En sortant des galeries pour gagner notre demeure, nous nous heurtons à

deux vieux Turkmènes. Le premier chasse devant lui deux ânes accouplés,

le second traîne à la queue de son cheval cinq ou six chevaux attachés

à la queue l'un de l'autre. La rue est étroite, il y a foule,

impossible d'avancer ou de reculer. L'homme du beg qui nous précède

frappe de son fouet le cheval du premier Turcoman afin de l'écarter, il

l'appelle «chaïtan[25]». Le vieux a un brusque mouvement de tête qui

en dit long de menaces à l'adresse de l'insulteur, la figure trahit

une énergie sauvage, la barbe grise et hirsute n'adoucit point cette

physionomie. Les deux vieux qui se sentent les plus faibles nous font

place. Tous deux avaient le fusil en bandoulière.

[Note 25: Démon.]

Ces Turkmènes étaient des environs de Kerki.

Afghans et Ersaris sont répandus dans le bazar où ils font leurs

provisions pour la route. De Karchi à Kilif sur l'Amou, ce n'est que

steppe et désert, et le départ est fixé au lendemain; ils se hâtent de

terminer leurs achats. Quelques-uns d'entre eux nous reconnaissent, ils

nous saluent.

VI

DE KARCHI A L'AMOU DARYA.

Bonne foi bokhare.--Réveil de la steppe au printemps.--Turkmène

économiste.--Les puits.--Mirages.--Un cuisinier

tatar.--L'histoire de Saïd-Achmed-Khan contée par un ménestrel

du Badakchane.--Kilif.--L'Amou.--Khodja Saïb.--Les Kafirs.--Les

Afghans.--Un bac.--Les Cosaques.--Chefs afghans.--A propos des

Anglais.--Prétendues forêts.

Le 20 mars, nous quittons la ville au milieu de l'affluence du peuple.

Le petit et gros Rachmed-Oullah nous précède, il nous fait la conduite

jusqu'au sortir de Karchi.

Chahri-Kent est le premier village que nous trouvons sur notre route;

il est situé sur un des ariks qui dérivent du Kachga-Darya. Autrefois,

ce fut une grande ville que défendait une forteresse; maintenant, c'est

une humble bourgade peuplée d'un petit nombre d'habitants.

En Asie, on rencontre à chaque pas d'anciennes villes qui ne sont plus

que l'ombre d'elles-mêmes. Ce pays est jonché de grandeurs déchues, et

l'oublieuse histoire en dit à peine un mot.

Après Chahri-Kent, on traverse Chirvi, village d'une quarantaine

de maisons: un saint lui a donné son nom, qui s'appelait Chirvi le

Généreux (Chakhi-Chirvi). Ici l'on récolte surtout du blé, de l'orge

et du raisin en grande quantité.

A dix minutes de là, le gros village de Kara-Tépé. Ses maisons sont

entourées de jardins vastes et plantés d'arbres fruitiers. L'arik de

Davna traverse Kara-Tépé.

Je m'adresse à un des habitants et lui demande le chiffre des

maisons:--Soixante, répond-il.

Un peu plus loin, même question.

Réponse: Neuf cents.

Je continue mon chemin et mes questions.

Les chiffres qu'on me donne varient entre quarante et mille. Or, à mon

avis, il y a quatre cents maisons dans ce village. Pas un seul individu

n'a avoué être incapable de me fournir le renseignement.

Ces réponses faites au hasard, sans le moindre souci de vérité,

peignent bien le Bokhare en particulier et l'Asiatique en général. Du

moment que vous les questionnez, ils supposent immédiatement que leurs

intérêts sont en jeu, et, sans réfléchir plus longuement, ils répondent

un mensonge dont ils rient plus tard avec leur interlocuteur, si ce

dernier leur en démontre l'absurdité. Cette tournure d'esprit n'est pas

la moindre difficulté pour le voyageur dans l'Asie centrale, lorsqu'il

prend à cœur la tâche qui lui incombe. Et il lui faut chercher le vrai

dans une moyenne basée sur de nombreuses questions et des observations

multiples.

Avec Kara-Tépé finit l'oasis. Nous ne traverserons plus de canaux

jusqu'à l'Amou. Encore un village à droite, à environ deux verstes de

la route, encore une verste de plaine cultivée, et puis la steppe.

Le chemin des caravanes, qui est le nôtre, suit sensiblement la

direction du sud. Le vent du sud-ouest souffle avec force et soulève

la poussière, qui tourbillonne et nous aveugle. A notre gauche

pointent les cimes neigeuses des montagnes de Yargakli. D'après notre

djiguite Abdou-Zaïr, elles fournissent des quantités énormes d'un sel

cristallisé qui se vend à bas prix sur le marché de Karchi.

Nous campons à environ trente verstes de Karchi, au puits de Youssouf

(Joseph). C'est une mare d'eau stagnante et boueuse, mélangée de

la fiente des bêtes de somme, dans de telles proportions, qu'il

faut renoncer à la filtrer. Les filtres sont obstrués bien vite et

ne fonctionnent plus. Quant à attendre que les impuretés se soient

déposées au fond des seaux, qui en a le courage avec une soif

dévorante? Ce liquide jaunâtre est salé, et notre thé a la couleur du

café au lait.

Le puits ou plutôt la mare de Youssouf, puisqu'il faut l'appeler par

son nom, était couverte d'une coupole. Les orages, les tremblements de

terre, l'ont ébranlée; avec leur incurie caractéristique, les habitants

se sont gardés de la réparer, et il ne reste que des décombres. Et le

voyageur boira de l'eau corrompue par les immondices, jusqu'au jour où

un riche croyant fera les frais d'un curage et d'une nouvelle voûte.

Notre campement est abrité du vent par un renflement du sol. L'étape a

été courte aujourd'hui, car c'est un jour de fête pour les musulmans.

Ils veulent célébrer dans la soirée la nouvelle année 1299 qui

commence. Les feux restent allumés une bonne partie de la nuit. Notre

Badakchanais va d'un groupe à l'autre, joue du rabôbe. On l'entend

jusqu'à une heure avancée. Sa musique ne parvient pas à nous endormir,

l'air est à peine respirable, l'atmosphère est chargée d'électricité.

Dans la nuit noire, on entend des hennissements de chevaux qui se sont

échappés et s'entre-battent. Ils sont, eux aussi, sous l'influence

énervante de la température.

Près de Youssouf, la route que nous suivons bifurque à l'est vers

Gouzar, non loin d'une flaque d'eau d'où s'élèvent des canards

sauvages. Ils se sauvent à tire-d'aile vers la mare de Youssouf où nous

les voyons s'abattre. Ce sont des hôtes de cette contrée; ils seraient

des guides précieux pour qui chercherait de l'eau; en les suivant, on

arriverait à un étang ou à une mare.

En avançant dans la direction du midi, nous constatons l'approche du

printemps.

La steppe se réveille du pesant sommeil d'hiver. Les tortues qui ont

passé les temps froids enfoncées la tête en bas dans leur demeure

souterraine, se sont senties renaître à la chaleur des premiers rayons

de soleil. Elles ont soulevé la couverture de terre et de sable que

le vent avait jetée sur leur carapace; à courir la plaine, elles

ont repris de la vigueur, et déjà elles se livrent à leurs ébats

amoureux. Les fourmis travaillent; elles ont hâte de remplir leurs

greniers, car elles sont toujours inquiètes du lendemain. L'alouette

sans souci chante gaiement, puis d'en haut se laisse tomber comme

une folle. L'herbette sort gentiment de terre,--une goutte d'eau la

fait vivre,--et fluette, elle s'incline au moindre souffle du vent.

Les coléoptères noirs et trapus voltigent; ils nous passent près des

oreilles en bourdonnant d'aise, ils comprennent que les caravanes vont

sillonner la plaine. Ce sont les balayeurs du désert. Assis à l'entrée

de leurs silos, ils écoutent le bruit du lointain, et dès qu'ils

perçoivent le pas lourd et cadencé des chameaux ou le trot des chevaux,

ils prennent leur vol. Pilleurs d'épaves spéciales, ils guettent la

chute de la fiente et s'abattent. Arc-bouté sur ses pattes de devant,

la tête près du sol, le coléoptère pousse de ses pattes de derrière

une proie quatre fois grosse comme lui. Il la roule jusqu'à son logis,

aidé de sa femelle qui grimpe et se cramponne de l'autre côté, puis se

laisse retomber pour aider de son poids à la poussée de son époux. Des

compétiteurs surviennent, qui sont arrivés trop tard pour prendre part

au festin que leur prodiguaient les chameaux, et une lutte acharnée

s'engage qui dure jusqu'à l'épuisement des combattants. Tandis que

l'un s'efforce de fuir avec les provisions, l'autre repousse les

assaillants, parfois un couple d'autres larrons arrive, et c'est une

mêlée où de beaux coups sont échangés.

De leur côté, les hirondelles fendent l'air en rasant le sol, elles

chassent les premiers insectes. Au-dessus de nos têtes, des mouettes

passent, et leurs puissantes ailes frappant l'air à coups précipités,

font des sifflements; elles vont, d'un vol rapide, en voyageuses qui

se rendent compte de la longueur du chemin, et veulent arriver au gîte

avant le coucher du soleil.

Un clin d'œil, et elles sont loin: leur troupe n'est bientôt plus qu'un

point noir s'enfonçant dans le ciel.

Des bandes de cigognes tirent sur le sud-ouest: les pattes roides et

allongées, le cou tendu, le bec en avant, avec leurs grandes ailes

déployées comme des voiles, elles glissent majestueuses dans l'azur et

bien alignées; elles s'éloignent, on dirait des flocons blancs poussés

par une force invisible. Et puis, voici sur le chemin d'autres coureurs

de la steppe que les beaux jours ramènent: des Turcomans qui marchent à

la tête de leurs chameaux en se balançant sur leurs jambes arquées. Ils

ont le fusil sur l'épaule, l'énorme bonnet sur la tête. Nous saluons

ces solides gaillards.

--Que Dieu te garde!

--Et que Dieu te garde!

--D'où viens-tu?

--De Choubroukhan, près de Maïmèné.

--De quelle tribu es-tu?

--Kara-Turkmène.

--Où vas-tu?

--A Karchi.

--Quoi vendre?

--Des sacs et des tapis.

--Combien les vendras-tu?

--Le plus cher possible.

--Qu'achèteras-tu?

--Ce qui est bon marché.

Ces Kara-Turkmènes nous donnent en passant une leçon d'économie

commerciale; ils nous résument l'art de s'enrichir en peu de mots:

vendre cher, acheter bon marché. Si j'ajoute que ce sont leurs femmes

qui fabriquent pendant l'hiver ces tapis et ces sacs qu'ils s'en vont

vendre à Karchi, vous admettrez que la vie de certains Turkmènes a ses

agréments.

A quatre heures de cheval de Youssouf-Sarvadan, les presqu'îles de

sables commencent à couper la steppe de l'ouest à l'est; à gauche de la

route, des monticules s'allongent du nord-est au sud-ouest.

Une heure plus loin, il y a des puits fermés. Ils sont profonds et,

paraît-il, donnent de l'eau toute l'année. On ne les utilise que

pendant les grandes chaleurs, après que l'évaporation, le vent,

l'infiltration, ont fait disparaître les mares et les flaques d'eau

formées par la chute des pluies. A dater du mois de mai, des Ousbegs

qui nomadisent dans ces contrées viennent s'installer près des puits,

les ouvrent et les nettoient. Puis, quand les caravaniers s'arrêtent

pour renouveler les provisions d'eau et abreuver les chameaux, les

gardiens des puits remplissent les auges pour les bêtes, les outres

pour les hommes. On les paye d'une pièce de monnaie ou d'une poignée

de fruits secs, car les gens du désert en sont friands. Ces puits

s'appellent kirkidjak. Ils empruntent leur nom à la contrée où ils sont

situés. Chaque printemps, lorsque la pluie a fait sortir l'herbe du

sol, les Ousbegs viennent refaire leurs troupeaux du jeûne de l'hiver,

et ils se rapprochent des montagnes dès le commencement de mai.

La route ondule au travers des collines dénudées dont les thalwegs sont

descendus, par de minces ruisseaux, aux bords incrustés de sel. L'eau

coule du nord-est au sud-ouest suivant la pente naturelle du terrain.

Une petite rivière Chour-Sou (eau de sel) mérite bien son nom pour sa

salure excessive; elle est si maigre qu'elle coule à peine; elle se

traîne, finit en mare, et les sables la boivent.

Après une longue étape, nous bivouaquons à quelques verstes des puits

d'eau salée de Kout-Koudouk. Il faut recourir aux outres pour la

préparation du thé et des aliments.

Le lendemain, nous nous rapprochons des montagnes. Le paysage est un

peu plus accidenté, mais tout aussi désolé: ce ne sont que collines de

sable, ruisseaux d'eau salée, puits d'eau salée, et dépôts saligineux

aux endroits naguère occupés par de petits lacs maintenant desséchés.

Sur le soir, nous rencontrons à droite de la route une dizaine

de puits: ils avaient autrefois des gardiens qui habitaient les

maisonnettes carrées coiffées d'un dôme conique. Ces loges ne sont pas

occupées. Elles sont construites en briques cuites, éclairées par une

ouverture dans le toit qui laisse entrer le jour et sortir la fumée.

Les murs sont percés de petites fenêtres par lesquelles le gardien peut

guetter facilement la venue des caravanes.

Les Ousbegs nomades des environs ensevelissent leurs morts près de ces

puits. Lorsqu'on aperçoit soudainement le cimetière d'une hauteur que

gravit la route, on s'imagine voir les ruines d'une ville. Les tumulus,

très-nombreux, sont éparpillés sur une vaste surface, et les pierres

détachées des collines que les Ousbegs ont coutume de déposer ou de

ficher sur les tombes, donnent l'illusion optique, bien permise dans le

désert, de pans de murs et de débris de construction.

On fait halte à Ispan-Tonda. Nous avons chevauché par vaux et par

monts; sans cesse les cavaliers qui nous précédaient disparaissaient

dans les plis du terrain que la nature semble avoir ici strié à

plaisir. Les divers groupes de la caravane se maintenant à distance,

les uns montaient tandis que les autres descendaient comme dans un jeu

de bascule. A une verste d'Ispan-Tonda, on tombe par une pente assez

rapide dans un golfe bordé de monticules aux marnes multicolores, hauts

d'une centaine de mètres, et qui s'évase en plaine jusqu'à l'Amou. Le

soir, le vent nous arrive imprégné de la fraîcheur du fleuve.

Grâce au voisinage de ces monticules, il semble que ce soit fait de la

monotonie de la steppe. Au soleil couchant leurs pentes se colorent de

teintes irisées, des aigles rentrent au nid, des oiseaux de nuit se

mettent en chasse et poussent leur cri de guerre, autant de signes de

vie qui réjouissent--et puis, au fond, à l'horizon, l'Amou se devine.

Nous sommes enfin sur le dernier degré d'une façon d'escalier colossal

formé par les plateaux qui se succèdent depuis Youssouf-Sarvadan.

Encore une bonne étape, et nous camperons sur les rives du fleuve.

A environ trois heures de cheval d'Ispan-Tonda, à l'entrée de la plaine

salée, une construction en carré se dresse environnée de puits. Elle

est en ruine. A conclure de l'agencement intérieur, du grand nombre

de chambres, ce devait être un poste-caravansérail établi à dessein

sur la route de l'Afghanistan. Dans les temps agités, les caravaniers

y venaient mettre eux-mêmes et leurs marchandises à l'abri d'une

surprise, et les soldats de l'émir, qui se tenaient probablement en

permanence à cette place, avaient la consigne de protéger les marchands

contre les attaques des pillards. Comme tous les édifices du temps

passé qu'on rencontre dans ce pays, celui-ci a été négligé, on ne l'a

point réparé. Les nombreuses coupoles qui surmontaient son toit sont

tombées ou vont s'affaisser. Et les voyageurs qui s'arrêtent encore à

cet endroit ne se hasardent plus guère que sous la coupole recouvrant

la vaste chambre carrée du milieu; c'est là qu'ils allument leurs feux

depuis bien des années, car le sol est jonché d'au moins un demi-pied

de cendres.

Un groupe de Turcomans fermant la marche pénètre dans la ruine, qui

s'anime un instant du piaffement des chevaux, de l'éclat des voix.

Quelques-uns d'entre eux profitent de l'occasion pour étaler leur

feutre, allumer un feu, faire bouillir un koungane de thé et fumer

leurs tchilim. L'écho des voûtes répercute le bruit des rires. Puis

chacun saute en selle, et la vieille maison abandonnée est de nouveau

silencieuse et calme. Nous la quittons les derniers: les arbas sont

déjà loin, et les cavaliers hors de vue.

--Qui a construit cet édifice? demandai-je à des Bokhares?

--Le grand émir Abdoullah-Khan! Telle est la réponse que feront à

chaque question de ce genre les habitants des régions situées au midi

de Karchi, qu'il s'agisse d'une antique médressé ou d'un caravansérail

délabré rencontré par hasard au croisement des routes.

Aux environs de Samarcande et dans le Chahri-Sebz, on attribue à Timour

presque toutes les antiques substructions.

Qui a construit? Timour, Abdoullah-Khan!

Qui a détruit? Tengiz-Khan.

Autant les deux premiers ont laissé un bon souvenir, autant le maudit

Tengiz demeure dans l'esprit des indigènes le type du destructeur

violent et terrible.

Le soleil tombe droit sur les têtes. On excite les chevaux, il tarde de

fuir cette fournaise. Nous dépassons les arbas qui avancent péniblement

dans le sable--leurs roues font un bruit rauque et criard--puis le

serdar entouré de son escorte, et le grave Khodja-Saïb, au milieu

de ses fidèles Afghans. Les Turcomans sont égaillés dans la plaine.

Cependant, un désert salin miroite autour de nous. Nulle part nous

n'avons vu d'aussi puissants effets de mirage: devant nos yeux des

lacs avec des roselières, des nappes d'eau limpide; derrière nous la

caravane qui semble traverser un marais, où chevaux et bêtes de somme

s'enfoncent jusqu'à mi-jambes; tout autour, des arbres élancés et

feuillus qui ont l'aspect de palmiers. En réalité, au lieu du riant

paysage, on trouve du sable, des touffes d'herbe, ou un fond d'étang

saupoudré de sel.

Seul, à pied, tirant péniblement d'une main son cheval par la bride,

tenant de l'autre un immense parapluie, sous lequel il se dérobe à la

douche de feu tombant d'en haut, un homme étique, vêtu d'une longue

houppelande, chaussé de galoches où se perdent de maigres jambes, s'en

va lentement. Toute sa personne respire l'ennui, la fatigue; c'est

l'image ambulante de la désolation qui se traîne. Le piteux personnage,

qui sème une note gaie sur cette route fastidieuse, est un Tatar russe.

Il est cuisinier de sa profession, et cuisinier de grand talent. L'émir

Abdourrhaman l'a connu pendant le long séjour qu'il fit à Samarcande,

alors qu'il préparait la conquête de l'Afghanistan. Il a apprécié le

savoir-faire de ce maigre Tatar, et, maintenant qu'il est maître de

Caboul, il fait venir l'artiste culinaire dans la capitale de ses États

dans l'intention de lui confier la direction des marmites royales. Si

l'abattement du Tatar résulte de la fatigue du voyage, comme c'est

probable, le malheureux reverra ses fourneaux avec plaisir, car il ne

semble pas taillé pour les marches fatigantes.

Voici trois chameaux à gauche qui viennent d'un pas lent à notre

rencontre. Chacune des bêtes est bâtée de deux grandes guérites en

osier, recouvertes de nattes de roseaux. Dans ces sortes de niches nous

distinguons des formes blanches: ce sont des femmes.

Dès que nous les approchons, elles se cachent la figure sous leurs

voiles. Seule, une naine accroupie devant sa maîtresse sur le premier

chameau, reste le visage découvert. Sa laideur la dispense du décorum.

Nous comptons quatre femmes. Un jeune et joli garçon brun, un homme

armé sont installés sur le dernier chameau. Derrière, un Afghan de

haute taille, à longue barbe noire, s'en vient à pied, portant dans

ses bras une gentille fillette, à l'air maladif; elle cache sa tête

en nous voyant. Nous questionnons cet homme. La petite fille est

trop faible pour supporter le roulis et le tangage du vaisseau du

désert. Ces femmes et ces enfants appartiennent à Saïd-Achmed-Khan,

grand personnage, ennemi d'Abdourrhaman. Il vient de s'enfuir dans

le Bokhara, d'où il a réclamé sa famille à l'émir afghan qui la lui

envoie. Le vainqueur n'a pas eu la dureté de refuser cette faveur à

l'exilé; mieux que personne il sait combien la roue de la fortune

tourne vite en Asie, qu'on peut être au sommet aujourd'hui, et jeté bas

demain; qu'il n'est pas rare que le matin on récite la prière pour tel

dont la tête roule dans un fossé le soir.

Notre étape finit à Yacoub-Ata, à l'ombre des premiers saklis turcomans.

Lorsque les feux du bivouac meurent, le musicien badakchanais, que nous

avons mandé, se glisse silencieusement vers nous, et il nous conte, à

voix basse, l'histoire de Saïd-Achmed-Khan.

«Vous savez, dit-il, que l'émir Abdourrhaman a épousé la fille du khan

de Badakchane auquel Chir-Ali a ravi ses États. Cette fille est d'une

beauté divine et très-intelligente; Abdourrhaman l'aime beaucoup, et

il en a eu les trois enfants qui font partie de notre caravane. Il se

trouve que le Kizilbach (Tête rouge) Saïd-Achmed-Khan a contribué pour

une bonne partie à la conquête du Badakchane, et Chir-Ali, pour le

récompenser, l'a fait khan de ce pays. Et lorsque Abdourrhaman crut le

moment venu de reconquérir le domaine de son père, il passa l'Amou à

la tête des fidèles qui l'avaient suivi dans l'exil. Or, les Ousbegs

qui sont nombreux dans le pays de Balkh avaient gardé bon souvenir

de la douce administration d'Abdourrhaman, leur beg d'autrefois. Ils

prirent immédiatement les armes et accoururent près de lui. Sans coup

férir, Mazari-Chérif tomba au pouvoir des envahisseurs. Une lettre

fut alors envoyée à Saïd-Achmed pour l'inviter à se ranger sous les

tougs d'Abdourrhaman, mais il refusa et s'efforça de rassembler des

troupes pour reprendre Mazari-Chérif. Mais les chefs et le peuple de

Badakchane le détestaient, et ils le firent prisonnier, lui mirent la

chaîne au cou et l'amenèrent à son ennemi. Celui-ci le fit jeter dans

la fosse aux punaises de Mazari-Chérif où il est resté huit mois. Mais,

tandis qu'Abdourrhaman guerroyait au sud de l'Hindou-Kouch, des amis du

prisonnier ont corrompu les gardiens à prix d'argent et ils ont tiré

du trou Saïd-Achmed, qui s'est enfui près de l'émir de Bokhara. Vous

n'ignorez point qu'Abdourrhaman a vécu également à la cour de cet émir,

et, lorsque celui-ci a intercédé en faveur du fugitif et prié qu'on

lui envoyât sa famille, Abdourrhaman s'est souvenu du bon accueil de

son hôte, et il a donné la liberté aux enfants gardés comme otages.

Ces événements se sont passés pendant que l'ambassade afghane faisait

le chemin de Tachkent. Le Khodja-Saïb a été prévenu à Samarcande,

il a reçu l'ordre de ne rien dire au frère aîné de Saïd-Achmed qui

l'accompagne, et de le surveiller. On craint qu'il n'aille rejoindre

son frère; on l'oblige à chevaucher près du serdar, et les cavaliers

turcomans ont l'œil sur lui. Les chameaux qui portaient la famille de

Saïd-Achmed ont croisé la troupe du serdar; l'oncle a reconnu sa nièce

sur les bras du dévoué serviteur; il a compris ce qui s'était passé. Le

spectacle des siens gagnant la terre d'exil lui a déchiré le cœur; il a

détourné la tête, et ses yeux se sont mouillés de larmes. Il a pleuré

dans la journée. Ces regrets ont augmenté la défiance des Afghans, et,

bien qu'il soit un puissant chef, personne ne lui parle plus. En ce

moment, il est dans sa tente sous la garde de sentinelles afghanes. Il

n'a point mangé le palao du soir, car il craint qu'on lui coupe la tête

dès que la frontière sera franchie.»

Ayant terminé son récit, le musicien se retira sans bruit comme il

était venu, car il voulait cacher sa visite aux Afghans.

Dans ce pays, où les mœurs sont du moyen âge, les musiciens du

genre de notre ami le Badakchanais peuvent mieux que personne

renseigner le passant sur les événements contemporains. Ménestrels

errants qui parcourent le monde musulman, l'instrument sur le dos,

toujours dans les bazars où les curieux se pressent, où les oisifs

viennent clabauder, invités journellement aux tables des puissants,

participant à toutes les réjouissances, à toutes les fêtes, qu'elles

soient motivées par un mariage, une naissance, une mort,--car

c'est la coutume de fêter les morts,--doués en outre d'une mémoire

prodigieuse, ils retiennent les mille racontars qui circulent de

bouche en bouche. Et dans un pays où la presse est remplacée par le

bavardage, les ménestrels se doivent feuilleter comme un livre de

chroniques. Cependant qu'on n'aille pas oublier que ces artistes sont

très-vaniteux, très-susceptibles, et que leur appréciation sur les

hommes qu'ils ont approchés dépend souvent de la valeur des cadeaux et

des bons traitements qu'ils en ont reçus.

A Yakoub-Ata, nous ne sommes qu'à dix ou onze verstes de Kilif, où nous

devons quitter la caravane et voyager seuls.

En Asie centrale(#74841) · 第 8 / 21 段