire, et immédiatement le voilà qui
improvise un récit où dates et faits sont embrouillés avec un certain
sans gêne. En résumé, il prétend que Tchingiz-Khan a construit ces
villes, qu'Iskandar (Alexandre) les a incendiées et anéanties. Il
croyait peut-être nous être agréable en donnant à l'homme d'Occident le
rôle de destructeur, qu'en qualité d'Asiatique, adorateur de la force,
il tient pour le plus glorieux.
Plusieurs cavaliers descendent du bac et se dirigent du côté de
Chirrabad. D'où viennent-ils?
--De Mazari-Chérif, me dit-il, où ils sont allés prier sur les tombes
des saints.
Abdou m'explique que ce sont des espions envoyés par l'émir de Bokhara,
pour voir de quelle façon les Russes sont traités par les Afghans, et
si Abdourrhaman se montre généreux à l'égard de ses hôtes. Et au fur
et à mesure que les espions reviennent à Chirrabad, le beg écrit un
rapport à son maître pour le tenir au courant des événements. On sait
déjà que la caravane où sont les Russes voyage très-lentement, qu'on
va les recevoir fort bien à Mazari-Chérif, où l'on prépare des fêtes
magnifiques.
La coutume du pays est de suivre pas à pas les étrangers, de les
surveiller, d'informer l'émir de tous leurs faits et gestes. Nous
étions nous-mêmes sous le coup de cette surveillance. Les choses se
passent encore comme au temps d'Ibn-Batoutah, voyageur arabe, qui
visita ces contrées au milieu du quatorzième siècle, et comme il le
raconte à propos du roi de l'Inde, «qui a dans chaque ville de ses
États un correspondant qui lui écrit tout ce qui se passe dans cette
ville et lui annonce tous les étrangers qui y arrivent. Dès l'arrivée
d'un de ceux-ci, on écrit de quel pays il vient; on prend note de son
nom, de son signalement, de ses vêtements, de ses compagnons, du nombre
de ses chevaux et de ses serviteurs, de quelle manière il s'assied et
il mange; en un mot, de toute sa manière d'être, de ses occupations
et des qualités ou des défauts qu'on remarque en lui. Le voyageur ne
parvient à la cour que quand le roi connaît tout ce qui le regarde, et
les largesses que ce prince lui fait sont proportionnées à son mérite.»
C'est le reportage élevé à la hauteur d'une institution, et les
Orientaux y excellent.
Un événement aussi important que la rapide fortune d'Abdourrhaman
défraye toutes les conversations. En Asie, plus que partout ailleurs,
on admire le succès et l'on y adore sans vergogne aujourd'hui ce
qu'on brûlait hier. L'essentiel, en effet, est qu'un homme soit riche
ou puissant, peu importe de quelle façon il aura conquis sa haute
situation. Or, Abdourrhaman-Khan, naguère exilé, est maintenant maître
d'un puissant empire, et on lui ramène pompeusement ses femmes et ses
enfants. Donc, qu'Allah donne une longue vie à Abdourrhaman-Khan!
Abdou-Zaïr partage l'enthousiasme général, et, regardant dans la
direction de l'Afghanistan: «Vois quelle grande terre il possède», et
en même temps il étend les bras grands écartés.
«Abdourrhaman a des trésors immenses, renchérit le surveillant du
bac; il a envoyé cinq cent mille tengas aux Russes qui ont accompagné
ses fils; à Mazari-Chérif, on tient tout prêts pour les fidèles mille
khalats de soie brodés d'or, quarante pouds[32] de thé, cinq cents
pouds de sucre, des milliers de moutons bien gras pour le kabab, je ne
sais combien de batman de riz pour le palao; on régalera tout le monde
pendant huit jours. Quel grand émir!»
[Note 32: Un poud vaut 16 kilogr.; un batman, de 1 à 18 pouds,
selon la région.]
Ces chiffres fantastiques font briller de convoitise les yeux des
bateliers, qui écoutent debout derrière leur patron. S'ils le
pouvaient, ils partiraient immédiatement pour Mazari-Chérif, que l'un
d'eux a déjà visité du reste.
«C'est, dit-il, une grande ville, entourée de champs bien cultivés et
d'une extrême fertilité, car l'eau abonde pour les irrigations.»
Notre société semble très-agréable à tous ces gens, mais nous devons
camper plus loin; nous montons à cheval. Le receveur du bac nous promet
sa visite à Chirrabad, où il compte aller bientôt verser le montant des
péages entre les mains du beg.