échafaudé d'une sainteté qui pouvait devenir lucrative. On ne lui
témoigna plus de respect, on ne lui porta plus d'offrandes, et on lui
rogna si bien les vivres qu'il ne lui resta plus qu'à s'en aller.
Une nuit, il partit pour Tachkent, où il a repris son ancienne
occupation de mollah enseignant la philosophie. Ces aventures, ces
déboires, ne lui ont point rassis le caractère; il est indécis dans
ses croyances, et, selon qu'il est disposé, se comporte en musulman
rigoriste ou en soufyste d'un scepticisme déplorable. Aujourd'hui, il
jeûne et prie sans interruption; demain, il se moquera des saints,
de Mahomet, boira des liqueurs prohibées par le Coran, et, sous
l'influence de l'eau-de-vie russe, il doutera des qualités divines
d'Allah et même de son existence.
«Qu'est Allah?» dit-il alors à un de ses élèves qui ne le quitte point.
«Allah est le maître de l'univers, le clément, le miséricordieux,
souverain au jour de la rétribution.»
«Hé! hé! en es-tu bien sûr?»
Et l'élève est confondu en entendant ce blasphème.
Tel qu'il est, ce Bokhare est le plus éclairé de tous les mollahs
indigènes dont nous avons fait la connaissance. Il n'a point la
superstition naïve de la plupart de ses congénères. Il ne croit point
qu'une pastèque tombant à terre annonce un tremblement de terre,
lorsqu'elle a été fendue par la chute; il n'admet pas non plus que
le bruit du tonnerre soit produit par une vieille secouant là-haut
un tapis ou ses culottes de femme liées par le bas et remplies de
pierres; durant l'éclipse de décembre dernier, il n'a point tremblé
de peur, n'est pas monté sur le toit pour invoquer Allah, frapper
sur une marmite sonore et pousser les cris qui effrayent le dragon
étreignant la lune et l'empêchent de la dévorer; et pourtant, quand
il est directement en cause, il est aussi crédule que l'enfant. Il a
grand'peur de mourir, et c'est avec la foi solide d'un homme effrayé
qu'il récite «la prière de longue vie», une prière qui lui vaudra cent
vingt ans d'existence. Il l'a communiquée tout bas à son meilleur ami
l'ourousse-mirza, lui recommandant de tenir cachée cette recette d'une
valeur inappréciable.
Le mirza est sceptique; il m'a récité la prière en souriant. Je la
croyais moins laconique, vu l'importance du but. La voici:
«Allah, préservez-moi des accidents et des maladies, et faites que je
vive cent vingt ans.»
Deux fois par jour il faut prier en ces termes, et le résultat ne
trompera pas l'attente. Il est bon d'énumérer les accidents et les
maladies qu'on désire éviter.
D'après une croyance très-répandue dans le Turkestan, le monde doit
finir l'an 1300 de l'hégire. La terre s'entr'ouvrira, et tout ce qui
est disparaîtra, à commencer par le quartier de Tachkent où se trouvent
les maisons de prostitution.
La date de la catastrophe est proche, et les fidèles ne laissent
pas d'avoir des préoccupations. Ils se disent leurs craintes, se
reprochent l'un à l'autre leurs méchancetés, leurs mensonges, leurs
mœurs dépravées. «L'indignité de notre conduite attire sur nous la
colère divine; il est temps de penser et d'agir mieux.» Malgré ces
récriminations, ils mènent leur vie habituelle de débauches et de
tromperies, car ils sont amoureux du lucre et des divertissements, et
rien ne les délecte comme l'obscénité.
Il n'est pas rare que des bruits de guerre, d'invasion ou de
bouleversement se répandent parmi les indigènes. Il semble que les
tremblements de terre, fréquents dans cette région, ébranlent les
cerveaux aussi bien que les édifices. Et une nouvelle, pourvu qu'elle
soit bizarre, frappe leur imagination, prend de la consistance et les
pousse à des actions parfois comiques.
Il y a quelques années, un hadji avait rapporté de la Mecque une
prédiction drôlatique pour nous. Un saint de la «mère des cités» lui
avait révélé que, dans le Turkestan, une poule pondrait un œuf d'où
sortirait un serpent, et le reptile dévorerait tous les hommes. La
rumeur court, et bientôt la population ne déjeune plus que de poulets.
Ceci se passait dans le Turkestan russe.
Le chef du district apprend le massacre, réunit vite les chefs
indigènes, et les invite à expliquer à leurs coreligionnaires que
d'un œuf de poule il sort toujours un poulet, qu'il n'y a pas lieu de
s'épouvanter de la prédiction, et que le mieux est de laisser vivre ces
pauvres volatiles.
Les barbes blanches retournent dans leurs villages; mais, quoi qu'ils
disent, la tuerie continue. Le chef de district ne sait plus quelle
mesure prendre. Heureusement, l'idée lui vient de faire annoncer que
toute personne ayant tué une poule payera en amende la valeur d'un
mouton. L'argument fut décisif, et les poules respectées; jusqu'à
présent, les survivantes n'ont point vengé la mort de leurs sœurs,
aucune d'elles n'a couvé l'œuf d'où le serpent doit sortir.
Une des distractions favorites des Sartes est d'assister aux combats
de cailles et de perdrix. A Tachkent, chaque vendredi, après la
prière du matin, les amateurs de ce sport se réunissent dans un grand
jardin nommé Chaïkan-Taour. Les assistants tiennent des paris, et
le propriétaire d'une bonne caille ou d'une bonne perdrix de combat
empoche une somme assez ronde. Ce plaisir est à la portée de toutes
les bourses, une caille non dressée valant quelques centimes; aussi
le moindre rôdeur de bazar a-t-il dans un repli de son khalat un de
ces oiseaux, qu'il garde toujours par devers lui pour le dresser dans
ses moments de loisir. Les perdrix ont plus de valeur; elles sont de
montagne, et ne se vendent jamais moins d'une trentaine de francs.
Elles atteignent des prix très-élevés quand elles ont remporté de
nombreuses victoires, et il arrive même que l'excès de gloire les
conduit tout droit à la marmite, leurs propriétaires ne pouvant plus en
tirer parti; les amateurs, sûrs d'une défaite, ne veulent point parier
contre.
On organise des courses de chevaux à l'époque des grandes fêtes
religieuses, à l'Arsol (jour de l'an), au Rouza-Kaït (leurs Pâques),
qui suit le dernier jour de jeûne à la fin de Ramazan, et au
Kourban-Kaït. Les coursiers sont montés par de jeunes garçons; la foule
des curieux est toujours immense; les myriades de cavaliers en costumes
éclatants font la haie le long de la piste, et, par un beau soleil,
pour le resplendissement des couleurs, on ne peut comparer à la houle
des turbans et des khalats bariolés que le spectacle, au mois d'avril,
des fleurs de la steppe qui ondulent sous le vent.
Le Sarte est ennemi des exercices du corps; il préfère les longues
poses dans le tchaï-khana, où l'on donne rendez-vous à ses
connaissances, où, moyennant quelques centimes, des heures entières, on
reste à causer de l'événement du jour, tout en étalant la richesse de
ses vêtements aux regards des passants. Et puis il trouve généralement
dans le tchaï-khana un musicien, un chanteur ou bien un beau et jeune
batcha coquettement habillé, aux gestes gracieux, minaudant comme une
femme. C'est lui qui daigne verser le thé, présenter la pipe à eau aux
clients, qui l'admirent tout à leur aise, l'appelant taksir (majesté).
Entre temps, ils jouent aux cartes, aux dés, aux osselets, mangent un
melon, une pastèque ou des fruits secs.
Les pauvres n'ont point toutes ces joies, et ils cherchent fréquemment
l'oubli en fumant le nacha[13], qui leur donne des idées riantes, ou
bien en buvant le koknar préparé avec des capsules desséchées de pavot,
qu'on fait bouillir dans l'eau.
[Note 13: Haschich.]
Sous l'influence du koknar, l'individu s'affaisse le dos au mur et
reste immobile dans un état de somnolence dont la durée varie suivant
la quantité absorbée, et là il rêve les yeux fermés, dans une sorte
d'anéantissement agréable dont il a la sensation; il perçoit tout ce
que l'on fait près de lui, mais il souffre du moindre bruit, de la
parole qu'on lui adresse, et son bonheur n'est complet qu'avec un repos
et un silence absolus. Puis il se lève et se rend à son travail. Une
fois qu'il s'y est accoutumé, le buveur de koknar ne peut plus se
passer de ce narcotique, et chaque jour, à la même heure, il lui faut
prendre la dose, sans laquelle il perdrait vite toute énergie physique
et morale, et serait le plus malheureux des hommes.
Telle est, brièvement résumée, la vie que mènent les Sartes.
Nous pourrions, à propos de Tachkent, décrire avec plus de détails leur
façon de se nourrir, leurs jeux, leurs petites industries; mais les
procédés, les coutumes, étant à peu près les mêmes pour les sédentaires
des plaines que nous allons parcourir, nous dirons ces choses chemin
faisant, car voici l'hiver passé, la neige fond sur les pentes des
montagnes, les arbres bourgeonnent. C'est bientôt l'heure de se mettre
en selle.
IV
DE TACHKENT A KARCHI.
Nos plans.--L'ambassade afghane.--A travers la steppe de la
faim.--Les membres de l'ambassade.--La famille de l'émir
Abdourrhaman-Khan.--Départ de Samarcande.--La steppe.--La recette
pour le kabâbe.--Les Turcomans.--Procédés de _routiers_.--Dans le
Bokhara.--Rachmed-Oullah médecin, diplomate et cuisinier.--Scène de
bivouac.--Entrée triomphale à Karchi.
Nous sommes à la fin de février, nos plans sont faits, dans les
premiers jours de mars nous commencerons par des excursions aux
alentours de Tachkent, nous les continuerons près de Tchinaz, le long
du Syr-Daria, pour nous enfoncer dans la steppe de la faim dès que
l'on pourra y faire des collections d'histoire naturelle. Aussitôt
les grandes chaleurs venues, quand les passes seront libres dans la
montagne, nous gagnerons par Samarcande les hauteurs du Kohistan,
et, plus tard, si nos ressources sont suffisantes, ayant exploré
les parties peu ou point connues de la vallée du Tchirtchik, nous
rentrerons en France par Bokhara, le pays des Turcomans, Khiva, le
désert de l'Oust-Ourt, la Caspienne et le Caucase. Mais on vient de
nous annoncer l'arrivée d'une ambassade afghane envoyée au général
Kauffmann par le nouvel émir de Kaboul, Abdourrhaman-Khan. Elle est
composée de Kodja-Saïb, ambassadeur extraordinaire, un fin diplomate,
paraît-il; d'un cousin de l'émir et de quelques cavaliers et fantassins
afghans, le gros de l'escorte étant resté à Samarcande. Cette ambassade
apporte au général Kauffmann des témoignages de gratitude de la part de
son ancien hôte, et doit revenir sur ses pas avec la famille que l'émir
a laissée entre les mains des Russes lorsqu'il s'en est allé guerroyer
sur la rive gauche de l'Amou.
Aujourd'hui que la fortune lui a souri, qu'il a pris à Kaboul la place
de Yakoub-Khan, il croit pouvoir sans trop de risques faire venir
auprès de lui ses deux femmes et ses trois enfants, dont le plus jeune
marche à peine.
Une escorte russe devant accompagner la famille princière jusqu'à
Mazari-Chérif, près de l'antique Bactres, l'occasion est belle pour
nous de voyager à travers le Bokhara dans d'excellentes conditions.
Il n'y a pas à hésiter, il faut remettre à une autre époque notre
exploration de la steppe et nous joindre aux Afghans, si rien ne
s'y oppose. Nous nous adressons au général Kauffmann, il nous
accorde gracieusement cette permission. La caravane doit se réunir à
Samarcande, nos préparatifs sont vite faits, et, par le vieux Tachkent,
nous gagnons d'abord Tchinaz, sur le Syr-Daria, que l'on traverse en
bac à cet endroit.
Sur la rive gauche du fleuve commence immédiatement la steppe, encore
mal éveillée du court mais profond sommeil d'hiver: c'est à peine si
quelques liliacées bulbeuses hasardent leur tête. La plaine désolée et
nue était autrefois cultivée en partie, grâce à l'eau que lui envoyait
le Zérafchane par de profonds aryks dont nous avons vu les lits
desséchés près d'Osch-Tepe, à quelques lieues de Djizak.
Djizak est un immense village comptant environ vingt mille habitants,
renommé pour ses scorpions et la maladie du richta[14], que contractent
souvent les indigènes. Il est situé au pied d'un chaînon de montagnes
traversé par la route qui mène à la riche vallée du Zérafchane.
[Note 14: Filaire de Médine.]
Après le village de Gankli, dans la vallée du Sanzar, se dressent, de
chaque côté de la route subitement rétrécie, des blocs de rochers à
pic et solidement campés qui constituent ce qu'on appelle la Porte de
Tamerlan. Sur la paroi schisteuse de droite on lit deux inscriptions
persanes: l'une célèbre Ouloug-Beg, vainqueur des rois et des nations,
l'ombre d'Allah sur la terre; l'autre, de 1571, rappelle une victoire
d'Abdoullah «khan des khans», qui anéantit, grâce à l'heureuse
conjonction des astres, quatre cent mille de ses ennemis, et «durant un
mois le sang coula dans la rivière de Djizak: que le monde le sache!»
Avant Saraïlik, nous apercevons la longue file des voitures afghanes
se déroulant sur la route qui grimpe un contre-fort à pentes douces du
chaînon de Malgouzar. Les arbas aux grandes roues criardes emportent
les richesses que l'émir avait laissées à la garde de ses fidèles, et
les nombreux achats que ceux-ci ont faits avant de quitter la capitale
du Turkestan russe. A l'arrière-garde, dans des voitures fermées de
tentures, sont les femmes, près desquelles leurs parents chevauchent.
D'un geste énergique ils écartent les indiscrets qui viennent trop
près du harem ambulant. En tête, un excellent cheval tire l'arba, sur
le devant duquel sont placés les deux fils de l'émir, emmitouflés de
fourrures qui les garantissent à peine du glacial vent du nord-ouest.
Leurs beaux visages d'enfants sont marbrés de froid, et le mirza à mine
allongée qui se tient derrière eux grelotte, les bras croisés. Les
cavaliers afghans prennent à tour de rôle les devants, amassent des tas
d'herbes sèches, les allument, se chauffent un instant, et, quand elle
passe, se joignent à la caravane; ils vont alors à pied, tirant leur
cheval par la bride.
Aux endroits où l'on trouve des puits, des tentes sont dressées à
l'avance et des provisions rassemblées qui doivent nourrir tout le
monde. Ce fut ainsi que la famille de l'émir traversa la steppe à
petites journées et arriva à Samarcande.
De Saraïlik, la route ondule vers la vallée du Zérafchane, que nous
traversons à Djimbaï. Le fleuve charrie un volume d'eau assez faible
par un réseau de longs bras maigres; dans deux mois, la fonte des
neiges transformera en une vaste nappe mugissante les minces filets qui
maintenant coulent à l'aise dans un lit trop large.
Le vent du sud-ouest, qui nous glace et nous cingle le visage de
poussière depuis le Syr-Daria, s'apaise un peu juste à l'instant où
nous découvrons l'illustre Samarcande. La nuit va tomber, et, dans
le gris du ciel, les monuments en ruine s'arrondissent, grandioses,
au-dessus des maisons basses.
Le lendemain, nous voyons par un beau soleil les médressés du Chir-Dar,
du Tillah-Kari et d'Ouloug-Beg, qui bordent la place splendide du
Righistan, et la mosquée de Chah-Zindeh, et le tombeau de Tamerlan,
appelé Gour-Emir. Il nous manque le temps de bien examiner ces
édifices, qui témoignent de la puissance des Timourides. A notre
retour, nous les admirerons à loisir. Les Afghans ne feront que toucher
Samarcande; nous n'avons que trois jours pour faire les dernières
emplettes, acheter des chevaux, les pelisses indispensables; il faut
aussi trouver un arba pour les bagages, des djigites pour nous
accompagner--l'un d'eux nous servira d'interprète--il n'y a donc pas
une minute à perdre. Abandonnés à nous-mêmes, nous n'aurions pas le
temps de nous procurer tout cela. Fort heureusement, le gouverneur de
Samarcande, le général Ivanoff, et le général Karalkoff, qui nous offre
une hospitalité des plus cordiales, nous prêtent un bienveillant appui,
et nous serons prêts pour le 13 mars, jour fixé pour le départ.
L'avant-veille, l'ambassade afghane au grand complet vient faire
ses adieux au général Ivanoff et lui présenter les jeunes princes.
Les enfants ont le pantalon et les bottes russes, et la redingote
afghane serrée au corps et chamarrée d'or; ils sont coiffés de
turbans de fin cachemire brodé d'or et portent le sabre au côté. Ils
sont conduits par le mirza qui les a élevés, un grand homme maigre à
longue barbe, d'une figure douce et impassible. Suivent l'ambassadeur
extraordinaire, Chodja-Saïb, dans le même costume mi-européen
mi-asiatique, avec pantalon et bottines d'origine anglaise, un homme
trapu, d'apparence intelligente, l'œil vif dans une face pleine,
s'exprimant posément avec gestes calmes; puis le serdar, parent de
l'émir, grand garçon très-brun, maigre, osseux, œil dur, figure longue
et morne de Castillan; puis un chef Kara-Kalpak à face ronde, œil
petit, pommettes rouges, barbe tirant sur le roux; il a longtemps suivi
Abdourrhaman-Khan sur la terre d'exil; le chef de l'escorte afghane
ferme la marche, pieds nus dans ses babouches, un vieux dont la tête
branle nerveusement, à barbe grise, et qui a un grand air d'énergie,
tout courbé qu'il est. Ces gens se comportent avec la dignité qui
est le propre de l'Oriental, mais ils n'ont point les manières
courtisanesques des Sartes; il est vrai qu'ils sont plus mâles et
point faits pour le joug comme ces énervés.
Les compliments de politesse échangés, le dasterkane est servi, et
après un entretien qui roule sur le voyage à travers le Bokhara et sur
le temps passé par l'émir afghan à Samarcande, l'ambassade se retire
lentement, gravement.
Le jour suivant, le général Ivanoff rend visite aux jeunes princes,
et nous l'accompagnons. On nous présente au Chodja Saïb comme des
faranguis ramasseurs d'insectes et de plantes, très-flattés de faire
route en aussi noble société. Chodja Saïb nous serre la main, et,
communiquant son impression à Zaman-Beg, l'interprète, il lui dit que
certainement nous cherchons «l'herbe d'or», qui paraît être la pierre
philosophale de ce pays, encore en plein moyen âge.
Le 13 mars, ayant fait nos adieux à nos aimables hôtes, nous prenons
le chemin de Bokhara en compagnie de quelques officiers russes,
d'interprètes, d'un docteur et de cinquante splendides Cosaques
de l'Oural, qui forment une garde d'honneur aux jeunes princes et
entourent leur voiture tout le long de la route. Nous-même avons comme
serviteur un tadjik samarcandais nommé Abdou-Zaïr, parlant assez de
russe pour nous comprendre et en outre presque tous les dialectes turcs
et persans de l'Asie centrale; il est secondé par son ami Roustem,
également Samarcandais, parlant seulement le turc, mais ayant déjà fait
le chemin de Chirrabad. Roustem est peu causeur, et il admire fort la
volubilité de parole qui distingue son compagnon.
Nous sortons de la ville par des rues étroites, en faisant fuir
devant nous les femmes et les enfants. Après les derniers champs
cultivés, on traverse un pont orné aux quatre coins de colonnes
autrefois complétement couvertes de briques émaillées; aujourd'hui,
les briques sont détachées aussi haut que peut atteindre un cavalier
se dressant sur sa selle. Ce pont est attribué au grand Timour. Nous
n'en trouverons pas d'autre avant Karchi. Passé le pont, on grimpe une
berge et l'on aperçoit bientôt à droite la vallée du Zérafchane. Le
«rouleur d'or» coule au fond d'une dépression bordant la steppe, qui
semble brusquement tomber en falaise. A gauche, au sud, les montagnes
de Samarcande, ou Samarcand-Taou, sont encore couvertes de neige au
sommet. Jusque par delà la frontière bokhare, nous allons longer
leurs tressaillements extrêmes où s'abritent les derniers villages
du Turkestan russe. Leurs habitants recueillent précieusement l'eau
bondissant des gorges quand la neige fond au feu du soleil; ils
arrosent leurs champs peu fertiles et vivent de maigres récoltes.
La route est poussiéreuse, et le vent du sud-ouest crible les figures
de grains de sable si drus qu'à peine peut-on risquer un œil pour
voir devant soi. Il paraît que ce vent très-sec souffle avec une
violence extrême chaque jour dans l'après-midi, et surtout au coucher
du soleil; il rendrait inhabitable cette partie de la plaine qui va
du Samarcand-Taou aux bords du Zérafchane; il balayerait en outre
vers le pied des montagnes les insectes venimeux innombrables en cet
endroit. Aussi l'émir de Bokhara avait-il choisi ce coin de son empire
comme lieu de déportation, n'en connaissant pas de plus désagréable à
habiter. La proximité de Samarcande rendait facile la surveillance des
condamnés, et ceux-ci, exposés simultanément aux piqûres des scorpions,
des scolopendres, des phalanges, et aux fureurs du vent du sud-ouest,
n'auraient pas vécu plus de trois ans dans cet enfer.
Tandis qu'on nous donne ces renseignements, nous joignons les voitures
qu'entourent des Afghans et environ cent cinquante cavaliers turcomans.
Nous les dépassons au petit trot, pour ne point savourer au pas la
poussière soulevée par cette troupe. Les jeunes princes tiennent la
tête de la caravane comme d'habitude. Avant le soleil couché, on arrive
à Sazigane, village de peut-être cent maisons, traversé par un torrent
qui lui arrive du sud-ouest. C'est là que se dresse le campement. Les
habitants du village, prévenus de notre arrivée, attendent accroupis à
terre par bandes ou juchés sur les murs qui entourent leurs masures.
Ils regardent curieusement, mais à distance. L'aksakal vient débiter
ses salamalecs au chef de notre troupe et reçoit des interprètes les
ordres de réquisition. Les yourtes qui nous sont destinées sont à
l'abri du vent, le foin est prêt, les feux vite allumés. Immédiatement
la distribution des vivres commence et ne finit qu'à la tombée de la
nuit avec les derniers arrivants. L'obscurité est complète, le vent
hurle. A la lueur de notre lanterne, nous attaquons, en compagnie du
docteur, un monceau d'excellent palao entassé dans une vaste écuelle
en bois. Dès les premières bouchées, arrive un Afghan, les joues
empourprées par la chaleur du brasier, et il nous offre avec un bon
rire, en se léchant les doigts, une longue broche qui enfile trente
ou quarante petits morceaux d'excellent rôti de mouton. C'est une
gracieuseté que nous fait l'interprète Zaman-Beg, qui est au mieux
avec le premier rôtisseur de la troupe afghane; il l'a envoyé offrir
une broche de kabab aux faranguis. A peine avons-nous détaché deux ou
trois morceaux--avec nos doigts naturellement,--que nous n'accordons
même pas un coup d'œil au palao que nous expédiions avec tant de
plaisir un instant auparavant. C'est que si le palao est un plat bien
agréable, valant son poids d'argent pour qui a l'appétit aiguisé par
une bonne chevauchée, le kabab, lui, vaut son pesant de diamants! Tous
ceux qui ont voyagé en pays turc, au Caucase ou sur les côtes est de
la Méditerranée, connaissent ce rôti, dont ils ont gardé le meilleur
souvenir. Eh bien, le kabab afghan est au kabab turc ce que Bignon est
à Duval. Aujourd'hui que nous en mangeons pour la première fois, il
nous vient la conviction que tous ces poëtes qui chantent sur leur lyre
les beautés de l'Orient ne l'ont assurément jamais visité, car au lieu
de dire les platanes, les peupliers, qu'ils traitent poétiquement de
palmiers, à leur retour dans la belle Europe ils n'auraient manqué de
pleurer harmonieusement le kabab succulent!
[Illustration:
SARTE. SOLDAT AFGHAN.
D'après une photographie de KAZLOWSKI.]
O lecteur gastronome qui comprend mon enthousiasme pour cette ambroisie
du désert, permets-moi de te donner la recette pour la cuisson du mets
qui vaut à lui seul le voyage de l'Oxus, car, si habile cuisinier
que tu sois, quoi que tu fasses, il te manquera toujours dans ton
petit pays d'Occident l'élément premier de réussite: l'énorme mouton
stéatopyge nourri pendant deux mois de printemps de l'herbe tendre et
parfumée de la montagne ou de la steppe.