mi-chemin, une trentaine de Turcomans sont réunis sur un tertre; ils
ont tous une pelle de bois à la main. L'un d'eux se détache du groupe
et, s'approchant du chef de notre troupe, lui présente sur sa pelle un
morceau de pain et une poignée de sel, avec force salamalecs. C'est une
manière de rendre l'hommage.
Sur ces entrefaites arrive le beg de Kilif, qui vient à notre
rencontre pour nous saluer. Ce personnage est de taille moyenne, brun,
au nez crochu, à l'air martial. Il est somptueusement vêtu. Son manteau
est de beau velours rouge de Bokhara, sa ceinture est plaquée d'argent,
son sabre recourbé est orné de turquoises et de rubis, il a chaussé des
bottes en chagrin vert dont la pointe se redresse, monte un magnifique
étalon blanc très-fringant. L'importance de Kilif ne répond pas à la
belle tenue du beg. La ville qu'il commande, juchée sur une colline
près de l'Amou, mérite plutôt le nom de village. Et bien que le violent
soleil du midi force les ombres, donne à Kilif une physionomie toute
orientale, les maisons ont l'air si misérable, la forteresse crevassée
qui les domine, fière dans sa gueuserie, et semblant menacer le fortin
afghan sur l'autre rive, a l'air si décrépit, qu'on n'a pas la moindre
envie de chanter: «C'est là que je voudrais vivre.» Un boulevardier
parisien à qui l'on montrerait brusquement Kilif s'écrierait
immédiatement: «Quelle dèche!»
Nous campons au pied de la forteresse, à l'ombre de saules touffus.
Sur l'autre rive on distingue les tentes blanches qui attendent les
jeunes princes afghans et leurs hôtes. Les Turcomans tirent des coups
de fusil, que l'écho répète avec le bruit du canon. Tout le monde est
content d'être arrivé à l'Amou: la journée se passe en réjouissances.
Le soir, on entend les fifres et les doumbouraks. Chacun se régale de
l'excellente eau du fleuve.
[Illustration: KILIF.
Dessin de GIRARDOT, d'après les croquis de M. CAPUS.]
L'Amou, resserré ici entre deux monticules de grès calcarifères, a
environ quatre cents mètres de largeur. Il charrie en quantité énorme
des sables dont le déplacement incessant modifie presque chaque jour
le chenal. Bien que l'époque des crues ne soit pas encore arrivée,
il roule ses eaux avec une vitesse qui dépasse déjà plus de quatre
kilomètres à l'heure. On passe d'une rive à l'autre au moyen de
quatre grands bacs à fonds plats. Deux de ces bacs appartiennent aux
Bokhares, les deux autres aux Afghans. Le prix du transport d'une rive
à l'autre varie selon la nature et le poids de l'objet à passer. Et les
deux émirs font, paraît-il, de belles recettes. Kilif se trouvant sur
le chemin des caravanes qui viennent de l'Afghanistan ou du Bokhara,
et la traversée, à cet endroit, étant plus facile qu'à Patta-Kissar à
l'époque des grandes eaux, les péages perçus par les deux émirs sont
considérables.
Chaque bac est traîné par deux chevaux attachés à l'avant au moyen
d'une corde assez courte pour leur maintenir la tête hors de l'eau
quand ils sont obligés de nager. Deux hommes les guident et les
excitent de la voix. Quand les chevaux prennent pied, ils tirent la
barque; dans l'eau profonde, ils nagent. A l'arrière, deux ou quatre
rameurs manœuvrent de grossiers avirons pour aider aux pauvres bêtes
efflanquées par un va-et-vient continuel. Il faudra deux jours pour
transporter la caravane sur l'autre bord, deux jours de repos pour
nous, dont nous profitons pour mettre les notes au courant.
Comme à Karchi, le docteur donne de nombreuses consultations. Les
maladies dominantes sont encore celles de la peau, les ophtalmies et
la syphilis. Le Khodja-Saïb lui-même vient réclamer les secours de
la médecine. Il souffre d'une névralgie faciale. Nous le retenons
longtemps sous notre tente. Le Khodja-Saïb se tient assez bien au point
de vue européen. Quoique ministre et ambassadeur extraordinaire, il
se mouche pourtant dans ses doigts; il n'emploie point la fourchette
pour manger; mais ces remarques occidentales faites, il n'en reste pas
moins un homme très-fin, très-intelligent, s'exprimant facilement et
avec dignité. C'est lui qui nous parle en termes imagés des habitants
du mystérieux Kafiristan, situé au sud de l'Hindou-Kouch. Les Kafirs,
dit-il, sont beaux comme des anges, leurs cheveux sont bruns. Ils sont
dans leurs montagnes aussi nombreux que les arbres dans la forêt: quand
ils lancent une pierre contre un de leurs ennemis, s'ils l'atteignent
dans la poitrine, la pierre lui sort par le dos; quand ils courent,
on ne voit point leurs pieds toucher le sol. Ils viennent parfois en
Afghanistan ou dans le pays avoisinant le leur, mais ils ne veulent
point que les étrangers pénètrent chez eux. Leurs femmes sont également
grandes, fortes, blanches et d'une si éclatante beauté qu'en payant
cent et même mille roupies chaque «empan» de leurs corps, on les
achèterait à bon compte.
Khodja-Saïb est veuf depuis neuf ans. Il avait une femme qu'il aimait
beaucoup; elle était une amie pour lui. Il a versé bien des larmes
lorsqu'elle est morte. Il n'a point voulu prendre d'autre femme tandis
qu'il était encore jeune, car il était sûr de ne pouvoir remplacer
celle qu'il avait perdue. Puis les années sont venues, et il mourra
seul.
L'Afghan n'a rien de l'obséquiosité et de la platitude du Bokhare, qui
manque d'énergie physique et morale. C'est un homme vivace; nerveux,
à l'aspect mâle, marchant d'un pas alerte, la tête haute, sa figure
marque l'énergie. Le nez est droit, quelquefois gros, les pommettes
peu marquées, le bas du visage étroit, le menton accentué. L'œil
généralement noir, quelquefois bleu ou gris, est fendu en amande et
très-beau; le regard est dur. Le cou, souvent court, s'enfonce dans
des épaules carrées. Les Afghans sont élancés. Leurs membres sont peu
volumineux, mais garnis de muscles courts et puissants. Les pieds sont
grands et peu larges, les doigts des mains très-longs. L'ensemble de
l'Afghan indique la détente autant que la résistance.
Les Afghans parlent de leur émir avec un sans gêne qui surprend dans
ce pays où semble être née l'adoration de la force, où l'aplatissement
devant le maître n'est point un avilissement. Ils le critiquent à
haute voix. Ils disent franchement qu'en telle circonstance il s'est
mal conduit, que dans telle autre il eût pu mieux faire. Ils parlent à
leurs chefs comme à des égaux. On pense au «sino non» que les Aragonais
adressaient aux rois de leur pays, quand on voit leur profond sentiment
d'indépendance personnelle et leur fière attitude devant leurs émirs.
L'anecdote suivante est caractéristique.
La coutume, en pays afghan, est que si un habitant rencontre son émir,
il le salue, et l'émir rend aussitôt le salut. Un jour, l'émir se
promenait, il avait l'esprit occupé, et, distrait, il ne fit point
attention à un passant qui le saluait et ne lui rendit point le salut.
L'Afghan attendit à côté de l'émir, qui l'aperçut enfin.
--Que me veux-tu?--Je t'ai dit: _Salam aleïkom_ (le salut sur toi),
et tu n'as pas répondu.--_Valeïkom assalâm_ (et sur toi le salut),
réplique l'émir, puis il continue son chemin.
Et l'autre s'en va content.
Ces gens parlent avec fierté de leur pays; c'est chez eux que nous
avons rencontré pour la première fois en Asie un amour de la patrie,
un orgueil national. Tandis que leurs voisins des bord de l'Amou,
indifférents à qui les domine, se soumettent à tous les envahisseurs,
d'où qu'ils viennent, les Afghans ont, au contraire, une préoccupation
constante de maintenir leur indépendance. Ayant conscience de leur
valeur personnelle, ils s'estiment supérieurs au reste des Asiatiques,
mais, soucieux de l'avenir, ils se défient également des Anglais et des
Russes, dont ils comprennent la puissance et les ambitions.
On ne doit donc pas s'étonner de leur haine contre les Européens et
de ce qu'ils empêchent les voyageurs de pénétrer dans leur pays. Pour
eux, un explorateur sera toujours un ennemi; ils le prendront pour un
Anglais ou un Russe qui veut étudier le terrain et préparer la voie aux
gens de guerre.
Durant la première journée de notre séjour, les Turcomans et les
Afghans passent sur l'autre rive.
Le deuxième jour, c'est le tour des Cosaques, des djiguites et de
leurs chevaux. L'embarquement des bêtes donne beaucoup de peine: si
quelques chevaux sautent dans la barque sur un signe de leurs maîtres,
d'autres, plus jeunes et non initiés à cette manœuvre, font des essais
infructueux, puis ne veulent plus quitter la terre ferme. Leurs maîtres
les excitent à bien faire de la voix, du geste, à coups de fouet sur
la croupe; deux hommes tirent la bride, d'autres poussent derrière.
Un cheval reste sourd aux exhortations, insensible aux coups; il ne
bouge pas; on lui attache une solide corde à une des jambes de devant,
on tire, voilà une jambe par-dessus bord, l'autre suivra, grâce aux
efforts de Cosaques herculéens qui le poussent ou mieux le jettent dans
la barque. On entend des cris, des coups de fouet, des malédictions
à l'adresse du cheval, des rires provoqués par l'impuissance d'un
cavalier; un djiguite tire son cheval par la queue, un autre, robuste
et hardi compère, enlève littéralement sa monture. La patience des
hommes vient à bout de l'entêtement des bêtes, et le chargement est
complet sans brutalité de personne. Les chevaux alignés, il ne reste
plus qu'à atteler les deux animaux étiques qui doivent traîner le bac:
ils n'ont rien de la mine florissante des chevaux marins des tableaux
allégoriques du grand siècle. Appréciant mieux que les chevaux des
Cosaques l'agrément d'une traversée de l'Amou, l'un d'eux s'élance et
tombe au milieu des passagers, ses congénères, qui se fâchent, qui le
criblent de ruades. Cet accueil peu chaleureux rappelle l'intrus à la
réalité; il se rend compte de sa situation et renonce à faire route
en compagnie des siens. Il saute à terre et se laisse attacher sans
résistance à l'avant du bateau. Deux Turcomans demi-nus entrent dans
l'eau, mettent à flot le bac qui dérive vers l'Afghanistan.
C'est plaisir de voir sur la berge un groupe de Cosaques immobiles
autour du drapeau de leur sotnia, en attendant le moment de
s'embarquer. Ils sont beaux avec leur carrure solide, leurs vêtements
sombres et poudreux, leur visage bronzé, debout à la tête de
leurs chevaux, dans des poses à tenter un peintre, empreintes de
l'insouciance qui caractérise ces coureurs d'aventures. Le Cosaque,
homme de steppe par excellence, bon tireur, robuste, cavalier
infatigable, semble créé pour la guerre d'Asie. Nul ne sait mieux que
lui soigner un cheval et le ménager; suivant les besoins, il est tour à
tour sellier, bottier, tailleur, cuisinier; conservant sa gaieté malgré
la fatigue, marcheur au besoin, il peut fournir les étapes les plus
invraisemblables dans la montagne comme dans la plaine. Le Cosaque a
conquis la Sibérie, il peut conquérir le reste de l'Asie.
Tandis que je faisais ces réflexions, les derniers «Ouralsi[26]»
avaient traversé l'Amou; leur fanion était déjà planté sur la rive
afghane.
[Note 26: Cosaque de l'Oural.]
Il ne reste plus sur le territoire de Bokhara que les officiers,
l'interprète et nous-mêmes.
Nous buvions le thé tous de compagnie quand on nous annonce l'arrivée
de deux chefs afghans qui viennent nous inviter à passer sur l'autre
vive.
Ils entrent sous notre tente en saluant gravement, les deux mains sur
le cœur. Ils sont vêtus d'un manteau de couleur sombre descendant plus
bas que le genou, d'un ample pantalon blanc serré aux chevilles, les
pieds nus dans les babouches. Celui qui prend le premier la parole a
une tête remarquablement belle, des traits fins et réguliers, l'œil
noir, petillant d'intelligence, une certaine grandeur dans tout l'être,
qui indique l'homme de race accoutumé au commandement. Il s'assied les
jambes croisées, et après s'être informé de la santé du Tzar, de Yarim
Pacha et des voyageurs, il proteste de l'amitié que le peuple afghan et
son émir manifestent à l'égard des Russes, qui les ont toujours bien
traités, qui ont reçu Abdourrhaman comme un ami. Et puisque les Russes
ont bien voulu faire la conduite aux deux fils de leur prince, qu'ils
daignent passer l'Amou et les suivre jusqu'à Mazari-Chérif, et qu'aussi
longtemps qu'il leur plaira de séjourner sur la terre afghane, ils se
considèrent comme les maîtres du pays et voient dans l'Afghanistan une
seconde patrie, etc.
Le mirza représentant l'émir de Bokhara fait servir le dasterkane,
les Afghans le goûtent à peine et ne remercient même pas, comme s'ils
voulaient marquer de leur mépris aux Bokhares. Le visage du mirza se
rembrunit. Les chefs se lèvent ensuite, écartent la portière de la
tente et nous invitent à sortir les premiers, puis ils prennent la
tête de notre groupe, nous conduisent au bac qui attend les passagers,
s'installent sur les traverses qui supportent d'habitude les
marchandises qu'on surélève afin qu'elles ne soient point mouillées,
les Afghans d'un côté, nous en face, et l'on part.
La conversation continue. L'orateur de tout à l'heure, faisant allusion
aux récentes défaites infligées aux Anglais, nous donne en souriant
l'explication suivante de leurs longues luttes avec les maîtres des
Indes:
«L'Afghanistan est un pays de montagnes. Il nourrit à peine ses
habitants, qui vivent en pauvres gens malgré leurs efforts pour
s'enrichir. Parfois ils ont le désir d'en finir avec leurs misères;
mais ils ne peuvent que s'adresser à Allah et le prier de s'apitoyer
sur leur triste sort. Le ciel les entend quelquefois. Vers 1843, nos
pères, lassés d'une existence de privations, adressèrent de vives
prières à Allah, le suppliant de leur envoyer des richesses, et il
envoya les Anglais, qui arrivèrent avec de belles armes et force
bagages. Nos pères comprirent que leurs prières étaient exaucées, ils
tuèrent les Anglais ou les chassèrent, après les avoir dépouillés de ce
qu'ils apportaient. Longtemps le butin conquis permit aux Afghans de
vivre fort agréablement. Mais avec le temps il n'en resta plus rien. Et
ces dernières années nous étions mal à l'aise comme par devant. Nous
imitâmes nos pères. Nous suppliâmes Allah d'abaisser ses yeux vers
nous, et il nous a exaucés, nous a envoyé des Anglais. Vous savez ce
que nous en avons fait.
--Est-ce qu'il vous les enverra encore?
--Allah seul le sait!... Peut-être.»
Ce chef est un des plus chauds partisans d'Abdourrhaman, et il a
contribué grandement au triomphe de son ami par un coup d'audace.
Dès qu'Abdourrhaman eut passé l'Amou, un corps de deux mille
hommes commandés par un des dévoués de Yacoub-Khan marcha contre
l'envahisseur, mais notre interlocuteur, à la tête de cinq cents
hommes seulement, surprit ces deux mille hommes et les tailla en
pièces. Ce succès obtenu dès le début attira à Abdourrhaman beaucoup
d'adhérents encore indécis.
--Comment osâtes-vous avec cinq cents hommes en attaquer deux mille?
Pourquoi n'avoir pas attendu le renfort qu'on vous envoyait?
--Parce que mes ennemis appartenaient à des peuplades différentes et
faisaient un ramassis de Sartes, de Turcomans, d'Ousbegs, qui n'avaient
qu'un médiocre intérêt à vaincre; d'autre part, ils étaient dans une
mauvaise position, puisque je les ai surpris. Les miens, au contraire,
étaient tous de vrais Afghans, sur le courage desquels je pouvais
compter. Si j'avais eu d'autres soldats, je n'aurais point tenté
l'aventure.
Cependant nous touchons la rive afghane. Chacun saute à terre. Les begs
nous conduisent à une grande tente aux couleurs voyantes, dressée au
bord de l'eau.
Les jeunes princes sont dans un palanquin porté par des hommes. Dès que
nous sommes arrivés dans la tente, où des siéges nous attendent, on
pose le palanquin à terre, les enfants descendent. Ils sont richement
vêtus d'un costume mi-européen, mi-oriental. Ils viennent s'asseoir
parmi nous aux places d'honneur; nous les saluons, ils nous donnent la
main. C'est un feu de file de _salamou aleikom_ et _valeikom assalam_.
La conversation s'engage, roule sur la vie passée de l'émir, sur le
temps qu'il était l'hôte des Russes; on sert le dasterkane, les tasses
de thé circulent. Le mirza se tient derrière les enfants; il est aux
petits soins pour ceux qu'il a élevés, ainsi qu'un vieil Afghan au chef
branlant, dont le geste favori est de caresser les cheveux du plus
jeune des garçons. Les enfants ont le sabre au côté, le revolver à la
ceinture. Le petit a de six à sept ans; il aime beaucoup l'interprète
Zaman-Beg, qui lui conte des histoires et joue avec lui. Zaman-Beg lui
a donné à entendre qu'il ne fallait jamais prononcer en le scandant le
mot persan: _cham-chir_ (sabre), car il adviendrait alors que le sabre
sortant du fourreau s'en irait couper la tête de la personne à laquelle
on parle, aussitôt la dernière syllabe «chir» prononcée avec un temps
d'arrêt après la première «cham». L'enfant rit de bon cœur quand
Zaman-Beg joue l'effroi parce qu'il dit «cham», mais il le rassure: «Ne
crains rien, Zaman-Beg, tu es mon ami. Hier, je n'ai pas voulu tirer le
revolver dans la direction de Kilif, j'avais peur de te tuer.»
Puis les princes et les begs se lèvent. Nous leur faisons nos adieux.
Nous souhaitons bon voyage au Kodja-Saïb, donnons une dernière
poignée de main, et le beg aux yeux noirs et les officiers russes,
nos compagnons de voyage, nous reconduisent au bac. Le musicien
badakchanais est là aussi, il est reconnaissant de ce que nous avons
fait pour lui, il appelle sur nos têtes les bénédictions du ciel et
verse des larmes en nous voyant partir. Nous nous installons, le signal
du départ est donné. Dans la barque et sur la rive on porte la main aux
barbes, et les chevaux nagent, nous ramenant vers la rive bokhare.
Nous aurions bien voulu poursuivre notre route en compagnie des Afghans
et visiter la vieille Bactres, dont les ruines ne sont qu'à deux
journées de marche. Mais le pays n'est pas encore pacifié, la défiance
de l'étranger est extrême, et les Afghans ne nous laisseraient point
circuler librement. Ce voyage doit être remis à plus tard. Nous n'avons
pas eu la consolation d'entrevoir la terre promise, nous n'avons point
gravi les rochers du Kilifli qui nous cachaient l'horizon: du haut nous
eussions pu jeter un regard dans la direction du sud-est, vers ce coin
de l'Asie qui vit, dit-on, éclore la civilisation première et où nos
pères auraient vécu le commencement de leur histoire.
Il ne reste plus à Kilif que les arbakèches bivouaqués sous leurs
voitures.
A peine rentrés sous notre tente, nous avons la visite du mirza
bokhare, qui nous entretient longtemps. Il a des connaissances
géographiques étendues. Il sait qu'il existe un pays des Faranguis, qui
est le nôtre. «Votre pays, dit-il, est très-peuplé et très-riche, et
il y fait bon vivre. Ses habitants sont beaux et très-blancs; ils sont
intelligents, car ils inventent beaucoup de machines. Un autre pays
également très-riche et beaucoup plus peuplé, c'est la Chine. On ne
peut pas compter ses habitants ni ses soldats. L'empereur de Chine est
le plus puissant du monde.
--Les Faranguis ont pourtant battu les Chinois.
--Il est vrai; mais, lorsqu'ils furent défaits, les Chinois étaient mal
armés; maintenant ils ont des fusils et des canons comme les Faranguis
et sont invincibles.
--Le Bokhara est un beau pays, très-grand, nous dit le mirza en
secouant la tête. Le Bokhara fut grand, mais les Russes ont bien
amoindri son territoire.
--L'étendue d'un pays ne fait pas sa force ni sa richesse, c'est plutôt
l'intelligence et le travail de ses habitants qui lui donnent de la
valeur. Or, les Bokhares sont travailleurs, leurs terres sont fertiles,
et ils les cultivent bien.
--Sans doute, mais l'eau nous manque depuis que les Russes se sont
emparés de Samarcande, et, dans la vallée de Zérafchane, nous ne
pouvons cultiver ni autant de tabac ni autant de riz qu'auparavant.
Les temps sont bien changés!
--Notre intention est de visiter la ville où réside l'émir.
--Vous ferez bien d'aller voir Bokhara, elle est plus belle que
Samarcande, elle compte de nombreuses mosquées, et ses médressés sont
visitées par une foule d'élèves, car notre émir encourage la science.»
Le mirza nous parla encore d'un étang situé près de Denaou, au bord
duquel on trouve des tigres. L'émir leur fait donner la chasse quand
ils dévorent trop de bétail: on leur tend des piéges qui consistent en
fosses dissimulées sous des branchages.
Le Bokhare ne nous quitte qu'à une heure avancée de la nuit. Il nous
fait ses adieux, car il doit monter à cheval dès l'aube et retourner
à Bokhara, où il pense pouvoir se reposer quelque temps. Il est
très-fatigué; depuis un mois il a fait plusieurs fois le voyage de
Bokhara à Samarcande et à Karchi.
Dans la nuit, nous sommes réveillés par le tintement des sonnettes
qu'on a coutume de suspendre au cou des chameaux. C'est une caravane
qui arrive de Karchi avec une cargaison de marmites de fonte. Dans la
matinée, les bacs la transporteront sur l'autre rive: elle s'en va à
Mazari-Chérif.
Les chameliers sont du village d'Arab-Khana, situé à environ un
tach[27] de Karchi. On les appelle Arabes, comme ceux que nous avons
vus près du puits de Beglamich; ils passent pour très-riches et
possèdent de nombreux chameaux qu'ils louent aux commerçants, et
s'occupent presque exclusivement du transport des marchandises.
[Note 27: Huit kilomètres environ; tach, en turc, pierre.]
Nous causions avec des gens de la caravane, quand quatre cavaliers
afghans passent au galop: ils vont dans la direction de Karchi.
Voilà ce qui est arrivé. Les Afghans ont loué à Samarcande des arbas et
des chevaux pour transporter la majeure partie de leurs bagages jusqu'à
Kilif seulement, parce qu'ils pensaient trouver sur la rive afghane
les moyens de les transporter plus loin. Trompés dans leur attente,
ils ont tout fait pour décider les voituriers bokhares à passer l'Amou
et à poursuivre jusqu'à Mazari-Chérif. La veille, ils leur ont promis
beaucoup d'argent, des khalats, de bons traitements, s'ils voulaient
continuer leur route. Les arbakèches ont juré qu'on pouvait compter
sur eux pour le lendemain matin. Mais, comme ils n'ont pas la moindre
confiance dans la parole des Afghans, comme ils comprennent qu'après
avoir franchi le fleuve ils seront à la discrétion de ces derniers, et
qu'au lieu de tenir les promesses brillantes qu'on a fait miroiter à
leurs yeux, on pourra très-bien les payer en coups de plat de sabre,
ils ont jugé plus prudent de décamper dans la nuit. Au réveil, les
Afghans n'ont pas vu l'ombre d'un arba, et leur départ sera retardé
de plusieurs jours, car il leur faudra querir au loin des chameaux de
bât; ils veulent donc à tout prix décider les fuyards à revenir sur
leurs pas, et ils lancent sur leurs traces ces cavaliers qu'ils ont
chargés de séduire les arbakèches par des offres merveilleuses et des
engagements solennels.
Deux heures après, les cavaliers revenaient sans avoir rien obtenu.
On nous avait parlé de forêts qui se trouveraient à l'est de Kilif.
Un officier russe de l'escorte en avait entendu certifier l'existence
par les indigènes. Un Kilifien affirme que sur la route de Kilif à
Chirrabad, il y a une belle forêt de trois tach (24 kilomètres) de
longueur.
--Tiens, ajoute-t-il, la porte de ma maison est faite avec le bois que
j'ai pris dans cette forêt.
--Tu y es allé en arba?
--Non, le chemin n'est praticable que pour les chevaux.
Avec des renseignements aussi précis, nous croyions tenir la vérité;
nous avons constaté que cet homme mentait ou ne comprenait point. En
effet, il est probable que le central asiatique n'a plus de vocable
équivalant à notre mot forêt, qui implique une agglomération d'arbres
considérable. L'expression correspondant à la nôtre a perdu de sa
valeur par suite du déboisement continu de ce pays-ci. La chose
n'existe plus, le mot seul est resté, et, tout étant relatif, on ne
l'applique plus maintenant qu'aux deux ou trois cents arbres échelonnés
parfois au bord d'une oasis. Sans compter que c'est là une vraie forêt
pour des gens qui font souvent cent kilomètres sans voir un peuplier!
VII
DE KILIF A CHIRRABAD.