Aspect du vieil Oxus.--Les Kara-Mogouls Turkmènes.--L'hiver de

1878.--Misère des Kara-Mogouls.--Chasse au lévrier, au fusil à

mèche.--Un drôle d'oiseau.--Le roseau.--Les pillards.--Le gibier

dans la jungle.--Reportage.--Admiration du succès.--On parle de

tigres.--Différentes manières de naviguer, radeaux, outres.--Hommes

qui gîtent.--De l'Amou à Chirrabad.--Exercice illégal de la médecine.

Nous nous dirigeons vers Tchouchka-Gouzar, situé sur l'Amou. La route

ne longe pas immédiatement le fleuve; elle va au nord-est à travers

une plaine imprégnée de sel et un coin de désert que les montagnes

environnantes alimentent du sable de leurs roches effritées. Après deux

heures de cheval, on tourne à l'est; un sentier abrupt bordant le vide

grimpe jusqu'à une gorge qu'on descend du côté de l'Amou qui se déroule

au loin. Le pas de nos chevaux effraye des perdrix qui s'envolent; un

coup de fusil attire l'attention de deux aigles blancs; ils planent un

instant de leurs vastes ailes noires à la pointe, regardent, puis s'en

vont majestueusement.

Au bas de la gorge, à environ quatre verstes, une vingtaine de huttes

en pain de sucre, faites de nattes de roseaux, forment le kichlak

de Kulanacha. Des Turcomans l'habitent. D'énormes mâtins à poil

rude rôdent autour des huttes; ils se précipitent sur nos chevaux,

qu'ils mordent au jarret. Nous avons peine à les écarter à coups de

fouet. Leurs aboiements attirent heureusement leurs maîtres, qui les

rappellent.

En sortant de Koulan-acha, quelques saklis inhabités; puis la route se

rapproche de l'Amou. Voici des aryks qui reçoivent les eaux du fleuve à

l'époque des crues. Ils sont à sec. Les roseaux, les joncs, font comme

une forêt le long du fleuve. Cette jungle est la retraite favorite des

perdrix, des lièvres nains, des sangliers, et le tigre vient y goûter

le frais. Les roseaux sont brûlés aux places que les Turcomans veulent

défricher. C'est par une de ces clairières que nous avons une échappée

de vue sur l'Amou.

Le soleil est bas, l'horizon rouge; sur les îles échouées en travers

du fleuve les flamants et les cigognes sont alignés par bandes; dans

les anses où ils sont à l'abri du courant, les canards sauvages se sont

réunis et se laissent bercer par le remous. Quant à l'Amou, large comme

une mer, il va capricieusement, tourne à droite, à gauche, enlevant à

une rive ce qu'il donne à une autre. Il creuse ici, comble là, à toute

hâte. Calme à la surface, il glisse à travers les plaines sans rompre

le silence de la solitude. La masse énorme de ses eaux s'en va vers

l'ouest. C'est lui le vieil Oxus, conducteur des peuples, qui a indiqué

le chemin de l'Occident aux émigrants des premiers siècles.

Derrière nous, les derniers contre-forts des montagnes de Baïssounne

descendent; le soleil colore les pentes dénudées, fait briller le poli

des roches et resplendir les cimes neigeuses plus blanches que le

turban d'un hadji.

Au sud, devant nous, le désert gris trace sa grande ligne.

Dominés par tant de grandeur, nous restons immobiles, l'œil vague,

heureux en somme d'être la molécule pensante dans cette puissante

nature. De temps à autre, un morceau de la rive cédant aux coups de

langue répétés du Darya se détache et tombe sourdement. Une cigogne en

gaieté qui fait soudain claquer son bec et bat des ailes, nous arrache

à la rêverie et nous rappelle qu'il reste plus d'un tach à courir avant

de bivouaquer.

Le temps de rejoindre notre petite caravane, le soleil a disparu. En un

quart d'heure, la nuit tombe, obscure. Le guide prend la tête, et nous

trottons longtemps en file indienne. Une lumière apparaît à gauche,

des chiens aboient, une conversation s'engage avec des interlocuteurs

placés à trois cents mètres de distance, nous tournons bride; c'est là

que nous passerons la nuit, sous la tente d'un Turcoman, non sans avoir

dévoré d'abord un rôti d'excellent lièvre que nous devons aux jambes

nerveuses des lévriers de l'aoul.

La bande de terrain traversée par la route que nous suivons s'allonge,

pressée entre le fleuve et le chaînon de Kara-Kamar, qui lui donne

son nom. Depuis une vingtaine d'années, ce coin de la Bactriane est

habité par des Turcomans que l'extrême misère a rendus complétement

sédentaires. Ils nous disent appartenir à la tribu des Kara-Mogoul

Turkmènes. Ces gens abandonnent généralement la vie nomade le jour où

ils ont perdu leurs troupeaux; depuis quelques années, le nombre des

«chercheurs de pain», comme les surnomment les Bokhares, va toujours

augmentant. Autrefois, si la sécheresse ou le froid avaient décimé

leurs troupeaux, ils organisaient des expéditions dont le pillage était

le but, et ils revenaient dans leurs campements avec des moutons et

des vaches qui ne leur coûtaient point cher. Il arrivait aussi qu'en

cherchant des moutons, on rencontrait une caravane, on l'assaillait

sans hésiter, on sabrait les trop courageux, on attachait les autres à

la queue du cheval, puis, quand on avait un beau lot de prisonniers,

on s'en allait le vendre sur les marchés de Bokhara et de Khiva.

Maintenant que les Russes dominent à Samarcande, sur l'Atrek, à

l'embouchure de l'Amou, le pillage est de plus en plus difficile.

Force est de demander au sol la subsistance qui se conquérait le sabre

à la main. Le Turkmène renonce peu à peu à rôder dans le désert aux

environs des puits. Les temps sont changés, et celui qui se dressait

sur ses étriers pour deviner à l'horizon la caravane à piller, se

penche maintenant sur l'amatch et trace péniblement un sillon.

«Il y a quelque dix ans, nous dit un Kara-Mogoul, plusieurs d'entre

nous qui connaissaient bien le Darya décidèrent une bande de

Kara-Mogouls à venir s'installer près de Kara-Kamar. Nous nous sommes

mis courageusement à l'œuvre, nous avons défriché le sol, semé le

blé que l'émir nous avait donné et peu à peu fait place nette là où

il n'y avait que roseaux. Le sol n'est pas fertile, mais il s'arrose

facilement et sans grand travail grâce aux débordements périodiques de

l'Amou. Pendant l'hiver, où les eaux sont basses, nous venons camper au

bord du Darya, nous labourons, nous semons, puis, lorsque la neige fond

sur la pente des montagnes, le Darya s'étale, arrose nos champs, nous

reculons devant lui et gagnons les hauteurs.

«Les Kara-Mogouls vivaient pauvrement, mais ils vivaient, quand est

survenu le terrible hiver 1877-1878. Le froid a tué nos vaches, nos

moutons; pas un veau, pas un agneau n'a survécu. Souvent on trouvait le

matin mort gelé sous sa tente tel qu'on avait vu bien portant la veille

dans la soirée. De mémoire d'homme on n'a supporté dans le pays aussi

terrible froid. Deux mois durant, on traversa le Darya sur la glace. Ce

fut une ruine pour nous, et, comble de malheur, l'hiver de 1879-1880 a

été également très-rigoureux, et la misère des Kara-Mogouls n'a fait

qu'augmenter.»

Le campement où nous nous trouvons ne compte pas plus de quatre ou cinq

yourtes en mauvais feutre. Le plus grand nombre vit sous des abris de

roseaux tressés. Voici l'inventaire d'un de ces intérieurs--si c'est

un intérieur que deux nattes appuyées l'une contre l'autre, liées en

haut à une perche et chargées de pierres sur les rebords du bas pour

que le vent ne les emporte point:--une cruche de terre ébréchée, deux

écuelles en bois, un mauvais coffre, un paquet de hardes, une natte

sur le sol servant de lit. Ne parlons point de la vermine. Telle est

«l'habitation» occupée par un homme, une femme et deux enfants. Ils

sont nu-tête, sauf la femme, et nu-pieds. Ils sont vêtus d'une chemise

de coton et d'un caleçon de même étoffe. La femme a un mouchoir sur la

tête, et sa chemise, qui lui tombe sur les chevilles, lui sert en même

temps de robe. La saleté des vêtements est indescriptible. Ils vivent

du lait que leur donnent trois chèvres et du produit de leur travail.

Vous devinez sans peine ce que sont les prolétaires de Kara-Kamar;

ils sont occupés par les «riches», qui ne travaillent point, et pour

lesquels ils labourent, sèment, récoltent, et, pour prix de leur

labeur, ils reçoivent une mesure de riz, un peu de farine, les reliefs

des repas et de vieilles loques dont on ne couvrirait pas un chien chez

nous.

Le plus riche, qui est un serdar (prince), a trois mauvaises vaches,

un cheval, deux chèvres, trois moutons, une tente percée seulement

de quelques trous. Sa fortune peut s'élever à trois cents francs,

meubles et immeubles compris. Il est entouré de la considération de ses

concitoyens.

Les Turcomans sont chasseurs et pêcheurs. Ils aiment à percer le

poisson au moyen du trident retenu par une corde qu'ils lancent avec

une adresse extrême; ils chassent à courre avec des lévriers et à

l'affût avec le fusil à mèche.

La chasse au lévrier est très-simple. Des cavaliers traversent les

fourrés de roseaux de façon à rabattre le lièvre du côté de la plaine,

des piétons tiennent en laisse les chiens, qu'on a eu soin de faire

jeûner, et dès que le lièvre apparaît, on les lâche; les cavaliers

suivent en poussant des cris, et en quelques minutes «l'animal aux

oreilles d'âne» est sous la dent du lévrier. Les cavaliers, qui ont mis

leurs bêtes au galop, s'emparent vite du lièvre, lui arrachent la tête

et la donnent au chien pour prix de sa course.

La chasse avec un fusil à mèche demande plus de précaution. Le chasseur

se met au courant des habitudes du gibier qu'il veut tuer. Quand il

sait à quel endroit le lièvre et les perdrix viennent boire ou manger,

il construit un affût au milieu des roseaux, les lie par la tige,

les courbe de façon à s'abriter, puis il installe son fusil sur sa

fourche--car il a une fourche;--puis il prépare son amadou après s'être

assuré que le bassinet est garni de poudre; puis, se couvrant de son

manteau couleur de sol, de telle sorte qu'on ne reconnaisse pas forme

humaine, il attend, en regardant par les fentes de son habit,--qui n'en

manque jamais,--que la perdrix arrive, qu'elle se tienne en place,

occupée qu'elle est à becqueter les graines ou à tendre son jabot pour

avaler l'eau, et alors le chasseur bat son briquet, allume d'abord la

moelle séchée d'ombellifère, contenue dans un petit sac, qui lui tient

lieu d'amadou, puis la mèche qui doit mettre feu à la poudre dans le

bassinet, et... c'est alors que, assis sur un de ses talons, la tête

penchée sur le canon, il vise avec soin; lorsqu'il a mis au droit, il

laisse tomber la mèche, et le coup part... quelquefois. S'il part,

c'est une pièce tuée. Rarement le Turkmène manque son coup.

Le Nemrod de la tribu qui possède le seul fusil à mèche de Kara-Kamar

vint me rendre visite avec son arme en bandoulière. C'est un immense

gaillard à large face, à petits yeux bridés, aussi long que la

coulevrine avec laquelle il fait la guerre aux perdrix.

Il me salue.

--Montre-moi ton moultik[28]! lui dis-je.

[Note 28: Fusil.]

--Tiens, regarde. Montre-moi le tien.

J'examine l'arme qui est vieille et d'un beau damasquinage. Elle se

compose d'un canon long d'environ un mètre trente, avec une fourche

fixée près de l'extrémité pour l'élever au-dessus du sol d'à peu près

quarante centimètres, et d'une crosse en bois de tilleul grossièrement

taillée. Le canon a un centimètre d'épaisseur; à l'extérieur il a six

pans, à l'intérieur quatre rayures perpendiculaires; le calibre est

de six millimètres. La charge de poudre est très-faible, elle suffit

pour chasser le seul grain de plomb qu'on introduit dans le canon en

le forçant avec une baguette de fer. Une mèche de coton est fixée à

l'extrémité d'un S[29] en fer tournant autour d'un pivot fixé au flanc

de la crosse; on le lève ou on l'abaisse à la main sur le bassinet.

[Note 29: Le serpentin de nos anciennes arquebuses.]

Cependant le Turkmène tourne et retourne mon fusil à percussion

centrale, dont il ne comprend pas le mécanisme, et exprime son

étonnement par des claquements de langue répétés.

Je le démonte et lui donne des explications.

--Tu vois ce petit paquet, il contient la poudre et le plomb.

Réponse: claquement de langue et mouvement de tête.

--On le place ici.

Nouveau claquement de langue et nouveau mouvement de tête.

--Puis on ferme en redressant le canon, on relève les chiens, et pour

tirer, on les fait tomber en pressant avec le doigt sur cette languette

de métal.

Encore un claquement de langue et un mouvement de tête.

Je fais suivre les explications d'une expérience, je tire et recharge

très-rapidement.

--_Djakchi toura_, c'est beau, maître, finit par dire mon

interlocuteur, et immédiatement: Donne-moi de la poudre.

--Si tu as un oiseau vivant à m'apporter en échange, je te donnerai

beaucoup de poudre.

--Donne de la poudre, je t'en apporterai un, un beau.

Je lui donne quelques charges de poudre, et il part après m'avoir

remercié. Il s'en va en balançant son grand corps. Je le rappelle.

--Hé, croyant, j'oubliais de te poser une question. Dis-moi donc d'où

te vient ton beau fusil.

--Je l'ai acheté.

--Où?

--Au bazar.

--Mais à quel bazar? à Karchi?

--Je ne sais pas, fait-il en éclatant de rire.

--Tu ne vois donc pas qu'il l'a volé? me dit mon djiguite Abdou-Zaïr.

Le Turkmène revient au bout de quelques instants, toujours muni de son

fusil; il apporte deux perdrix, qu'il a tuées chacune d'un balle dans

la poitrine. Il les jette à mes pieds.

--Et l'oiseau vivant? demandai-je.

--Il est là, répond-il, dans mon manteau.

Je vois un être s'agiter sous l'étoffe.

--Montre donc ton oiseau.

Mais il ne se presse point.

--Tu sais, Toura, tu m'as promis de la poudre, dit-il en ouvrant

lentement son manteau.

--C'est entendu, fais voir l'oiseau.

Et il me tire par les oreilles un petit lièvre.

--C'est là ton oiseau?

--Ha, ha, tu me donneras de la poudre, ami, tu me l'as promis.

Nous nous mimes tous à rire de l'aplomb du Turkmène qui me donnait un

lièvre pour un oiseau. Les plaisanteries d'Abdou-Zaïr parurent d'abord

le rendre confus, puis il se prit à rire avec nous. Peu lui importaient

nos moqueries; on lui avait donné de la poudre, il avait atteint son

but.

En rôdant le long de l'Amou, je vois une mauvaise barque dissimulée

dans une crique. Elle appartient aux Kara-Mogouls, qui s'en servent

pour transporter sur l'autre rive du sel qu'ils vont vendre à

Mazari-Chérif. Ils descendent ainsi jusqu'à Kilif et même plus bas.

Ils remontent le courant en tirant la barque avec une corde. Ce sel

leur vient des montagnes où on le trouve cristallisé. Ils vendent aussi

des roseaux. Ils les coupent presque à ras du sol, les lient en bottes

qu'ils rassemblent de manière à former un radeau. Munis de vivres pour

quelques jours, ils s'installent sur ce véhicule tout primitif, et

descendent le fleuve jusqu'au point où ils savent devoir trouver des

acquéreurs. Une mauvaise perche leur sert à s'éloigner des obstacles,

ou à se remettre à flot quand ils s'échouent sur un banc de sable.

Lorsqu'ils ont vendu leur provision de roseaux à ceux qui ont une

maison à couvrir ou des nattes à tresser, ils reviennent chez eux en

longeant la rive, avec quelques pièces de monnaie dans la bourse, ou un

morceau d'étoffe acheté au bazar. Le roseau est précieux au Turkmène.

C'est pour lui le combustible dont il se chauffe, la matière dont il

construit sa hutte, et dans les années de sécheresse où l'herbe manque,

quand bêtes et gens s'estiment heureux de ne point mourir de faim, les

jeunes pousses sont encore pour le bétail affamé un aliment qui le

soutient jusqu'au retour des jours meilleurs, et les chèvres et les

vaches donnent assez de laitage à l'homme pour l'empêcher de mourir de

faim.

Les Kara-Mogouls sont exposés aux incursions des Kara-Turkmènes, qui

viennent les piller pendant l'hiver. Ceux-ci n'épargnent point leurs

anciens confrères en pillage. Montés sur des barques, ils procèdent

comme les Normands d'autrefois, avec cette différence qu'ils sont

peu nombreux, les barques étant petites et rares faute de bois. Ils

exécutent leurs coups toujours pendant la nuit. Les pillards descendent

le fleuve avec précaution, et, lorsqu'ils sont arrivés près de

l'endroit où ils doivent «travailler», ils cachent leurs barques, et

eux-mêmes ne donnent pas signe de vie jusqu'au moment décisif; puis à

la faveur de l'obscurité, ils se glissent dans les villages ou près

des tentes, et enlèvent moutons, vaches, chevaux, bref, tout ce qui

leur tombe sous la main. Les chiens donnent l'éveil, tout le monde est

sur pied, un beuglement de vache qu'on arrache à son veau indique la

direction des pillards, les pillés les poursuivent, les atteignent, il

y a bataille et parfois des morts et des blessés. Selon que les uns ou

les autres ont le dessus, les propriétaires reprennent ce qu'on leur a

volé, ou bien les voleurs entassent leur butin dans leurs barques et

gagnent le large. Comme ils opèrent sur une frontière, le lendemain ils

vendent sur la rive afghane ce qu'ils ont pris sur la rive bokhare, et

réciproquement; ils gardent pour leur propre usage les objets ou le

bétail qui leur sont nécessaires.

Le lecteur conviendra sans peine que certaines gens de l'Asie centrale

n'ont pas la vie agréable. Il comprendra tout de suite avec quelle

facilité un intrigant ou un ambitieux, disposant de sommes d'argent

considérables, peut recruter des partisans parmi tant de misérables.

Une révolution, un coup de main ayant pour but de détrôner celui-ci

et de prendre soi-même en main «les rênes de l'État», est la chose

la plus simple. En donnant un à-compte de quelques tengas[30] à un

Turkmène quelconque, en lui jetant un manteau sur le dos, en lui

prêtant un cheval et un sabre, avec la promesse qu'il mangera du riz

tous les jours, de temps à autre du mouton, et qu'il boira du thé,

on le fera chevaucher et guerroyer tant qu'on voudra. Aussi, depuis

des siècles, les chefs turbulents bouleversent le pays, et cela

pourrait durer longtemps encore, car ici le nombre des hommes auxquels

les «douceurs de la paix» sont inconnues est très-considérable. Avec

nos conditions économiques d'Occident, une guerre ruine plus de gens

qu'elle n'en enrichit; et pour bien des Asiatiques c'est presque une

partie de plaisir. Lorsqu'on annonce une prise d'armes sur un point

du territoire, «tamacha», on s'amuse par là, disent les oisifs, et

ils montent à cheval «pour aller voir». Leur véritable intention est

de profiter du désordre pour piller. Cela prendra fin, car les Russes

avancent toujours vers le midi.

[Note 30: Monnaie d'argent valant à peu près quatre-vingts

centimes.]

Le soir du 30 mars, nous arrivons à Tchouchka-Gouzar (le passage

des sangliers), où il y a un bac. En cette saison il passe beaucoup

de voyageurs et de caravanes, les six barques à la disposition du

passeur suffisent à peine au transport des moutons que les marchands

du Turkestan ont la coutume d'aller acheter en hiver dans les environs

de Koundouz et de Koulm[31]. Ils reviennent, en ce moment, avec

leur troupeau qu'ils dirigent sur Samarcande par les montagnes de

Baïssounne, déjà tapissées d'herbe. Dans le temps que nous étions

arrêtés près du bac, les pâtres étaient occupés précisément à débarquer

des moutons stéatopyges à laine longue, de forte taille et bien en

chair. On apercevait sur l'autre rive les troupeaux qui attendaient

leur tour d'être chargés dans les barques, et les cris des bergers

impatientés par la stupidité des bêtes à laine arrivaient jusqu'à nous.

[Note 31: Chulum, sur les cartes allemandes.]

Le surveillant du bac, heureux de voir des Faranguis pour la première

fois, s'invite à prendre le thé avec nous. D'après lui, le gibier

foisonne dans les environs; les lièvres, les faisans, les perdrix

pullulent dans les roseaux; les loups et les sangliers ne manquent pas

non plus, et trois jours avant notre arrivée, il a vu un tigre. Ce

fauve suit les troupeaux de moutons, et prélève sa dîme chemin faisant;

d'ordinaire, il séjourne dans la jungle, où il chasse le sanglier, son

gibier préféré. Notre interlocuteur, qu'Abdou-Zaïr nous donne pour un

lettré, est très-bavard. Nous le questionnons au sujet des ruines qui

nous préoccupent et que nous pensons trouver du côté du Sourkhâne.

Il les connaît; il en fait l'histoire, et immédiatement le voilà qui

improvise un récit où dates et faits sont embrouillés avec un certain

sans gêne. En résumé, il prétend que Tchingiz-Khan a construit ces

villes, qu'Iskandar (Alexandre) les a incendiées et anéanties. Il

croyait peut-être nous être agréable en donnant à l'homme d'Occident le

rôle de destructeur, qu'en qualité d'Asiatique, adorateur de la force,

il tient pour le plus glorieux.

Plusieurs cavaliers descendent du bac et se dirigent du côté de

Chirrabad. D'où viennent-ils?

--De Mazari-Chérif, me dit-il, où ils sont allés prier sur les tombes

des saints.

Abdou m'explique que ce sont des espions envoyés par l'émir de Bokhara,

pour voir de quelle façon les Russes sont traités par les Afghans, et

si Abdourrhaman se montre généreux à l'égard de ses hôtes. Et au fur

et à mesure que les espions reviennent à Chirrabad, le beg écrit un

rapport à son maître pour le tenir au courant des événements. On sait

déjà que la caravane où sont les Russes voyage très-lentement, qu'on

va les recevoir fort bien à Mazari-Chérif, où l'on prépare des fêtes

magnifiques.

La coutume du pays est de suivre pas à pas les étrangers, de les

surveiller, d'informer l'émir de tous leurs faits et gestes. Nous

étions nous-mêmes sous le coup de cette surveillance. Les choses se

passent encore comme au temps d'Ibn-Batoutah, voyageur arabe, qui

visita ces contrées au milieu du quatorzième siècle, et comme il le

raconte à propos du roi de l'Inde, «qui a dans chaque ville de ses

États un correspondant qui lui écrit tout ce qui se passe dans cette

ville et lui annonce tous les étrangers qui y arrivent. Dès l'arrivée

d'un de ceux-ci, on écrit de quel pays il vient; on prend note de son

nom, de son signalement, de ses vêtements, de ses compagnons, du nombre

de ses chevaux et de ses serviteurs, de quelle manière il s'assied et

il mange; en un mot, de toute sa manière d'être, de ses occupations

et des qualités ou des défauts qu'on remarque en lui. Le voyageur ne

parvient à la cour que quand le roi connaît tout ce qui le regarde, et

les largesses que ce prince lui fait sont proportionnées à son mérite.»

C'est le reportage élevé à la hauteur d'une institution, et les

Orientaux y excellent.

Un événement aussi important que la rapide fortune d'Abdourrhaman

défraye toutes les conversations. En Asie, plus que partout ailleurs,

on admire le succès et l'on y adore sans vergogne aujourd'hui ce

qu'on brûlait hier. L'essentiel, en effet, est qu'un homme soit riche

ou puissant, peu importe de quelle façon il aura conquis sa haute

situation. Or, Abdourrhaman-Khan, naguère exilé, est maintenant maître

d'un puissant empire, et on lui ramène pompeusement ses femmes et ses

enfants. Donc, qu'Allah donne une longue vie à Abdourrhaman-Khan!

Abdou-Zaïr partage l'enthousiasme général, et, regardant dans la

direction de l'Afghanistan: «Vois quelle grande terre il possède», et

en même temps il étend les bras grands écartés.

«Abdourrhaman a des trésors immenses, renchérit le surveillant du

bac; il a envoyé cinq cent mille tengas aux Russes qui ont accompagné

ses fils; à Mazari-Chérif, on tient tout prêts pour les fidèles mille

khalats de soie brodés d'or, quarante pouds[32] de thé, cinq cents

pouds de sucre, des milliers de moutons bien gras pour le kabab, je ne

sais combien de batman de riz pour le palao; on régalera tout le monde

pendant huit jours. Quel grand émir!»

[Note 32: Un poud vaut 16 kilogr.; un batman, de 1 à 18 pouds,

selon la région.]

Ces chiffres fantastiques font briller de convoitise les yeux des

bateliers, qui écoutent debout derrière leur patron. S'ils le

pouvaient, ils partiraient immédiatement pour Mazari-Chérif, que l'un

d'eux a déjà visité du reste.

«C'est, dit-il, une grande ville, entourée de champs bien cultivés et

d'une extrême fertilité, car l'eau abonde pour les irrigations.»

Notre société semble très-agréable à tous ces gens, mais nous devons

camper plus loin; nous montons à cheval. Le receveur du bac nous promet

sa visite à Chirrabad, où il compte aller bientôt verser le montant des

péages entre les mains du beg.

En Asie centrale(#74841) · 第 10 / 21 段