Toute la population est sur pied. Chacun s'est perché où il a pu pour

mieux voir passer les «Ourousses»; sur les murs, sur les toits, sur les

arbres, il y en a partout. Les femmes et les filles sont embusquées

derrière les portes et regardent d'un œil effaré; par-dessus les murs

se dressent des têtes de femmes qui vite disparaissent. Les deux côtés

du chemin menant au bazar sont émaillés de mendiants à genoux qui nous

exposent leurs infirmités. Aveugles, boiteux, lépreux, nous attendent

depuis longtemps, la cour des miracles de Karchi nous fait fête. D'une

voix rauque, les mains tendues, les veines gonflées au cou,--faisant

preuve en somme de très-peu de fanatisme,--ils récitent avec une

volubilité surprenante leurs meilleures prières pour les généreux qui

leur donnent, tout cafirs qu'ils sont. Les pièces de monnaie qu'on leur

jette tombent comme l'huile sur la braise et les font crier avec encore

plus de feu. Les remercîments d'un aveugle sont des hurlements.

Ici on comble une ornière, là on abat un pan de mur pour élargir la

voie et faciliter le passage aux arbas qui suivent. Les travailleurs,

bousculés par les hommes du beg, jouent de la pioche à qui mieux mieux.

Les curieux se plient en deux devant les hauts fonctionnaires qui nous

précèdent.

Au milieu de cette agitation, de ce grouillement, nous passons

tranquillement au pas, blancs de poussière, brûlés d'un soleil déjà

ardent, et les gigantesques Cosaques silencieux, avec leurs manteaux

gris, font tache sur le bariolage des vêtements indigènes. Ils dominent

de leur haute stature tous ces Asiates, les regardent en souriant comme

les forts.

Une ruelle longeant un canal et juste assez large pour un cavalier mène

à la maison où l'émir nous offre l'hospitalité. On pénètre par une

passerelle étroite dans une première cour, où l'on descend de cheval,

et l'on se rend à pied dans la cour d'honneur, ayant à droite une

galerie devant une grande salle où le dasterkane obligatoire est prêt

pour les hôtes. Le petit homme rond, flanqué de son frétillant chef de

cuisine, nous installe.

V

KARCHI.

Notre logement.--Le Karaoul.--Les Ersaris.--Une connaissance de

Tachkent.--Les consultations du docteur russe.--L'origine d'un

instrument de musique.--La Chine.--La prison.--La fosse aux

punaises.--Le Palais-royal de Karchi.

En face de la grande salle réservée aux officiers russes est une

construction à un étage dont le rez-de-chaussée est occupé par les

serviteurs, et le premier par les interprètes, le docteur, l'officier

de Cosaques et nous-mêmes. Notre chambre est meublée d'un morceau

de feutre et percée d'une fenêtre s'ouvrant sur l'Arik (canal

d'irrigation), qui nous sépare de la ruelle. Par fenêtre, nous

entendons un trou dans la muraille, mal fermé par une porte à deux

battants faite de quatre mauvaises planches de peuplier. Pour y voir

sans allumer la chandelle, il faut ouvrir cette porte. La fabrication

du verre étant inconnue dans le pays, il n'y a guère que l'émir qui

puisse se permettre le luxe de fenêtres vitrées, et c'est déjà une

prétention à la richesse que d'avoir un châssis où le papier huilé

tient lieu de vitres.

De l'autre côté de l'Arik sont massés des enfants et des hommes de

tout âge. Ils épient nos moindres gestes, font des remarques à haute

voix, rient à l'occasion; pas un seul ne nous quitte de l'œil; mais

les policemen de l'endroit font une sortie, le bâton à la main, les

coups pleuvent sur le dos des badauds, le sauve qui peut est général,

et la ruelle promptement déblayée. Cinq minutes après, la même foule

compacte est là, bouche béante. Indiscutablement nous avons un succès

de curiosité.

Les Cosaques sont installés à l'entrée de la ruelle, à côté de nous.

Ils passent et repassent, qui avec une énorme charge de foin, qui avec

un sac d'orge. Les curieux fraternisent avec eux, leur parlent avec

cette familiarité des gens de nos petites villes en conversation avec

des troupiers de passage.

A la vérité, le Bokhare est l'ami de tous ceux qu'il craint, et il

prodigue indifféremment ses sourires à ses amis les Ourousses, à ses

amis les Afghans, à ses amis les Turkmènes, qu'il redoute également.

Il leur offre avec la même figure épanouie de joie les plats chargés

de kaverdak[18] et de palao, sauf, au moment convenable, à jouer les

plus méchants tours à ceux qu'il importunait la veille de ses marques

d'amitié.

[Note 18: Viande de mouton coupée en morceaux et rôtie dans la

marmite.]

Des divanas[19] arrivent avec le kla ou bonnet pointu sur la tête,

le long bâton terminé par une chaînette, et leur gourde qui porte

l'harmonieux nom de kadoumadbakh. Ils s'alignent, entonnent leur

petite chanson dont la mélodie nous frappe; on dirait d'un chant de

liturgie romaine. Ayant reçu quelques pouls[20], ils remercient d'une

inclinaison de tête et s'en vont d'un bon pas, toujours chantant. Ils

sont vêtus de loques et d'une saleté inimaginable.

[Note 19: _Divana_ (fou), nom donné aux moines mendiants.]

[Note 20: Petite monnaie de billon.]

La nuit vient, et avec elle le garaoul, comme on l'appelle en persan.

Ici on dit karaoul[21]. Un bien désagréable noctambule, que ce veilleur

armé d'un tam-tam, qui, sous prétexte de vigilance, toutes les cinq

minutes, pousse un cri semblable au miaulement le plus aigu d'un matou,

et l'accompagne d'un formidable coup de poing sur son instrument

d'épouvante. A moins d'être sourd de naissance, on est infailliblement

réveillé, et sans la fatigue qui nous ferme les yeux, nous passerions

une nuit blanche.

[Note 21: Du verbe turc _karamak_, regarder, surveiller.]

Cette façon de faire la police, en effrayant les malfaiteurs comme des

moineaux, ne nous semble point recommandable, et quand le braiment

éclatant des ânes qui foisonnent dans ce pays s'ajoute au tintamarre du

karaoul, c'est un vacarme à rendre fou furieux tout individu nerveux.

Une fraction des Turcomans de l'escorte est bivouaquée dans un jardin

vis-à-vis de notre fenêtre. Ces cavaliers sont de la peuplade des

Ersaris, qui vivent échelonnés sur les deux rives de l'Amou, le long

du territoire bokhare. Un de leurs khans, nommé Koul-Khodja, étant ami

d'Abdourrhaman-Khan, aida ce dernier à reconquérir l'Afghanistan. Il

rassembla ses gens, les invita à se diriger vers le Turkestan afghan;

cinq mille yourtes l'auraient suivi, qui fournissent depuis à l'émir

les cavaliers dont il a besoin.

Ces Ersaris ont entre eux un air de famille qui saisit dès l'abord.

Ils sont bien gens d'une même tribu. Il y en a de tout âge, depuis

l'adolescent imberbe jusqu'à la vieille barbe grise. Ils sont

généralement de taille moyenne, de structure assez élégante, maigres,

les reins cambrés et les extrémités fines. Les pommettes sont

saillantes, le nez droit, gros du bout, les yeux enfoncés et bridés,

les lèvres grosses; la face serait ronde sans le menton pointu.

Leur cou, bien attaché, grand et fort, suffirait à les distinguer de

l'Afghan à la tête enfoncée dans les épaules. Ils ont la démarche

souple et vont bien campés sur les reins, les épaules en arrière,

regardant hardiment. A part le monumental bonnet qu'ils ont soin

d'aplatir légèrement par devant, ils ont le costume des autres nomades:

la longue chemise à manches larges et le caleçon en toile de coton

se perdant dans les bottes sans talons. Pour la route, ils revêtent

par-dessus leurs khalats de calicot un long manteau de couleur sombre,

d'une étoffe grossière, tissée avec les poils de mouton et de chèvre.

Le manteau, étendu sur le cheval comme celui de nos cavaliers, abrite

la besace placée de chaque côté de la selle, qui contient les vivres

pour l'homme et le cheval.

Ils sont armés de fusils et de pistolets à piston ou à pierre de

provenance russe ou anglaise, et pour la plupart en fort mauvais

état. Leur sabre recourbé, à lame mince et d'une trempe excellente,

est leur arme favorite, qu'ils manient avec beaucoup d'habileté et de

force en frappant de taille. Au moment du départ, sur un signe de leur

chef qu'aucune marque extérieure ne distingue, ils viennent se placer

sur deux rangs de chaque côté de leur toug. Puis ils se divisent par

pelotons: les uns accompagnent les arbas, le Chodja-Saïb, les autres

marchent par groupes, à l'aventure et sans ordre.

En regardant dans la rue, nous remarquons un homme à longue barbe

noire qui nous salue avec persistance en s'inclinant. Il nous semble

reconnaître un musicien badakchanais que nous avons entendu à Tachkent.

Il est visible qu'il veut nous parler; nous l'invitons à monter près

de nous. Il est amaigri, bronzé par le soleil, dans un délabrement

complet; ce n'est plus le brillant musicien vêtu de soie que nous

avons connu autrefois. Il nous conte qu'à Tachkent sa musique ne

plaisait point, que les Sartes ne lui faisaient pas assez de cadeaux

pour qu'il pût vivre de son talent, et qu'il s'est décidé à retourner

dans son pays. Il a donc fait des marches forcées, car il voulait

rejoindre à tout prix notre caravane avant son départ de Karchi. Il a

voyagé à pied, tantôt payant son écot dans les caravansérails d'un air

de musique, tantôt remerciant du récit d'une légende les chameliers

rencontrés sur sa route qui l'invitaient à s'asseoir à leur marmite,

à passer la nuit près de leur feu. Il est joyeux de nous savoir ici;

il se rappelle que nous l'avons traité généreusement, et il espère que

nous voudrons bien lui laisser prendre place sur notre arba jusqu'à

l'Amou, car ni lui ni son frère le cymbalier ne sont en état d'aller

plus loin, et il montre ses pieds ensanglantés. Ayant obtenu ce qu'il

désire, il nous serre les mains, appelle sur nous les bénédictions

d'Allah, et, avant de se retirer, demande la permission de venir

nous jouer un air de rabôbe dans la soirée. Il va, dit-il, mettre

immédiatement des cordes à son instrument.

Dans l'après-midi du même jour, le docteur donne des consultations.

La nouvelle s'est répandue qu'un médecin fait partie de la caravane,

et les indigènes viennent chercher la guérison. Les cas de syphilis,

de maladies d'yeux et de la peau sont les plus fréquents. Un Juif de

seize à dix-sept ans, un des plus beaux types de Sémite que nous ayons

vus, vient montrer sa tête. Un herpès lui dénude l'occiput, et si les

précautions ordinaires ne sont vite prises, il sera chauve à jamais. Le

docteur l'invite à se faire raser la tête afin qu'on puisse le traiter.

Mais le Juif ne veut point que ses boucles tombent par le ciseau, il

préfère souffrir plutôt qu'enfreindre la loi, il n'oserait se montrer

à ses coreligionnaires sans ses cheveux en tire-bouchons le long des

joues. Les musulmans présents le raillent, il ne leur répond point,

salue et se retire.

Un homme déjà grisonnant arrive avec un bel enfant sur les bras. A la

vue de costumes étranges, en entendant une langue qui n'est pas la

sienne, le petit malade cache sa figure et sanglote. De bonnes paroles,

quelques morceaux de sucre le rassurent, ses pleurs cessent. Le père

raconte alors que «son enfant est tombé sur la tête l'année passée,

qu'il s'est blessé grièvement, qu'on a négligé la blessure, elle s'est

envenimée; le tabib a été mandé; en guise de remède, il a appliqué le

fer rouge, et la plaie s'est toujours élargie depuis cette opération,

au lieu de se cicatriser comme on l'espérait». Il enlève le morceau de

feutre graissé de suif de mouton qui couvre l'horrible mal, l'enfant

gémit de nouveau, et, par un trou béant large comme son petit poing,

on voit les trépidations du cerveau. Le docteur, constatant que toute

guérison est impossible, ne peut qu'ajouter des paroles de consolation

au lénitif qu'il donne pour la forme.

Ici la médecine est en enfance et l'hygiène inconnue.

Le soir du même jour, le musicien badakchanais, qui tient sa promesse,

entre silencieusement dans notre chambre, accompagné de son cymbalier.

Après les politesses d'usage, il s'assied dans un coin, dégage son bras

droit du khalat, dont la longue manche le gêne, et accorde son rabôbe.

Cet instrument, ayant à peu près la forme d'une mandore à la caisse

très-profonde et au col très-allongé, possède vingt et une cordes:

trois pour le doigté, le reste pour la résonnance. Le musicien regrette

bien d'avoir épuisé la provision qu'il avait faite à Caboul, les cordes

à boyau des Sartes étant mauvaises.

Il aime beaucoup son instrument, le compare au paon, «le plus bel

oiseau de l'Inde». La boîte est gonflée comme la poitrine du paon se

rengorgeant, le col allongé, et les clefs du haut figurent la tête

dressée et le bec. Vu de face, à l'endroit où l'artiste touche les

cordes, le rabôbe ne semble-t-il pas se pavaner? Certes il n'est pas de

plus bel instrument.

Au reste, d'après la légende que le ménestrel nous conte avec des

gestes très-nobles, Allah lui-même l'aurait inventé: «Quand le

miséricordieux songea à mettre l'homme sur la terre, il commença par

pétrir son corps de l'argile le plus pur, puis voulut lui donner

l'esprit. Mais celui-ci, lisant dans l'avenir, entrevit les misères

sans nombre qu'il allait souffrir dans cette enveloppe matérielle et

résista au Tout-Puissant, ne voulut point animer l'argile modelé par

la main divine. Allah, à qui répugnait la violence, usa de ruse. Il

imagina le rabôbe, en tira des sons tellement harmonieux que l'esprit,

enivré d'une musique délicieuse, ne se sentit plus la volonté de

résister, et de lui-même vint se placer dans le corps de l'homme, qu'il

ne quitte jamais, à moins d'un signe d'Allah.»

Le Badakchanais joue ses plus beaux airs, et nous l'écoutons avec un

plaisir véritable. Sa musique n'agace pas des oreilles européennes

comme la musique sarte, à laquelle il est difficile de s'accoutumer.

Son cymbalier, qui lui fait face, frappe de la main droite avec une

cymbale de bronze à plein ou sur les bords de l'autre cymbale, tenue

du bout des doigts pour augmenter la sonorité. Ils chantent des

exploits de héros du temps passé, les dernières guerres, se regardant

l'un l'autre, la tête immobile, l'œil dans l'œil, et l'air dont ils

accompagnent les paroles semble le bruit des cavaliers en marche, les

chevaux allant au pas; puis le chant s'anime, et c'est comme une

charge de rôdeurs du désert s'abattant sur une caravane.

Le cymbalier paraît admirer fort son maître et lui témoigne beaucoup

de respect. Lorsqu'on leur sert un plat, il ne mange qu'après avoir

été convié par son supérieur; au cours d'une conversation, il n'ouvre

la bouche que pour dire le nom de personne ou de ville que l'autre lui

demande d'un geste d'interrogation.

Le musicien s'entretient avec nous jusqu'à une heure avancée de la

nuit. Il nous parle des Anglais, dont il a une haute idée, car ils

savent voler dans les airs, fabriquer les machines mieux que les

Russes. Mais quel empire se peut comparer au pays de Tsin, où l'on

cultive le thé le plus parfumé, le plus agréable à boire, où l'on

trouve la meilleure porcelaine? Pour parfaire une de ces tasses

merveilleuses dont les empereurs et les émirs seuls font usage, il ne

faut pas moins que le travail et la patience de trois générations: le

petit-fils achève ce qu'a commencé son grand-père. Mais quelle pâte

fine! quelle sonorité! Frappe du doigt sur une tasse, et elle vibre

une note harmonieuse comme le plus beau son du rabôbe, retentissante

au point que l'oreille la perçoit à un farsakh[22] de distance! Un

jour, un empereur de Chine buvait du thé. Il était soucieux et rêveur.

Oubliant la réalité pour un instant, il ouvre les doigts et laisse

échapper sa tasse. Dans sa chute, elle se brise en mille morceaux

avec un bruit que le souverain trouve aussi agréable que la meilleure

musique. Immédiatement il donne l'ordre de rassembler treize cents

tasses de la plus fine porcelaine, et, le lendemain, après avoir pris

le repas du soir, il les fit jeter par les fenêtres du palais sur les

pavés d'une cour. Et ce fut un concert original et divin bien digne du

maître de tant de peuples.

[Note 22: Environ huit kilomètres.]

Nous questionnons l'artiste au sujet de Caboul, qu'il a visité. Le

séjour de cette ville lui a laissé un mauvais souvenir, et il n'y veut

point retourner, car ses habitants sont méchants, querelleurs et peu

généreux. Ce n'est pas comme dans sa patrie, où l'étranger est toujours

bien reçu, où un voyageur peut traverser tout le pays sans avoir à

craindre un mauvais traitement.

Il sera heureux de nous servir de guide quand nous viendrons voir le

Badakchan, qui a pour capitale Faïzabad. Ayant fait l'éloge de son

pays, le musicien nous remercia de nouveau et se retira, car il était

tard.

Le lendemain, nous visitons la ville. Les enfants courent derrière nos

chevaux; ceux qui sont sur les toits, où ils jouent au cerf-volant,

nous saluent d'un geste obscène; les hommes nous apostrophent du seuil

des portes. Le hasard nous mène vers la forteresse, où le beg vit

entouré de ses soldats, derrière de hauts murs de terre crevassés,

bordés d'une mare croupissante, qui tient à distance ses administrés.

La porte principale est grande ouverte; un portail sert de corps de

garde. Aux parois sont accrochés de longs fusils à mèche et des lances;

la garde ne nous laisse point pénétrer dans l'enceinte. Nous tournons

bride, et, par la place des exécutions, tombons dans une rue où, sous

le soleil, quatre hommes sont accroupis, enchaînés l'un à l'autre par

le cou. Ils ont la barbe et les cheveux longs, le corps amaigri. Ce

sont des condamnés qu'on a placés devant la prison pour recueillir les

aumônes qui les font vivre. Ils tendent les mains et implorent la pitié

des passants.

En travers de la porte, un gardien sommeille, le pistolet à la

ceinture, le bâton à la main. Le cerbère est borgne, noir, grand,

osseux. Il se lève en grognant.

--Peut-on visiter la prison?

--Ha, ha! répondit-il. Il nous fait signe de le suivre et marche devant

nous. Entre les quatre murs qui enclavent une cour sont construites

des masures très-basses, aux toitures délabrées, qu'on se garde bien

de réparer. A l'intérieur, les prisonniers dorment sur le sol battu

ou sur de minces nattes de paille; ils sont uniformément vêtus d'une

chemise, d'un caleçon de cotonnade et tête nue. Tous ont des fers aux

pieds, quelques-uns les ont également aux poignets. Plusieurs circulent

librement dans la cour, et nous entourent aussitôt, demandant une

aumône, un silao; l'un d'eux expose sa misère. Par les portes ouvertes

on en voit qui cousent.

--De quels crimes sont coupables ces malheureux? demandai-je au geôlier.

--Des brigands, des voleurs!

--Pourquoi ce grand brun qui nous tend la main est-il ici?

--Brigand, voleur!

Impossible d'arracher au borgne d'autre réponse. Il n'est point décidé

à bavarder.

Ouvrant une porte minuscule, il nous introduit dans un bâtiment composé

d'une enfilade de petites chambres où l'on enferme des prisonniers.

L'un--un savant sans doute--est occupé à copier un livre, il ne

détourne point la tête; un autre se balance en récitant des versets

du Coran; des fiévreux serrés dans un coin, affaissés sur eux-mêmes,

regardent avec l'œil brillant des malades. Puis nous arrivons à la

dernière chambre qui a son plafond percé d'une ouverture carrée par où

tombe la lumière du jour. Une longue et solide corde pend d'une poulie

fixée à une poutre du toit.

Le borgne ouvre une trappe que nous foulions du pied par mégarde.

--Regardez, dit-il.

Et, en bas, dans l'obscurité d'un trou où nos yeux ne perçoivent

d'abord pas les objets, c'est un cliquetis de chaînes remuées, des voix

rauques qui se lamentent; on distingue des mains levées et tournées

vers nous, des faces blêmes d'hommes dont on ne voit pas le reste

du corps. Une odeur fétide d'êtres humains entassés se dégage de ce

fouillis.

--Silao toura, silao toura[23], supplient ces misérables.

[Note 23: La charité, seigneur!]

Nous nous préparons à jeter quelques pièces de monnaie, mais le gardien

s'y oppose. Il prend lui-même les aumônes et, appelant les enterrés

par leur nom, laisse tomber à chacun la part qui lui revient. Il veut

empêcher la lutte effroyable de ces affamés se disputant la maigre

obole qui payera le morceau de pain qu'on leur vendra plus tard. Car

l'émir ne nourrit point les coupables qu'il emprisonne, il les loge et

laisse la charité des croyants faire le reste. Et, suivant les hausses

ou les baisses de la générosité publique, les misérables mangent de

quoi prolonger leur pitoyable existence ou bien ils endurent les

tenaillements de la faim. Aux habitants de la fosse on lance un morceau

de pain, on descend une cruche d'eau. C'est tout, la trappe se ferme.

Ils attendent sous terre le bon plaisir du puissant qui les a mis là.

Des années entières, sans soins d'aucune sorte, ils restent couchés sur

un fumier, sont rongés par la vermine.

Parfois il advient qu'il y a des mécontents dans le peuple, les impôts

se perçoivent difficilement, les sujets murmurent. Sa Sainteté envoie

alors un courrier porter au beg l'ordre de faire un exemple. On ouvre

la trappe, on choisit dans le tas, on hisse à fleur du sol un des

infortunés, on lui attache les mains derrière le dos, on le traîne

jusqu'à la place publique près du bazar, et là, en présence des curieux

qui se pressent,--car on a soin de choisir un jour de marché,--la

victime s'agenouille. Le bourreau saisit la barbe, relève la tête, et,

d'un coup rapide de son mince couteau bokhare, il tranche la carotide

du condamné ainsi qu'on fait au mouton dans un abattoir. Le cadavre est

accroché au gibet par les quatre membres et exposé durant plusieurs

jours; il importe que nul n'en ignore et que les méchants tremblent.

Et les corbeaux, à coups de bec dans les yeux, commencent la besogne

que termineront prestement les chiens, à moins que la famille du

supplicié ou une âme charitable ne s'empresse d'ensevelir les restes du

coupable.

L'affreux spectacle de la fosse aux punaises nous serra le cœur.

Nous sortîmes de la prison attristés et silencieux. Notre djiguite

Abdou-Zaïr lui-même avait perdu sa loquacité habituelle. Et

philosophant, tandis que j'enfourchais ma bête, je m'étonnais du

contraste de ce ciel pur et sans nuage qui narguait aux êtres humains

enterrés vivants.

A quarante pas de la prison, en passant par la porte qui s'ouvre sur

le bazar, on tombe au milieu de galeries construites en carré, autour

d'un bassin plein d'eau. C'est le Palais royal de Karchi. Les marchands

de thé et les barbiers se sont entassés dans ce coin de la ville qui

est le rendez-vous des gens qui flânent et s'amusent. Les galeries

retentissent du bruit des tchilmandys. Les élégants, chaussés de bottes

aux bouts pointus et relevés, se promènent indolents d'une boutique

à l'autre. Ils marchent avec un déhanchement de bon ton, traînent

les pieds en relevant avec grâce leur khalat de soie qu'ils tiennent

serré aux hanches. Un batcha aux gages d'un vendeur de thé se livre à

une danse des plus lascives, et cherche à attirer les buveurs par des

sourires engageants.

Un jeune chanteur agenouillé hurle une mélodie agaçante, le cou

renversé et les mains sur les hanches. Un conteur debout parle appuyé

sur un bâton flexible, et l'on fait cercle autour de lui. Voici les

sportsmen avec leurs cailles et leurs perdrix de montagne dressées à

un duel acharné; les propriétaires les excitent en leur taquinant le

bec qu'ils frappent avec un bâtonnet plusieurs coups de suite. Quand

les oiseaux voient rouge, que la colère les aveugle, ils les lancent

l'un sur l'autre; le maître du vainqueur empoche l'enjeu. Les joueurs

de cartes ne manquent pas, ils se servent de cartes françaises de

provenance russe. Les barbiers sont très-occupés, c'est la veille du

vendredi, le dimanche des musulmans, et tout sunnite qui se respecte

vient se faire raser le crâne et tailler la moustache au ras de la

lèvre supérieure de façon à dégager la bouche. Les clients attendent

patiemment leur tour en jasant. Des beaux se font teindre en noir la

barbe et les sourcils. On agrandit les yeux à celui-ci d'un léger coup

de pinceau entre les deux paupières; celui-là, un petit miroir à la

main, s'épile consciencieusement l'intérieur des narines au moyen d'une

pince. Les tchilim[24] passent d'un fumeur à l'autre. Plus loin est le

coin abandonné aux fumeurs de haschich et d'opium; on les reconnaît

à leurs traits fatigués, à leur teint plombé et à cet œil hagard de

l'homme qui passe d'une excitation fébrile à l'hébétement le plus

complet. A mesure que nous passons, on nous apostrophe, on nous décoche

des railleries, on nous regarde curieusement, on questionne nos hommes.

Partout du bruit et beaucoup d'animation. Les inévitables divanas

coiffés du bonnet en pain de sucre mendient aux abords des boutiques et

réclament effrontément l'aumône comme chose due; ils apportent encore

au vacarme l'appoint de leurs vociférations.

[Note 24: Pipe à eau.]

En Asie centrale(#74841) · 第 7 / 21 段