défaut, le gigot, on le coupe en morceaux de taille à remplir la
bouche d'un honnête homme, on coupe de même la graisse qu'on prend
au bon endroit, on embroche alternativement gras et maigre, en ayant
soin de serrer les morceaux les uns contre les autres; puis on sale
et l'on poivre à dose convenable. Une fosse est prête où, comme des
escarboucles, luisent des charbons incandescents. On tourne au-dessus
de ce brasier la broche tenue d'une main ferme, et, quand on a le coup
d'œil du génie, au bout de dix ou quinze minutes de petillement de
graisse qui tombe en suintant sur le feu tandis que les yeux pleurent
de fumée, on peut savourer un rôt _di primo cartello_.
Aussi, huit mois après, rencontrant à Bokhara l'artiste rôtisseur
devenu courrier et sans doute espion d'Abdourrhaman, je lui serrai
cordialement la main et lui souhaitai longue vie. Cependant, le clairon
des Cosaques sonne la prière pour le tzar Alexandre, fils de Nicolas,
et l'on étend les couvertures pour dormir sur le feutre qui sert de lit.
Notre tente est en mauvais état; dans le haut elle a des déchirures
par où la lune regarde; dans le bas elle est mal fermée, et le vent
s'engouffre avec trop de sans gêne. On entasse des bottes de foin en
manière de paravent, et tout va bien jusqu'à ce que messieurs nos
chevaux s'en viennent manger le mur improvisé. Ils broient le fourrage
lentement, à moitié endormis, et l'air entre au fur et à mesure que
leur festin s'avance en raison directe du carré des ouvertures. Mais
bien enroulés dans les couvertures, fatigués de la première étape, nous
dormons quand même, et le vent a beau hurler ses notes les plus aiguës,
il nous chante une barcarolle mélodieuse.
Le matin, on se réveille trempé par la pluie tombée dans la nuit. Le
vent continue à soulever la poussière, notre direction est sud-ouest,
et nous l'avons debout. Ce ne sont que montées et descentes; nous
laissons à gauche quelques petits villages tapis à l'entrée des
gorges de la montagne que nos djiguites disent se nommer Ibrahim-ata
en mémoire d'un saint fameux. Tel est aussi le nom de l'endroit où
nous devons faire halte. Aujourd'hui, les Turcomans marchent avec
plus d'ordre qu'hier; ils entourent un toug, et un jeune garçon leur
sert de tambourinier. Il a un tambour de chaque côté du cou de son
cheval, une baguette dans chaque main, qu'il manie avec plus de force
que d'adresse, à la façon du lapin-tambour des enfants qui laisse
tomber une patte à chaque tour de roue. Dans l'après-midi, on prépare
le bivouac à mi-côte en face d'un thalweg qui mène au sud dans le
Chahri-Sebz. Dans le thalweg, où je cherche des perdrix, je trouve un
peu d'eau de pluie, et la bois avec autant de plaisir que le meilleur
vin de la côte. Il suffit d'en être privé pour l'aimer.
Les nuages courent là-haut, un orage est imminent; à la nuit, le
tonnerre, répercuté par les échos, gronde effroyablement, les éclairs
déchirent les nues, la pluie coule à flots. Des gouttières ne tardent
pas à se déclarer dans notre tente, on choisit les places sèches, et
dans une posture plus ou moins commode, on dort. Dans la matinée,
la pluie tombe toujours, et le départ est retardé dans l'espoir que
l'orage cessera bientôt. C'est alors que nous est annoncée la mort
d'Alexandre II, et des scènes se passent qui nous font penser à
certains passages des Mémoires de Saint-Simon.
Puis un incident se produit qui explique la répugnance de nos pères
à loger les gens de guerre. L'aksakal du village accourt, réclame
l'interprète, et se plaint de la conduite des Turkmènes. Ceux-ci, se
voyant près de la frontière, se croient dispensés de la retenue dont
ils ont fait preuve jusqu'alors, et se laissent aller à leurs vieilles
habitudes de prendre beaucoup et de payer peu ou point.
La veille, ils ont fait différents achats dans le village, promettant
de régler le compte le lendemain; mais au dernier moment ils refusent
net. Les indigènes ont dépêché leur chef aux Russes pour implorer
leur intervention. Il est temps, car nos Turkmènes ont plié bagage et
sont tous en selle, prêts à partir. Ils entourent leur toug flottant
au-dessus de leur troupe massée sur un monticule. On envoie chercher
leurs chefs par l'interprète; ceux-ci arrivent au galop, sautent de
cheval et se tiennent près de la tente. L'un d'eux, qui prend la
parole, passe par la porte sa tête ornée de l'immense bonnet, une tête
énergique et rusée de chef de routiers. A l'entendre, le chef afghan
ne leur avait pas payé de solde depuis longtemps; ils veulent bien
s'acquitter, mais la bonne volonté ne suffit pas, il faut de l'argent.
«Vois, ma bourse est vide.» Et il tire sa bourse, la retourne: «Les
Russes sont riches, qu'ils prennent à leur charge la dépense que leurs
hôtes et amis les Turkmènes ont faites sur les terres d'Ak-pacha, et
ils seront éternellement reconnaissants, par Allah!» Ce discours débité
avec les gestes à l'avenant, un sourire bonnasse, en appuyant la main
au cœur pour témoigner de la sincérité des paroles.
Durant les pourparlers, l'orateur dévisage ses interlocuteurs, son
petit œil vif scrute les physionomies, court de l'interprète au chef
russe, comme pour voir si l'expression du visage est conforme aux
paroles qui lui sont traduites.
La somme à payer étant relativement assez faible, on croit devoir
passer outre, et il est promis à l'aksakal qu'on lui tiendra compte
de la dépense lors du prélèvement des impôts. Le brave homme s'en va
très-content de cette solution de la difficulté, car il n'est point
accoutumé à ce que les choses tournent à l'avantage des siens. Avant
l'arrivée des Russes dans le Turkestan, il ne se fût pas avisé de
réclamer rien à des routiers armés jusqu'aux dents, ils lui eussent
répondu à coups de fouet.
Quant au chef turkmène, dès qu'il a obtenu ce qu'il veut en somme, il
se retire avec force salutations, saute à cheval, élève en l'air le
fouet qu'il tient de la main droite, et, à ce signal, toute sa troupe,
qui attendait immobile en épiant ses gestes, s'ébranle, et aussitôt
le tambourinier se met à tapoter ses nagara[15] qui résonnent dans le
piétinement des chevaux. Puis notre troupe se met en marche. Voici
d'abord Djame, village peuplé de condamnés, qui est loin d'être un
séjour de délices; un ruisseau le traverse. Le chemin est pierreux
jusqu'à la frontière, marquée d'un poteau peint aux couleurs russes. A
peu près à la même latitude, à l'est, à deux mille lieues de là, en est
planté un autre au nord de la Corée. Ce poteau avance toujours vers le
sud à la suite des Cosaques qui éclairent la route.
[Note 15: Tambourins.]
La frontière passée, on fait un coude à gauche sur le sud pour
reprendre la direction sud-sud-ouest jusqu'à Karchi.
On fait une pause dans une vallée aux puits de Tchour-Koudouk dont
l'eau est salée--leur nom l'indique. L'herbe commence à tapisser les
pentes. Les nomades se plaisent dans cette région, où ils trouvent
assez d'eau pour abreuver des troupeaux nombreux, où le bétail paît
un bon fourrage. Aussi dès le commencement d'avril il n'y aura pas
comme aujourd'hui des bandes de perdrix à picorer tranquillement, les
Ousbegs arriveront joyeusement, les yourtes s'arrondiront à cette
place maintenant déserte, et, aussi longtemps que le niveau de l'eau
ne baissera point, que le soleil n'aura pas brûlé l'herbe et désolé
la plaine, les alentours du puits de Tchour-Koudouk retentiront des
hennissements des chevaux, du bêlement des moutons, et à l'heure
où l'on rassemblera les cavales pour les traire, ce sera des
criaillements de femmes et d'enfants, des hommes qui s'appellent, des
chiens qui aboient, car il est difficile d'entraver les bêtes.
A un kilomètre environ des puits de Beglamisch, où finit cette étape,
s'avance à notre rencontre, au galop, à la tête de plusieurs djiguites,
un cavalier vêtu de robes éclatantes. C'est un petit homme très-gros,
très-rond, au ventre vénérable, qui rebondit comme une boule énorme
sur un magnifique cheval blanc. Il ralentit sa monture en s'approchant
de nous, et, sous un turban blanc énorme qui convient à un Asiatique
de qualité, nous voyons une large face, d'apparence joviale, ornée
d'une barbe beaucoup trop noire pour n'être pas fraîchement teinte
d'ousma. Tel est l'ambassadeur que l'émir de Bokhara envoie accueillir
les princes afghans au seuil de ses domaines. Ce puissant personnage,
qui a nom Rachmed-Oullah et le tchin de Tok-Saba, nous serre les mains
chaleureusement, et avec un sourire de ses dents ébréchées, fermant les
yeux d'aise, tant notre vue le réjouit, il laisse tomber une avalanche
de questions qui sont autant de compliments commandés par l'étiquette
du pays:
--Louange à Dieu! le tzar blanc Ak-pacha[16] est en bonne santé?
[Note 16: Le tzar blanc.]
--Oui.
--Khoub. Yarim-pacha[17] est en bonne santé?
[Note 17: Moitié d'empereur, nom donné au général Kauffmann.]
--Oui.
--Khoub. Le général Ivanoff est en bonne santé?
--Oui.
--Khoub. Le général Karalkoff est en bonne santé?
--Oui.
--Khoub. Vous-même, comment vous portez-vous?
--Très-bien.
--Khoub. Vous n'êtes point trop fatigué du voyage?
--Non.
--Khoub. Le vent ne vous a pas incommodé? etc. Et à chaque réponse, le
Bokhare se penche sur le cou du cheval pour saluer, mettant les mains
sur le cœur en même temps qu'il répète l'inévitable _khoub_. Lorsqu'il
en a fini avec ces indispensables questions, le chef russe à son tour
lui demande des nouvelles de la santé de l'émir, de ses fils, du beg de
Karchi, etc., dans l'ordre hiérarchique.
Notre djiguite Abdou-Zaïr nous donne des détails biographiques
sur Rachmed-Oullah, dont la famille depuis longtemps fait souche
de médecins illustres que les émirs attachent à leur personne.
Rachmed-Oullah est digne de ses ancêtres; l'émir fait grand cas de
sa science et ne s'en sépare point volontiers. Mais dans les grandes
occasions où il lui faut un homme capable de représenter dignement
un grand prince, il emploie son maître Coictier, qui est très-habile
diplomate. Il l'a envoyé plusieurs fois à Tachkent, près du gouverneur
général du Turkestan, défendre les intérêts du Bokhara, et toujours il
a été content de son favori, qui n'est pas moins content de lui-même.
Il faut entendre Rachmed-Oullah vanter ses talents de guérisseur.
«Dernièrement, raconte-t-il, je m'en vais à Tachkent; à peine étais-je
parti que Sa Sainteté ressent un malaise; la souffrance l'oblige à
s'aliter. On m'envoie un courrier qui voyage jour et nuit, on me
rappelle. Je fais diligence, arrive à Bokhara sans débrider, visite
immédiatement l'émir, lui donne un médicament, et, le jour même, avant
la prière du soir, Sa Sainteté était sur pied.»
Près des puits, il y a foule. Les Ousbegs des environs, prévenus du
passage de la caravane, sont accourus. Une belle tente bokhare et des
yourtes sont dressées à notre intention.
Rachmed-Oullah descend vivement de cheval, aidé par deux de ses
flambants serviteurs, et prenant par le bras les hôtes qui lui
arrivent, les introduit sous la grande tente, les prie de s'asseoir.
Les tapis sont jonchés de plateaux sur lesquels s'entremêlent les
friandises composant habituellement le dasterkane: des raisins, des
abricots secs, des amandes, des carottes confites et enfin des monceaux
d'une pâtisserie assez fade faite de graisse de mouton, de sucre, de
miel, d'œufs et d'amidon. Nous goûtons par politesse à ce qui compose
le dasterkane, tandis qu'on sert le thé.
A l'entrée de la tente, les porteurs de plats font queue; on a fait
venir ces serviteurs tout exprès de Karchi. Ils vont pieds nus, ne sont
pas d'une propreté excessive, mais ils s'acquittent bien de la besogne.
A leur tête marche leur chef, qui a des bottes, un beau tchambar de
cuir brodé de soie et un gros turban. C'est un élégant jeune homme
à l'œil voilé, ayant obtenu autrefois les faveurs de l'émir; il
marche d'un pas de cocodette et se dandine en montrant les dents avec
suffisance. Il prend le plat des mains du serviteur le plus proche, le
passe au gros Rachmed-Oullah qui le dépose devant nous, et d'un geste
nous engage à chasser notre faim.
Il y a sept ou huit mangeurs, et l'on entasse des mets pour soixante ou
quatre-vingts personnes: la politesse bokhare consistant à gaver l'hôte
au point de lui arracher un hoquet significatif qui est lui-même une
politesse pour l'amphitryon, l'équivalent d'une visite de digestion à
Paris.
L'ambassadeur, invité à s'asseoir, ne prend pas le temps de boire la
tasse de thé qu'on lui offre et s'excuse de nous fausser compagnie:
il a un surcroît de travail. Rien ne se fait que par son ordre; il
cumule en ce moment les fonctions de maréchal des logis, d'intendant,
d'ambassadeur et de grand chef des cuisines. Aussi le voit-on se hisser
sur le pan d'un mur à proximité des marmites. De là-haut il domine la
situation, et la main appuyée sur son sabre recourbé, il donne des
ordres du ton d'un général au fort de la bataille, tout en ayant l'œil
sur la cuisine. A sa voix, chacun de ceux qu'il interpelle se précipite
et, l'ordre reçu, repart à toutes jambes. Il y a grand remue-ménage.
Il faut nourrir hommes et bêtes, veiller à l'équitable distribution
des vivres, ne mécontenter personne. C'est là une tâche difficile avec
des Afghans et des Turkmènes, tous gens d'un caractère désagréable,
professant pour les Bokhares un souverain mépris et se faisant servir
comme en pays conquis.
Afghans, Turkmènes et Russes forment trois camps distincts, à distance
l'un de l'autre.
Les jeunes princes ont leurs tentes à part, ainsi que leur suite; le
reste des Afghans s'installe entre les roues des voitures alignées. Les
arbas qui portent les femmes sont placées hors de vue des indiscrets;
leurs parents seuls leur parlent, des femmes les servent, un cordon
de sentinelles afghanes écarte les étrangers. Le décorum exige ces
précautions.
Les Turkmènes bivouaquent en carré. Aussitôt arrivés, ils déroulent
les pièces de feutre qu'ils transportent, comme nos cavaliers, leur
portemanteau. Après avoir soigneusement couvert leur cheval de la nuque
à la croupe, ils l'attachent à une chaînette de fer terminée par un
piquet mince et long de même métal, qu'ils fichent dans le sol, et le
cheval sellé est placé à portée et bien en vue.
Ils étalent pour eux-mêmes d'autres pièces de feutre dont moitié sert
de matelas et moitié de couvertures, par le froid ou la pluie. Par ce
mois de mars, ces hommes robustes se couvrent seulement de leur manteau
pour la nuit, et ils dorment par groupes de deux ou de quatre, la tête
cachée pour abriter les yeux de la rosée.
Les chevaux au piquet, chacun ayant choisi sa place, les Turkmènes
se mettent à leur aise, se débarrassent de leur fusil, l'étendent
près d'eux, enlèvent leurs grands manteaux, ne conservant pour tout
vêtement que la chemise et le kouliak en toile de coton, et pieds
nus, rarement dans des babouches, ils vaquent à leurs occupations ou
se livrent aux douceurs du _far niente_. Quelques-uns conservent à la
ceinture un pistolet ou un coutelas, peu d'entre eux quittent l'immense
bonnet de peau de mouton dont les profondeurs recèlent généralement
une réserve d'amadou, des allumettes s'ils ont pu s'en procurer, de
la ficelle, etc., et tous ces menus objets qu'on mettrait dans une
gibecière de voyage. Celui-ci fait allumer sa pipe à eau par un plus
jeune que lui, qui prend avec ses doigts un charbon, le place sur le
tabac, souffle jusqu'à ce que la fumée s'élève, tire les premières
bouffées et passe la pipe à son aîné. Lui, les jambes croisées, aspire
deux ou trois fois avec un glouglou formidable, et en rendant la pipe
il souffle un nuage de fumée derrière lequel disparaît un instant sa
figure hébétée par l'absorption trop considérable de nicotine. En
voici qui jouent silencieusement aux cartes, avec des cartes de modèle
français fabriquées en Russie; celui-ci frotte son fusil avec du sable;
celui-là, replié sur ses talons, souffle le feu pour hâter l'ébullition
de l'eau; son compagnon guette le moment et jette dans le koungane
la pincée de thé vert qu'il puise dans un petit sac; l'eau bout une
deuxième fois, et le thé est prêt. Ils en savourent immédiatement une
tasse brûlante à petites gorgées. La plupart sont allongés et dorment,
car le Turkmène qui fournit des étapes énormes sans se plaindre,
peut dormir un jour entier, ne se réveillant que pour manger, s'il
n'a point d'occupation. Ils vont abreuver leurs chevaux et, s'ils le
peuvent, font emplir les auges du puits par les Bokhares, auxquels ils
témoignent le dédain qu'un homme du désert a toujours pour un fourbe de
l'oasis.
Les Cosaques campent près de nous sur le point le plus élevé. Ils
ont formé les faisceaux, placé des sentinelles. Assis les jambes
croisées, le dos contre les yourtes à l'abri du vent, ils réparent leur
équipement. Une sorte d'Hercule à moustache rousse enfile délicatement
une aiguille, il va réparer un accroc fait à sa blouse; son voisin
raccommode une bride, un autre graisse ses bottes. Trois géants se
préparent à renverser un cheval dont ils veulent examiner la gorge
malade. Ils lui attachent les jambes de devant avec une courroie que
l'un tire dans un sens; les deux autres donnent une brusque poussée
dans le sens opposé, et la bête, perdant l'équilibre, s'abat. Ils se
couchent sur lui pour l'empêcher de remuer, lui prodiguant les caresses
et les exhortations. Le malade se tient coi. Un quatrième écarte la
mâchoire et regarde; subitement les chanteurs de la sotnia entonnent
un chant cosaque et s'accompagnent du tam-tam. Les badauds accourent,
écoutent bouche béante, et paraissent surtout apprécier les notes
assourdissantes de l'instrument sonore.
Jusqu'à la nuit, dans le campement, c'est un va-et-vient continuel. Les
Bokhares courent à droite, à gauche, traînant du foin, portant du riz
dans les écuelles de bois, de l'eau dans les outres en peau de chèvre.
Une deuxième fois les cavaliers sont allés, à tour de rôle et par
bandes abreuver leurs chevaux; le soleil est au bord de l'horizon qui
s'enflamme. C'est l'heure de prier Dieu. Un mollah monte sur un tertre,
détache l'extrémité de son turban, se tourne vers la Mecque, et, les
pouces aux oreilles, en face du soleil qui descend, il crie la grandeur
d'Allah. Les dévots ont pratiqué leurs ablutions selon le rite, ils ont
ôté leurs chaussures, et, leur manteau étendu comme tapis de prière,
ils se placent derrière le mollah. Celui-ci, sa face maigre illuminée
du crépuscule, les domine, rigide; seules ses lèvres s'agitent, puis
il s'incline à diverses reprises, et les croyants répètent ses gestes.
Finalement, tous portent ensemble les mains à la barbe et retournent à
leur bivouac.
La trompette des Cosaques sonne à son tour. Ces rudes guerriers se
mettent sur deux rangs, et leur chef chante la prière d'une voix
forte, et lorsqu'il demande au ciel ses faveurs pour Alexandre fils
d'Alexandre, empereur de toutes les Russies, tous l'accompagnent,
et l'on entend des basses formidables. Et ils rompent les rangs et
regagnent leur place.
Les feux s'allument, la nuit tombe, on prend le repas du soir. Vient
pour nous l'heure des notes, et pour tout le monde, de la causerie, de
la tasse de thé bue lentement, des contes, des farces qui font éclater
soudainement les rires, des récits de guerre écoutés tête tendue. Enfin
le calme se fait peu à peu, on ne voit plus les silhouettes se détacher
autour du foyer. On se roule dans sa couverture, et avant de se reposer
on fume une dernière cigarette en pensant à ceux de là-bas. Bientôt,
sauf un ou deux feux qui clignotent avant que la flamme s'affaisse,
sauf un hennissement de cheval qui piaffe, la steppe animée par des
hôtes de passage retombe dans l'obscurité et le silence.
Parfois notre sommeil est interrompu par une ondée subite, car nous
sommes dans la saison des pluies; parfois un cheval affolé rompt ses
entraves, met les hommes sur pied.
Dès l'aube, les arbas partent, puis suivent les cavaliers.
Telles sont, avec quelques variantes, les scènes qui vont se répéter
chaque jour de notre voyage à travers la steppe.
On nous donne une explication fantaisiste sur l'origine du nom de
Beglamich. Les puits porteraient ce nom parce qu'un Beg aurait présidé
à leur construction.
Dans les environs se trouve la tribu des Arabes. Plusieurs de ces
Arabes sont venus nous voir passer. A l'œil on ne les distingue pas des
autres Ousbegs. Ethnographiquement, cette dénomination ne vaut plus que
comme souvenir, de même celle de Turk que se donnent souvent des tribus
d'Ousbegs et de Kirghiz.
A Beglamich se trouvent des saklis actuellement inhabités où les
nomades viennent s'installer, près des puits.
Un sakli se compose de quatre murs en terre formant carré ou
parallélogramme. A l'intérieur, les nomades dressent leurs tentes,
entassent des broussailles ou du kisiak pour se chauffer et du foin
pour les bêtes. On entre dans le sakli par une porte assez large
pour livrer passage à une vache ou un cheval. Plus on se rapproche
de l'amou, plus les murs des saklis sont élevés et plus on prend de
précautions; chaque soir on rentre le bétail et l'on barricade l'entrée
par crainte des pillards qui rôdent volontiers le long du fleuve.
De Beglamisch, nous voyons des tentes à l'est et des crêtes blanches au
nord-nord-est.
L'étape suivante nous mène aux puits de Tachlik, qui ont une eau
potable. Durant la route, nous faisons avec Rachmed-Oullah plus
ample connaissance. Chaque fois qu'il nous rencontre, il demande
des nouvelles de notre santé, se servant pour la circonstance du
vocabulaire russe dont il dispose, une vingtaine de mots environ,
mais surtout des verbes qu'il emploie invariablement au passé défini
et à la troisième personne, sous la forme interrogative: «A-t-il
promené? A-t-il mangé? A-t-il dormi?» Décidément Rachmed-Oullah est
très-aimable. Les Afghans sont moins souples, et c'est avec plus
de roideur que Chodja-Saïb nous tend la main. Quoique représentant
d'un grand prince, Chodja-Saïb ne croit pas s'abaisser en emportant
lui-même, ce que ne ferait pas le Bokhare, des provisions de bouche
pour la durée de l'étape. Il ne monte jamais à cheval sans avoir placé
en réserve quelques morceaux de pain dans le capuchon tombant sur ses
épaules. Il n'en chevauche pas moins très-grave.
De Tachlik nous apercevons pour la première fois les monts Koungour;
par une illusion optique fréquente dans ces plaines dénudées, il nous
semble un Himalaya qui barre l'horizon, et cependant ce n'est qu'un
soulèvement haut d'une centaine de mètres, qui borde durant deux
kilomètres à peine la route des caravanes, près de Karchi.
La steppe est toujours morte, et si l'on s'écarte de la route tracée
par les chameaux et par les arbas, les chevaux bronchent fréquemment
dans les trous innombrables de tortues et de rongeurs qui dorment la
fin de leur sommeil hivernal.
[Illustration: A TACHLICK.
Dessin de MUENIER, d'après les croquis de M. CAPUS.]
L'émir a donné l'ordre de faire une réception pompeuse à la troupe,
où se trouvent ensemble les fils de l'émir de Kaboul et des officiers
d'Ak-Pacha. Les deux plus hauts dignitaires de Karchi après le Beg
nous joignent au moment où nous quittons Tachlik; ils nous serviront
d'introducteurs.
L'un, beau brun d'une quarantaine d'années, est le commandant de la
cavalerie de Karchi; l'autre, à barbe grisonnante, est, dit-on, le chef
des irrigations. Tous deux magnifiquement vêtus montent de superbes
chevaux. Ils font les saluts d'usage, et prennent la tête de notre
troupe. La route va d'abord sur l'ouest, suivant les pentes douces
d'un sol fortement ondulé, puis vers le sud-sud-ouest. A environ huit
kilomètres de Karchi, nous sommes au pied des collines de Koungour,
le chemin zigzague avec des ravins à droite, on tourne la hauteur, et
en bas Karchi s'étale dans mille bouquets d'arbres verts. Jusqu'aux
bords du Kachga-Darya qui traverse la ville, on descend, on rencontre
des étangs aux roselières touffues qui abritent nombre de canards, de
cormorans et de sarcelles. Puis commencent les ruelles enserrées des
hauts murs de terre des jardins, et il faut faire maints détours avant
d'arriver au logement spécialement réservé aux ambassades d'infidèles.