Sache-le donc! On prend le filet ou le faux filet du mouton, et, à

défaut, le gigot, on le coupe en morceaux de taille à remplir la

bouche d'un honnête homme, on coupe de même la graisse qu'on prend

au bon endroit, on embroche alternativement gras et maigre, en ayant

soin de serrer les morceaux les uns contre les autres; puis on sale

et l'on poivre à dose convenable. Une fosse est prête où, comme des

escarboucles, luisent des charbons incandescents. On tourne au-dessus

de ce brasier la broche tenue d'une main ferme, et, quand on a le coup

d'œil du génie, au bout de dix ou quinze minutes de petillement de

graisse qui tombe en suintant sur le feu tandis que les yeux pleurent

de fumée, on peut savourer un rôt _di primo cartello_.

Aussi, huit mois après, rencontrant à Bokhara l'artiste rôtisseur

devenu courrier et sans doute espion d'Abdourrhaman, je lui serrai

cordialement la main et lui souhaitai longue vie. Cependant, le clairon

des Cosaques sonne la prière pour le tzar Alexandre, fils de Nicolas,

et l'on étend les couvertures pour dormir sur le feutre qui sert de lit.

Notre tente est en mauvais état; dans le haut elle a des déchirures

par où la lune regarde; dans le bas elle est mal fermée, et le vent

s'engouffre avec trop de sans gêne. On entasse des bottes de foin en

manière de paravent, et tout va bien jusqu'à ce que messieurs nos

chevaux s'en viennent manger le mur improvisé. Ils broient le fourrage

lentement, à moitié endormis, et l'air entre au fur et à mesure que

leur festin s'avance en raison directe du carré des ouvertures. Mais

bien enroulés dans les couvertures, fatigués de la première étape, nous

dormons quand même, et le vent a beau hurler ses notes les plus aiguës,

il nous chante une barcarolle mélodieuse.

Le matin, on se réveille trempé par la pluie tombée dans la nuit. Le

vent continue à soulever la poussière, notre direction est sud-ouest,

et nous l'avons debout. Ce ne sont que montées et descentes; nous

laissons à gauche quelques petits villages tapis à l'entrée des

gorges de la montagne que nos djiguites disent se nommer Ibrahim-ata

en mémoire d'un saint fameux. Tel est aussi le nom de l'endroit où

nous devons faire halte. Aujourd'hui, les Turcomans marchent avec

plus d'ordre qu'hier; ils entourent un toug, et un jeune garçon leur

sert de tambourinier. Il a un tambour de chaque côté du cou de son

cheval, une baguette dans chaque main, qu'il manie avec plus de force

que d'adresse, à la façon du lapin-tambour des enfants qui laisse

tomber une patte à chaque tour de roue. Dans l'après-midi, on prépare

le bivouac à mi-côte en face d'un thalweg qui mène au sud dans le

Chahri-Sebz. Dans le thalweg, où je cherche des perdrix, je trouve un

peu d'eau de pluie, et la bois avec autant de plaisir que le meilleur

vin de la côte. Il suffit d'en être privé pour l'aimer.

Les nuages courent là-haut, un orage est imminent; à la nuit, le

tonnerre, répercuté par les échos, gronde effroyablement, les éclairs

déchirent les nues, la pluie coule à flots. Des gouttières ne tardent

pas à se déclarer dans notre tente, on choisit les places sèches, et

dans une posture plus ou moins commode, on dort. Dans la matinée,

la pluie tombe toujours, et le départ est retardé dans l'espoir que

l'orage cessera bientôt. C'est alors que nous est annoncée la mort

d'Alexandre II, et des scènes se passent qui nous font penser à

certains passages des Mémoires de Saint-Simon.

Puis un incident se produit qui explique la répugnance de nos pères

à loger les gens de guerre. L'aksakal du village accourt, réclame

l'interprète, et se plaint de la conduite des Turkmènes. Ceux-ci, se

voyant près de la frontière, se croient dispensés de la retenue dont

ils ont fait preuve jusqu'alors, et se laissent aller à leurs vieilles

habitudes de prendre beaucoup et de payer peu ou point.

La veille, ils ont fait différents achats dans le village, promettant

de régler le compte le lendemain; mais au dernier moment ils refusent

net. Les indigènes ont dépêché leur chef aux Russes pour implorer

leur intervention. Il est temps, car nos Turkmènes ont plié bagage et

sont tous en selle, prêts à partir. Ils entourent leur toug flottant

au-dessus de leur troupe massée sur un monticule. On envoie chercher

leurs chefs par l'interprète; ceux-ci arrivent au galop, sautent de

cheval et se tiennent près de la tente. L'un d'eux, qui prend la

parole, passe par la porte sa tête ornée de l'immense bonnet, une tête

énergique et rusée de chef de routiers. A l'entendre, le chef afghan

ne leur avait pas payé de solde depuis longtemps; ils veulent bien

s'acquitter, mais la bonne volonté ne suffit pas, il faut de l'argent.

«Vois, ma bourse est vide.» Et il tire sa bourse, la retourne: «Les

Russes sont riches, qu'ils prennent à leur charge la dépense que leurs

hôtes et amis les Turkmènes ont faites sur les terres d'Ak-pacha, et

ils seront éternellement reconnaissants, par Allah!» Ce discours débité

avec les gestes à l'avenant, un sourire bonnasse, en appuyant la main

au cœur pour témoigner de la sincérité des paroles.

Durant les pourparlers, l'orateur dévisage ses interlocuteurs, son

petit œil vif scrute les physionomies, court de l'interprète au chef

russe, comme pour voir si l'expression du visage est conforme aux

paroles qui lui sont traduites.

La somme à payer étant relativement assez faible, on croit devoir

passer outre, et il est promis à l'aksakal qu'on lui tiendra compte

de la dépense lors du prélèvement des impôts. Le brave homme s'en va

très-content de cette solution de la difficulté, car il n'est point

accoutumé à ce que les choses tournent à l'avantage des siens. Avant

l'arrivée des Russes dans le Turkestan, il ne se fût pas avisé de

réclamer rien à des routiers armés jusqu'aux dents, ils lui eussent

répondu à coups de fouet.

Quant au chef turkmène, dès qu'il a obtenu ce qu'il veut en somme, il

se retire avec force salutations, saute à cheval, élève en l'air le

fouet qu'il tient de la main droite, et, à ce signal, toute sa troupe,

qui attendait immobile en épiant ses gestes, s'ébranle, et aussitôt

le tambourinier se met à tapoter ses nagara[15] qui résonnent dans le

piétinement des chevaux. Puis notre troupe se met en marche. Voici

d'abord Djame, village peuplé de condamnés, qui est loin d'être un

séjour de délices; un ruisseau le traverse. Le chemin est pierreux

jusqu'à la frontière, marquée d'un poteau peint aux couleurs russes. A

peu près à la même latitude, à l'est, à deux mille lieues de là, en est

planté un autre au nord de la Corée. Ce poteau avance toujours vers le

sud à la suite des Cosaques qui éclairent la route.

[Note 15: Tambourins.]

La frontière passée, on fait un coude à gauche sur le sud pour

reprendre la direction sud-sud-ouest jusqu'à Karchi.

On fait une pause dans une vallée aux puits de Tchour-Koudouk dont

l'eau est salée--leur nom l'indique. L'herbe commence à tapisser les

pentes. Les nomades se plaisent dans cette région, où ils trouvent

assez d'eau pour abreuver des troupeaux nombreux, où le bétail paît

un bon fourrage. Aussi dès le commencement d'avril il n'y aura pas

comme aujourd'hui des bandes de perdrix à picorer tranquillement, les

Ousbegs arriveront joyeusement, les yourtes s'arrondiront à cette

place maintenant déserte, et, aussi longtemps que le niveau de l'eau

ne baissera point, que le soleil n'aura pas brûlé l'herbe et désolé

la plaine, les alentours du puits de Tchour-Koudouk retentiront des

hennissements des chevaux, du bêlement des moutons, et à l'heure

où l'on rassemblera les cavales pour les traire, ce sera des

criaillements de femmes et d'enfants, des hommes qui s'appellent, des

chiens qui aboient, car il est difficile d'entraver les bêtes.

A un kilomètre environ des puits de Beglamisch, où finit cette étape,

s'avance à notre rencontre, au galop, à la tête de plusieurs djiguites,

un cavalier vêtu de robes éclatantes. C'est un petit homme très-gros,

très-rond, au ventre vénérable, qui rebondit comme une boule énorme

sur un magnifique cheval blanc. Il ralentit sa monture en s'approchant

de nous, et, sous un turban blanc énorme qui convient à un Asiatique

de qualité, nous voyons une large face, d'apparence joviale, ornée

d'une barbe beaucoup trop noire pour n'être pas fraîchement teinte

d'ousma. Tel est l'ambassadeur que l'émir de Bokhara envoie accueillir

les princes afghans au seuil de ses domaines. Ce puissant personnage,

qui a nom Rachmed-Oullah et le tchin de Tok-Saba, nous serre les mains

chaleureusement, et avec un sourire de ses dents ébréchées, fermant les

yeux d'aise, tant notre vue le réjouit, il laisse tomber une avalanche

de questions qui sont autant de compliments commandés par l'étiquette

du pays:

--Louange à Dieu! le tzar blanc Ak-pacha[16] est en bonne santé?

[Note 16: Le tzar blanc.]

--Oui.

--Khoub. Yarim-pacha[17] est en bonne santé?

[Note 17: Moitié d'empereur, nom donné au général Kauffmann.]

--Oui.

--Khoub. Le général Ivanoff est en bonne santé?

--Oui.

--Khoub. Le général Karalkoff est en bonne santé?

--Oui.

--Khoub. Vous-même, comment vous portez-vous?

--Très-bien.

--Khoub. Vous n'êtes point trop fatigué du voyage?

--Non.

--Khoub. Le vent ne vous a pas incommodé? etc. Et à chaque réponse, le

Bokhare se penche sur le cou du cheval pour saluer, mettant les mains

sur le cœur en même temps qu'il répète l'inévitable _khoub_. Lorsqu'il

en a fini avec ces indispensables questions, le chef russe à son tour

lui demande des nouvelles de la santé de l'émir, de ses fils, du beg de

Karchi, etc., dans l'ordre hiérarchique.

Notre djiguite Abdou-Zaïr nous donne des détails biographiques

sur Rachmed-Oullah, dont la famille depuis longtemps fait souche

de médecins illustres que les émirs attachent à leur personne.

Rachmed-Oullah est digne de ses ancêtres; l'émir fait grand cas de

sa science et ne s'en sépare point volontiers. Mais dans les grandes

occasions où il lui faut un homme capable de représenter dignement

un grand prince, il emploie son maître Coictier, qui est très-habile

diplomate. Il l'a envoyé plusieurs fois à Tachkent, près du gouverneur

général du Turkestan, défendre les intérêts du Bokhara, et toujours il

a été content de son favori, qui n'est pas moins content de lui-même.

Il faut entendre Rachmed-Oullah vanter ses talents de guérisseur.

«Dernièrement, raconte-t-il, je m'en vais à Tachkent; à peine étais-je

parti que Sa Sainteté ressent un malaise; la souffrance l'oblige à

s'aliter. On m'envoie un courrier qui voyage jour et nuit, on me

rappelle. Je fais diligence, arrive à Bokhara sans débrider, visite

immédiatement l'émir, lui donne un médicament, et, le jour même, avant

la prière du soir, Sa Sainteté était sur pied.»

Près des puits, il y a foule. Les Ousbegs des environs, prévenus du

passage de la caravane, sont accourus. Une belle tente bokhare et des

yourtes sont dressées à notre intention.

Rachmed-Oullah descend vivement de cheval, aidé par deux de ses

flambants serviteurs, et prenant par le bras les hôtes qui lui

arrivent, les introduit sous la grande tente, les prie de s'asseoir.

Les tapis sont jonchés de plateaux sur lesquels s'entremêlent les

friandises composant habituellement le dasterkane: des raisins, des

abricots secs, des amandes, des carottes confites et enfin des monceaux

d'une pâtisserie assez fade faite de graisse de mouton, de sucre, de

miel, d'œufs et d'amidon. Nous goûtons par politesse à ce qui compose

le dasterkane, tandis qu'on sert le thé.

A l'entrée de la tente, les porteurs de plats font queue; on a fait

venir ces serviteurs tout exprès de Karchi. Ils vont pieds nus, ne sont

pas d'une propreté excessive, mais ils s'acquittent bien de la besogne.

A leur tête marche leur chef, qui a des bottes, un beau tchambar de

cuir brodé de soie et un gros turban. C'est un élégant jeune homme

à l'œil voilé, ayant obtenu autrefois les faveurs de l'émir; il

marche d'un pas de cocodette et se dandine en montrant les dents avec

suffisance. Il prend le plat des mains du serviteur le plus proche, le

passe au gros Rachmed-Oullah qui le dépose devant nous, et d'un geste

nous engage à chasser notre faim.

Il y a sept ou huit mangeurs, et l'on entasse des mets pour soixante ou

quatre-vingts personnes: la politesse bokhare consistant à gaver l'hôte

au point de lui arracher un hoquet significatif qui est lui-même une

politesse pour l'amphitryon, l'équivalent d'une visite de digestion à

Paris.

L'ambassadeur, invité à s'asseoir, ne prend pas le temps de boire la

tasse de thé qu'on lui offre et s'excuse de nous fausser compagnie:

il a un surcroît de travail. Rien ne se fait que par son ordre; il

cumule en ce moment les fonctions de maréchal des logis, d'intendant,

d'ambassadeur et de grand chef des cuisines. Aussi le voit-on se hisser

sur le pan d'un mur à proximité des marmites. De là-haut il domine la

situation, et la main appuyée sur son sabre recourbé, il donne des

ordres du ton d'un général au fort de la bataille, tout en ayant l'œil

sur la cuisine. A sa voix, chacun de ceux qu'il interpelle se précipite

et, l'ordre reçu, repart à toutes jambes. Il y a grand remue-ménage.

Il faut nourrir hommes et bêtes, veiller à l'équitable distribution

des vivres, ne mécontenter personne. C'est là une tâche difficile avec

des Afghans et des Turkmènes, tous gens d'un caractère désagréable,

professant pour les Bokhares un souverain mépris et se faisant servir

comme en pays conquis.

Afghans, Turkmènes et Russes forment trois camps distincts, à distance

l'un de l'autre.

Les jeunes princes ont leurs tentes à part, ainsi que leur suite; le

reste des Afghans s'installe entre les roues des voitures alignées. Les

arbas qui portent les femmes sont placées hors de vue des indiscrets;

leurs parents seuls leur parlent, des femmes les servent, un cordon

de sentinelles afghanes écarte les étrangers. Le décorum exige ces

précautions.

Les Turkmènes bivouaquent en carré. Aussitôt arrivés, ils déroulent

les pièces de feutre qu'ils transportent, comme nos cavaliers, leur

portemanteau. Après avoir soigneusement couvert leur cheval de la nuque

à la croupe, ils l'attachent à une chaînette de fer terminée par un

piquet mince et long de même métal, qu'ils fichent dans le sol, et le

cheval sellé est placé à portée et bien en vue.

Ils étalent pour eux-mêmes d'autres pièces de feutre dont moitié sert

de matelas et moitié de couvertures, par le froid ou la pluie. Par ce

mois de mars, ces hommes robustes se couvrent seulement de leur manteau

pour la nuit, et ils dorment par groupes de deux ou de quatre, la tête

cachée pour abriter les yeux de la rosée.

Les chevaux au piquet, chacun ayant choisi sa place, les Turkmènes

se mettent à leur aise, se débarrassent de leur fusil, l'étendent

près d'eux, enlèvent leurs grands manteaux, ne conservant pour tout

vêtement que la chemise et le kouliak en toile de coton, et pieds

nus, rarement dans des babouches, ils vaquent à leurs occupations ou

se livrent aux douceurs du _far niente_. Quelques-uns conservent à la

ceinture un pistolet ou un coutelas, peu d'entre eux quittent l'immense

bonnet de peau de mouton dont les profondeurs recèlent généralement

une réserve d'amadou, des allumettes s'ils ont pu s'en procurer, de

la ficelle, etc., et tous ces menus objets qu'on mettrait dans une

gibecière de voyage. Celui-ci fait allumer sa pipe à eau par un plus

jeune que lui, qui prend avec ses doigts un charbon, le place sur le

tabac, souffle jusqu'à ce que la fumée s'élève, tire les premières

bouffées et passe la pipe à son aîné. Lui, les jambes croisées, aspire

deux ou trois fois avec un glouglou formidable, et en rendant la pipe

il souffle un nuage de fumée derrière lequel disparaît un instant sa

figure hébétée par l'absorption trop considérable de nicotine. En

voici qui jouent silencieusement aux cartes, avec des cartes de modèle

français fabriquées en Russie; celui-ci frotte son fusil avec du sable;

celui-là, replié sur ses talons, souffle le feu pour hâter l'ébullition

de l'eau; son compagnon guette le moment et jette dans le koungane

la pincée de thé vert qu'il puise dans un petit sac; l'eau bout une

deuxième fois, et le thé est prêt. Ils en savourent immédiatement une

tasse brûlante à petites gorgées. La plupart sont allongés et dorment,

car le Turkmène qui fournit des étapes énormes sans se plaindre,

peut dormir un jour entier, ne se réveillant que pour manger, s'il

n'a point d'occupation. Ils vont abreuver leurs chevaux et, s'ils le

peuvent, font emplir les auges du puits par les Bokhares, auxquels ils

témoignent le dédain qu'un homme du désert a toujours pour un fourbe de

l'oasis.

Les Cosaques campent près de nous sur le point le plus élevé. Ils

ont formé les faisceaux, placé des sentinelles. Assis les jambes

croisées, le dos contre les yourtes à l'abri du vent, ils réparent leur

équipement. Une sorte d'Hercule à moustache rousse enfile délicatement

une aiguille, il va réparer un accroc fait à sa blouse; son voisin

raccommode une bride, un autre graisse ses bottes. Trois géants se

préparent à renverser un cheval dont ils veulent examiner la gorge

malade. Ils lui attachent les jambes de devant avec une courroie que

l'un tire dans un sens; les deux autres donnent une brusque poussée

dans le sens opposé, et la bête, perdant l'équilibre, s'abat. Ils se

couchent sur lui pour l'empêcher de remuer, lui prodiguant les caresses

et les exhortations. Le malade se tient coi. Un quatrième écarte la

mâchoire et regarde; subitement les chanteurs de la sotnia entonnent

un chant cosaque et s'accompagnent du tam-tam. Les badauds accourent,

écoutent bouche béante, et paraissent surtout apprécier les notes

assourdissantes de l'instrument sonore.

Jusqu'à la nuit, dans le campement, c'est un va-et-vient continuel. Les

Bokhares courent à droite, à gauche, traînant du foin, portant du riz

dans les écuelles de bois, de l'eau dans les outres en peau de chèvre.

Une deuxième fois les cavaliers sont allés, à tour de rôle et par

bandes abreuver leurs chevaux; le soleil est au bord de l'horizon qui

s'enflamme. C'est l'heure de prier Dieu. Un mollah monte sur un tertre,

détache l'extrémité de son turban, se tourne vers la Mecque, et, les

pouces aux oreilles, en face du soleil qui descend, il crie la grandeur

d'Allah. Les dévots ont pratiqué leurs ablutions selon le rite, ils ont

ôté leurs chaussures, et, leur manteau étendu comme tapis de prière,

ils se placent derrière le mollah. Celui-ci, sa face maigre illuminée

du crépuscule, les domine, rigide; seules ses lèvres s'agitent, puis

il s'incline à diverses reprises, et les croyants répètent ses gestes.

Finalement, tous portent ensemble les mains à la barbe et retournent à

leur bivouac.

La trompette des Cosaques sonne à son tour. Ces rudes guerriers se

mettent sur deux rangs, et leur chef chante la prière d'une voix

forte, et lorsqu'il demande au ciel ses faveurs pour Alexandre fils

d'Alexandre, empereur de toutes les Russies, tous l'accompagnent,

et l'on entend des basses formidables. Et ils rompent les rangs et

regagnent leur place.

Les feux s'allument, la nuit tombe, on prend le repas du soir. Vient

pour nous l'heure des notes, et pour tout le monde, de la causerie, de

la tasse de thé bue lentement, des contes, des farces qui font éclater

soudainement les rires, des récits de guerre écoutés tête tendue. Enfin

le calme se fait peu à peu, on ne voit plus les silhouettes se détacher

autour du foyer. On se roule dans sa couverture, et avant de se reposer

on fume une dernière cigarette en pensant à ceux de là-bas. Bientôt,

sauf un ou deux feux qui clignotent avant que la flamme s'affaisse,

sauf un hennissement de cheval qui piaffe, la steppe animée par des

hôtes de passage retombe dans l'obscurité et le silence.

Parfois notre sommeil est interrompu par une ondée subite, car nous

sommes dans la saison des pluies; parfois un cheval affolé rompt ses

entraves, met les hommes sur pied.

Dès l'aube, les arbas partent, puis suivent les cavaliers.

Telles sont, avec quelques variantes, les scènes qui vont se répéter

chaque jour de notre voyage à travers la steppe.

On nous donne une explication fantaisiste sur l'origine du nom de

Beglamich. Les puits porteraient ce nom parce qu'un Beg aurait présidé

à leur construction.

Dans les environs se trouve la tribu des Arabes. Plusieurs de ces

Arabes sont venus nous voir passer. A l'œil on ne les distingue pas des

autres Ousbegs. Ethnographiquement, cette dénomination ne vaut plus que

comme souvenir, de même celle de Turk que se donnent souvent des tribus

d'Ousbegs et de Kirghiz.

A Beglamich se trouvent des saklis actuellement inhabités où les

nomades viennent s'installer, près des puits.

Un sakli se compose de quatre murs en terre formant carré ou

parallélogramme. A l'intérieur, les nomades dressent leurs tentes,

entassent des broussailles ou du kisiak pour se chauffer et du foin

pour les bêtes. On entre dans le sakli par une porte assez large

pour livrer passage à une vache ou un cheval. Plus on se rapproche

de l'amou, plus les murs des saklis sont élevés et plus on prend de

précautions; chaque soir on rentre le bétail et l'on barricade l'entrée

par crainte des pillards qui rôdent volontiers le long du fleuve.

De Beglamisch, nous voyons des tentes à l'est et des crêtes blanches au

nord-nord-est.

L'étape suivante nous mène aux puits de Tachlik, qui ont une eau

potable. Durant la route, nous faisons avec Rachmed-Oullah plus

ample connaissance. Chaque fois qu'il nous rencontre, il demande

des nouvelles de notre santé, se servant pour la circonstance du

vocabulaire russe dont il dispose, une vingtaine de mots environ,

mais surtout des verbes qu'il emploie invariablement au passé défini

et à la troisième personne, sous la forme interrogative: «A-t-il

promené? A-t-il mangé? A-t-il dormi?» Décidément Rachmed-Oullah est

très-aimable. Les Afghans sont moins souples, et c'est avec plus

de roideur que Chodja-Saïb nous tend la main. Quoique représentant

d'un grand prince, Chodja-Saïb ne croit pas s'abaisser en emportant

lui-même, ce que ne ferait pas le Bokhare, des provisions de bouche

pour la durée de l'étape. Il ne monte jamais à cheval sans avoir placé

en réserve quelques morceaux de pain dans le capuchon tombant sur ses

épaules. Il n'en chevauche pas moins très-grave.

De Tachlik nous apercevons pour la première fois les monts Koungour;

par une illusion optique fréquente dans ces plaines dénudées, il nous

semble un Himalaya qui barre l'horizon, et cependant ce n'est qu'un

soulèvement haut d'une centaine de mètres, qui borde durant deux

kilomètres à peine la route des caravanes, près de Karchi.

La steppe est toujours morte, et si l'on s'écarte de la route tracée

par les chameaux et par les arbas, les chevaux bronchent fréquemment

dans les trous innombrables de tortues et de rongeurs qui dorment la

fin de leur sommeil hivernal.

[Illustration: A TACHLICK.

Dessin de MUENIER, d'après les croquis de M. CAPUS.]

L'émir a donné l'ordre de faire une réception pompeuse à la troupe,

où se trouvent ensemble les fils de l'émir de Kaboul et des officiers

d'Ak-Pacha. Les deux plus hauts dignitaires de Karchi après le Beg

nous joignent au moment où nous quittons Tachlik; ils nous serviront

d'introducteurs.

L'un, beau brun d'une quarantaine d'années, est le commandant de la

cavalerie de Karchi; l'autre, à barbe grisonnante, est, dit-on, le chef

des irrigations. Tous deux magnifiquement vêtus montent de superbes

chevaux. Ils font les saluts d'usage, et prennent la tête de notre

troupe. La route va d'abord sur l'ouest, suivant les pentes douces

d'un sol fortement ondulé, puis vers le sud-sud-ouest. A environ huit

kilomètres de Karchi, nous sommes au pied des collines de Koungour,

le chemin zigzague avec des ravins à droite, on tourne la hauteur, et

en bas Karchi s'étale dans mille bouquets d'arbres verts. Jusqu'aux

bords du Kachga-Darya qui traverse la ville, on descend, on rencontre

des étangs aux roselières touffues qui abritent nombre de canards, de

cormorans et de sarcelles. Puis commencent les ruelles enserrées des

hauts murs de terre des jardins, et il faut faire maints détours avant

d'arriver au logement spécialement réservé aux ambassades d'infidèles.

En Asie centrale(#74841) · 第 6 / 21 段