un livre représentant un cours. A des heures fixes les élèves sont
réunis, l'un d'eux lit un texte, et le maître explique les mots et
les passages obscurs,--très-nombreux, dit-on,--avec un soin extrême,
consacrant à une ligne parfois une heure de développements. On ne lit
pas toujours un livre par an, et il faut plusieurs années d'un travail
assidu pour en digérer cinq ou six. Mais qui a fait cela est un savant,
et peut porter un gros turban blanc. Il connaît le Coran, il a appris
quelques mots de la langue arabe, sa tête est bourrée de vers des
poëtes turcs et persans, sa mémoire est écrasée, le but est atteint.
Qu'il trouve un sens nouveau à un verset du Coran interprété déjà pour
la millième fois, et il aura fait une découverte équivalant aux plus
belles inventions de l'Occident, il sera cité comme un homme de génie,
et rien ne l'empêchera de devenir un saint, un iman à longue barbe, que
l'on viendra voir de loin.
Il pourra à son tour diriger une médressé ou bien une mosquée où des
fidèles afflueront, qui ne manqueront point de lui verser des offrandes
copieuses au jour sacré du Ramazan.
En somme, chez les Sartes, pour qui sait lire et écrire, et veut
continuer d'apprendre, le travail intellectuel consiste à accumuler des
phrases, à jongler avec des mots, à équivoquer sur une syllabe.
Sous ce rapport, un certain iman de Tachkent, célèbre au loin, ne
laisse rien à désirer. A une science profonde il joint les plus
édifiantes vertus, il a lu Platon dans une traduction, il passe pour
savoir l'arabe, fait des miracles, et son écriture est belle. Les
indigènes le vénèrent: c'est un saint.
Il parle de toutes choses dans une langue imagée, et le nombre de ses
élèves et de ses admirateurs est très-grand.
Les croyants mendient ses bénédictions pour leurs nouveau-nés, qu'ils
lui apportent. L'iman récite sur le petit être vagissant une prière
de circonstance qui lui assurera un riant avenir. Parfois, entre deux
tasses de thé, le nez haut, de côté, il se contente de souffler trois
fois sur l'enfant. En échange, le père dépose sur son tapis des pièces
d'argent, des mesures de riz, de blé, puis se retire, marchant à
reculons, s'inclinant à chaque pas avec force remercîments.
Depuis qu'il a acheté un globe terrestre à des marchands russes,
il passe pour être au courant des progrès que les Occidentaux font
faire à la science en général et à la cosmographie en particulier.
Il faut voir avec quelle dignité il montre sa sphère aux fidèles qui
viennent recueillir les paroles de vérité que sa bouche laisse tomber
dédaigneusement.
Concernant la terre il a son idée faite: elle est ronde, il en est
sûr. Il n'a point fait cette découverte en fouillant les livres ou en
observant la nature; cette vérité lui a été révélée par Allah, clément
et miséricordieux, qui lui a parlé en confidence un jour qu'il priait
avec son cœur, à l'heure où le soleil disparaît.
Le savant homme enseigne également que la terre est immobile. Le fait
est patent, dit-il, il suffit de lever les yeux pour s'en convaincre.
Qui peut nier que le soleil se lève à gauche, tourne et descend se
coucher à droite? Et tout fidèle qui contemple le ciel quand la nuit
est venue, ne voit-il pas la lune et les étoiles glisser dans le même
sens? Il fait observer que la sphère des ourousses n'était pas exacte,
qu'il a dû la compléter en traçant à la couleur rouge un chapelet de
demi-lunes qui coupe en biais les méridiens. Ces demi-lunes figurent
les sept ciels.
Comme la plupart des saints personnages du pays, il est d'une morgue
excessive, ne souffre point qu'on discute ce qu'il avance. Au surplus,
contredire un iman est le propre d'un pataud, d'un Kirghiz, d'un
Ousbeg. Un Sarte de bon ton ne commet pas d'aussi grossières bévues.
N'est-ce pas Allah qui parle par la bouche de l'iman?
Si l'auditeur n'est pas convaincu du premier coup, s'il a sur la langue
l'objection toute prête, qu'il garde le silence, qu'il approuve avec
les autres d'un «khoub» (bien!) modeste, en inclinant la tête. Il
pourra, quand l'iman aura cessé de parler, lui soumettre ses humbles
arguments, mais sous forme de doutes, car un petit mollah ne doit rien
affirmer à l'encontre de celui qui se tient pour une irréprochable
incarnation de la divinité. Trouve-t-il une réponse plausible,
l'iman daigne réfuter le téméraire; est-il à court, une affirmation
catégorique le tire d'embarras; avant tout, il importe de sauvegarder
une réputation d'infaillibilité. En général, dans toutes les réunions
de lettrés, un «oui» ou un «non» bien net du personnage en renom, vers
qui les yeux se tournent, suffit pour trancher une difficulté, source
de discussions, et personne ne souffle mot.
L'homme à la sphère n'admet pas qu'on le compare au Prophète lui-même.
On raconte qu'un jour, en compagnie de ses disciples, il va au
cimetière prier sur la tombe de son père. Il reste debout quelques
instants, la tête inclinée, absorbé par la méditation. Soudain il lève
les bras et s'écrie d'un ton inspiré: «O mon père, tu peux entrer
au ciel, mes prières t'ont ouvert les portes que tu avais trouvées
fermées!» Un de ses élèves lui demande d'expliquer les paroles qu'on
vient d'entendre. Il lui répond que son père était en enfer en punition
des fautes qu'il avait commises sur la terre, et que le miséricordieux
vient à l'instant de mettre fin à ses souffrances par égard pour les
vertus de son fils. Un maladroit lui rappelle alors que le père de
Mahomet s'était trouvé dans une situation semblable, et que le Prophète
avait intercédé lui-même, et que.....
Mais l'iman l'interrompt, et très-froid, vexé qu'on le compare à
si mince personnage: «Peuh! peuh! le Prophète... Mahomet... que me
parles-tu du Prophète!»
Ces lettrés, ces pieux individus forment la partie la plus
intéressante de la population indigène, et, puisque l'occasion se
présente, nous en parlerons avec quelques détails.
Grâce à notre ami M. W..., nous nous trouvons souvent en contact avec
les plus renommés d'entre eux. Ils aiment à se rendre chez le mirza
ourousse, qui parle leur langue, leur fait toujours un bienveillant
accueil, leur témoigne de la considération et leur offre une table
bien garnie. Vaniteux et gourmands, ils n'oublient pas le chemin d'une
maison où on leur donne la bonne place à une bonne table, et sur un
signe de notre ami ils accourent au rendez-vous qu'on leur fixe.
Le vendredi, après le namaza khouftane (prière du soir), il y a chez
le mirza ourousse une compagnie nombreuse et choisie. Dans la chambre
basse où nous sommes réunis, deux musiciens jouent du doumbourak et du
sournoï. Une collation copieuse est servie. On verse du thé dans les
tasses et aussi du cognac et du rhum que ces fervents musulmans avalent
d'un trait avec une satisfaction visible. Ceux qui nous voient pour la
première fois, gênés par la présence d'infidèles, hésitent à boire; ils
n'imitent leurs camarades qu'après s'être fait prier et s'être laissé
dire par leur hôte qu'il ne leur est rien offert de ce que le saint
Coran défend.
Entre deux airs de musique on s'entretient.
Un des musiciens, grand et beau gaillard d'une trentaine d'années,
a étudié autrefois dans une médressé de Tachkent avec l'intention
de devenir iman, mais un beau jour on l'a surpris dans sa cellule
en compagnie d'une femme légère, il a été expulsé, et sa carrière
de religieux ayant été perdue par cette incartade, il a cultivé la
musique, pour laquelle il se sentait des dispositions. Il passe pour
jouer admirablement de tous les instruments, et mène la vie agréable
d'un artiste choyé du public. A l'entendre, il va partir bientôt pour
Kaboul, où l'émir l'a mandé; mais auparavant il veut aller à Stamboul,
chez le sultan de Roum, car sa renommée de musicien a traversé les
déserts; puis il se dirigera vers la Mecque. Il dit tout ce plan de
voyage sérieusement, avec de beaux gestes. Mais mon voisin me souffle
tout bas qu'il n'en est rien, que c'est un «lafgui», un hâbleur comme
il s'en trouve tant dans ce pays où fleurit le mensonge. Et, à ce
propos, il me conte une histoire de lafgui. Elle prouve qu'ici l'on
peut exagérer autant qu'à Marseille et à Bordeaux.
--Depuis vingt ans un nommé Abdoullah, de Bokhara, passait aux yeux de
ses compatriotes pour le plus grand menteur qu'on pût trouver dans tout
le Turkestan. Fier de cette renommée, Abdoullah dormait tranquille.
Quand il s'en allait boire le thé au bazar, c'était la tête haute qu'il
chevauchait; mais il advint qu'un marchand qui revenait de Tachkent
l'aborda un jour en lui disant: «Bismillah (au nom de Dieu!), ami
Abdoullah, il y a à Tachkent plus menteur que toi.» Abdoullah en pâlit.
Des curieux étaient présents quand le marchand parlait en ces termes,
la nouvelle se répandit dans le bazar, et à l'occasion chacun répétait
à l'illustre menteur: «Est-il vrai, Abdoullah, qu'il y a plus menteur
que toi à Tachkent?» Celui-ci en devint inquiet, il perdit sa gaieté,
et résolut de faire le voyage de Bokhara à Tachkent pour se rendre
compte par lui-même de ce qui lui semblait une énormité. Il part, va
frapper à la porte de son rival; un enfant de huit ans vient lai ouvrir:
--Mohammed le menteur est-il chez lui?
--Que lui veux-tu? je suis son fils.
--Va dire à ton père que j'apporte un tapis que j'ai déroulé depuis
Bokhara jusqu'aux portes de Tachkent.
--Allah sera content, répond l'enfant, mon père vient de faire un
accroc à son turban, ton tapis sera juste assez grand pour cacher la
déchirure.
Cette réponse du fils suffit à Abdoullah pour le convaincre de la
supériorité du père, et il retourna à Bokhara avouer qu'il avait trouvé
son maître.
Mon interlocuteur est Kokandais, ce qui le met à l'aise pour se moquer
des gens de Tachkent et de Bokhara.
Cependant, un des mollahs parlait de l'Inde, où la coutume est de
brûler des morts, où des femmes ne peuvent supporter la perte de leur
mari et se précipitent dans les flammes du bûcher, sans hésiter. Elles
sont réduites en cendres avec le cadavre de l'homme qu'elles ne veulent
point quitter.
«Au jour de la résurrection, demande un auditeur, qu'arrive-t-il à ceux
dont les os sont brûlés?
--Que les os soient brûlés ou enfouis dans la terre, les morts
ressusciteront sous la forme qu'ils avaient de leur vivant», répond un
Tatar.
La conversation roule ensuite sur la fête splendide que Akkouli Beg a
donnée récemment à Pskent à propos de la circoncision de son fils.
Comme la communion chez les catholiques, cette cérémonie religieuse est
le motif d'une grande réjouissance chez les musulmans. L'amour-propre
de la famille est en jeu, c'est à qui recevra le mieux ses hôtes.
En Asie, comme ailleurs, il n'est pas mauvais d'avoir la réputation
d'homme riche et généreux. Tel économise donc de longues années afin de
pouvoir tenir table ouverte à ses parents et à ses amis quand le moment
est venu.
Pendant huit jours, Akkouli Beg a régalé tous ceux qui sont venus le
féliciter. Il voulait faire honneur à son origine, étant fils de ce
fameux Yakoub Batcha, un danseur qui par son talent et ses intrigues
s'éleva de la boue du bazar au faîte de la puissance. Yakoub fut
premier ministre de Khoudaïa Khan dans le Kokan, puis maître absolu
à Kachgar, où les deux plus puissantes nations du globe vinrent
solliciter son alliance.
«Akkouli Beg n'a-t-il pas fait assassiner son frère, il y a quelques
années?» demandai-je.
«Oui, me répondit un mollah, d'un coup de pistolet dans le dos. Akkouli
Beg est un grand prince, un saint homme; qu'il ait une longue vie!»
L'individu qui n'a pas un cri d'indignation et ne trouve que louanges à
l'adresse d'un fratricide, est le «famulus» du saint iman dont il était
question tout à l'heure.
Il est venu de Kachgar, dans le Turkestan, après la mort de Yakoub
Batcha: petit, gros, avec un nez crochu flanqué d'yeux ronds, montrant
ses dents fines et blanches, il a le rictus d'un chat dans une face
brune d'orfraie. Il utilise son habileté de calligraphe en copiant
les méditations de son maître, et les vend le plus cher possible aux
croyants qui se passionnent pour les élucubrations d'une des pures
lumières de l'Islam. L'esprit de clocher s'en mêle, les Tachkentais
sont très-fiers de leur saint, et le Kachgarien écoule rapidement sa
marchandise. Il a encore une autre source de revenus: il écrit des
toumors ou talismans.
Les indigènes sont superstitieux à l'excès: ils croient non-seulement
au pouvoir bienfaisant des reliques et des lambeaux de vêtements
autrefois portés par des saints en renom, mais ils attribuent également
une puissance surnaturelle à certaines prières, à certaines formules.
Pour se les procurer, ils s'adressent à un mollah écrivant d'une belle
écriture, et en échange d'une pièce blanche, ils reçoivent un papier
contenant à l'encre noire et rouge les paroles qui doivent assurer soit
la réussite d'un voyage, soit un heureux accouchement, soit les faveurs
d'une cruelle qui n'a point voulu céder aux instances d'un poursuivant.
Le rouge étant la couleur de bon augure, il importe que le talisman
soit tracé à l'encre rouge à tel ou tel endroit de la page; dans ces
conditions, il donne le plus de chances favorables à la personne
qui s'en munit. On le porte souvent sur l'épaule, cousu dans une
pochette triangulaire visible à l'extérieur du khalat, au-dessus de la
clavicule; on l'enferme aussi dans un sachet ou un cylindre spécial, à
l'extrémité d'un cordon qui pend au cou: nos catholiques portent leurs
croix et leurs scapulaires de la même manière. Les musulmans achètent
des talismans aux Juifs eux-mêmes, qui tiennent cet article, en même
temps que les drogues. Ceux-ci ont, par exemple, un excellent remède
contre les maladies de cœur: le jade, dont on met un éclat dans un
sachet qu'on porte toujours sur la poitrine, en ayant soin de l'appuyer
sur le côté malade.
On cite un scribe, besoigneux avant de s'occuper spécialement de la
fabrication et de la vente des talismans, qui s'est enrichi rapidement.
Il a commencé son commerce accroupi comme un mendiant, dans un coin
du bazar, n'ayant pour toute fortune que son roseau et son papier;
aujourd'hui, on vient le trouver chez lui, et les clients se pressent
à la porte de sa maison ornée d'éclatantes peintures et située au
meilleur endroit du vieux Tachkent. Sa réputation est faite et sa
bourse pleine.
[Illustration:
INDOU. JUIF DE TACHKENT.
D'après une photographie de KAZLOWSKI.]
En notre présence, le Kachgarien écrit d'une haleine un talisman de
deux grandes pages pour le domestique de son hôte. Le jeune Achmed
est désespéré de la froideur d'une charmante dame habitant le rydek
de la ville, il veut en finir et emploie les grands moyens. Le scribe
trempe sa plume tantôt dans l'encre noire, tantôt dans l'encre rouge.
Il écrit en outre à l'adresse de cette beauté une supplique finissant
en des termes qui sont bien un peu hyperboliques:
«Des larmes de mes yeux j'ai préparé (délayé) l'encre que tu vois sur
ce papier fait de l'enveloppe de mon âme; les cils de ma paupière ont
fourni la calame qui trace ces lignes. Envoie-moi, je t'en supplie,
une réponse favorable; je la suspendrai à mon cou comme un toumor, et
j'errerai fou d'amour.»
Leurs clients ne sachant pas lire, ces industriels ont beau jeu
et peuvent donner un libre cours à leur imagination quand ils
confectionnent leurs talismans. L'important est de donner un aspect
agréable à l'écrit, en employant beaucoup d'encre rouge.
Un hadji tatar qui rit de la simplicité de ses coreligionnaires nous a
conté à ce propos l'anecdote suivante:
«Au printemps, un ichane de Bockhara, en humeur de voyage, monte sur
son âne et se dirige du côté de Karchi. Chemin faisant, le ciel se
couvre, les nuages s'amoncellent, un orage terrible crève sur sa tête.
L'ichane presse sa monture, se dirige, par une pluie battante, vers la
première maison du village le plus proche, et demande l'hospitalité.
«Par la porte entre-bâillée, le maître du logis l'invite à porter
plus loin ses pas, attendu que sa femme est sur le point d'accoucher.
La délivrance est difficile; il n'a point le loisir de recevoir un
étranger sous son toit.
«On va fermer la porte au nez du voyageur; mais l'orage ne fait que
commencer, et il tient bon, parlemente, réclame une toute petite place
dans un coin pour sa bête et lui-même, promettant de partir dès que le
ciel s'éclaircira. Le paysan est inflexible.
«--Qu'il aille plus loin!
«Heureusement, l'ichane est un homme à expédients, il a une inspiration:
«--Je t'écrirai pour ta femme, dont j'entends les cris plaintifs, une
prière qui facilitera l'accouchement.
«Du coup, on lui fait bonne mine:
«--Qu'il entre, Allah sera content!
«On installe bien l'âne, on lui donne la botte de foin, on apporte le
dasterkane au voyageur, qui se sèche au feu, sort son écritoire et
écrit à notre Ousbeg enchanté le talisman que voici: «Je suis à l'abri,
mon âne a la botte; quant à la femme de mon hôte, qu'elle accouche ou
non, peu m'importe.» Le mari suspend immédiatement le talisman au cou
de son épouse, et, rassuré sur l'issue des couches, la laisse gémir.
Sans se préoccuper plus de celle qu'il aime, il fait servir le palao
par son fils et régale de thé l'ichane jusqu'à ce que la dernière
goutte de pluie soit tombée. Alors celui-ci enfourche son âne, et
«qu'Allah te garde, brave Ousbeg!» il s'en va gaiement.
«L'autre reste un instant sur sa porte à suivre des yeux le saint homme
que Dieu lui a envoyé avec tant d'à-propos. Il réfléchit à l'heureuse
conjoncture et conclut en se disant qu'Allah est grand!»
Un mollah tatar est venu, en compagnie du Kachgarien, visiter
l'ourousse mirza. Il se tient à sa place dans une pose modeste; rêve
tandis qu'on cause autour de lui, de temps à autre lève les yeux vers
le ciel et pousse un long soupir.
C'est un mystique.
Il fait partie d'une secte dont la doctrine a surtout cela de
particulier que chaque sectaire se considère comme une incarnation
plus ou moins parfaite de la divinité. Tout en affectant les dehors de
l'humilité, les néophytes, dit-on, n'en sont pas moins très-fiers de
leur situation récente d'incarnés. Quant aux convertisseurs, ils sont
révérés par leurs prosélytes à l'égal des prophètes.
Après avoir gagné dans le commerce une fortune considérable, ce Tatar
s'est ruiné pour obéir à un de ces illustres mystiques dont il exécute
les moindres volontés.
Pour son directeur spirituel, il s'est dépouillé peu à peu de la
majeure partie de son bien, et, maintenant encore, il abandonnerait
le reste de son avoir sur un signe du bienfaiteur qui lui a dessillé
les yeux. Beaucoup le blâment de ce désintéressement, mais d'autres
l'excusent, disant qu'on ne peut trop donner à qui vous met sur la
route du ciel.
Les chefs de ces mystiques organisent des réunions où ils font exécuter
à leurs sectateurs des exercices semblables à ceux des derviches
hurleurs. Dans une grande salle ou dans une cour fermée, les initiés
s'agenouillent en rond, gardent un instant le silence, immobiles: ils
se recueillent. Soudain, leur chef se met à pousser des cris gutturaux,
les assistants l'imitent, puis il cesse ses cris, et le voilà chantant
de toute la force de ses poumons une phrase courte, que les autres
répètent en chœur et à tue-tête. Après une heure de cet exercice, dont
le but est, disent-ils, de se rapprocher d'Allah, et qui paraît être
de s'étourdir par des hurlements, ils tombent en une sorte d'extase
et sont transportés au cinquième et même au septième ciel. De vieux
croyants affirment que ces mystiques veulent en imposer par des
jongleries. Ils conseillent au sunnite fidèle de fermer l'oreille à
leurs discours et de s'en remettre du soin de son bonheur à Allah tout
seul.
Ce Tatar a de violentes discussions avec un Bokhare incrédule à ses
heures, qui nie hardiment l'existence des saints.
Le Bokhare est très-instruit pour un Asiatique; il écrit et parle
couramment l'arabe, le turc et le persan; il a lu force manuscrits
en ces trois langues; il discute de l'être et du non-être avec une
facilité à exciter l'admiration d'amateurs européens. Aristote et
Platon ne lui sont pas inconnus. La supériorité dont il a conscience le
rend ironique; il parle à son adversaire d'un ton méprisant, lui prouve
facilement son ignorance, le tourne en ridicule et s'attire des injures.
«Ni à Bokhara, ni à Tachkent, ni ailleurs, on ne trouve de saints par
le temps qui court.»
«Sans les saints, répond le Tatare, l'ordre des choses serait
bouleversé.»
«Pauvre ignorant! qui t'a dit ces choses? Sans doute le prétendu saint
dont tu t'es fait l'esclave?»
«Je suis heureux d'être le serviteur d'un saint.»
«Si ton maître est un saint, tu dois savoir la prière. Récite-la donc,
mollah!»
Le Tatar commence à dire la prière.
«Hé! hé! croyant, tu ne sais point l'arabe; tu le prononces comme un
lourd Ousbeg. Tu parles même très-mal le persan. Allons, continue
donc», dit le Bokhare en turc.
Le Tatar se tait, pâle de colère.
On vient de lui faire la plus grande injure que puisse recevoir un
lettré: on lui a parlé en langue vulgaire. Son adversaire sourit d'un
air moqueur en faisant un geste de commisération.
Cette attitude l'exaspère, et il s'écrie:
«Allah en est témoin, tu as parlé comme un bouc.»
«Allah en est témoin, réplique l'autre; j'entends les paroles d'un âne.»
L'entretien continue sur ce ton affable jusqu'à ce que le Tatar,
abandonnant la partie, s'en aille, poursuivi des huées de son
contradicteur.
Ce Bokhare a une soixantaine d'années. Il est chétif, sec. Il a
l'esprit inquiet et remuant, ne peut vivre longtemps au même endroit;
il mène l'existence d'un nomade qui porte ses enseignements dans toutes
les villes de l'Asie centrale où la science compte des amis.
Il explique son besoin de mouvement continuel d'une façon assez
curieuse. Il prétend que chaque année, dans les premiers beaux jours
qui suivent l'hiver, une «petite bête» lui mord la rate jusqu'à ce
qu'il se mette en marche. Aussitôt qu'il a changé de résidence, la
«petite bête» le laisse en repos. A son avis, c'est un ver qui le ronge
si régulièrement à chaque retour du printemps.
Dernièrement, on crut qu'il allait se fixer définitivement à Bokhara.
L'émir l'avait appelé près de lui et pensait le retenir en lui payant
annuellement une somme assez forte. Le savant homme avait une position
enviable.
Encore qu'ils fussent jaloux des préférences dont était l'objet un
nouveau venu, ses collègues s'inclinaient devant sa supériorité
indiscutable.
Mais notre homme a mauvais caractère et le commerce difficile.
La discussion fait ses délices, il la recherche, et la moindre
contradiction le met hors de lui.
Un jour, dans la chaleur d'un débat théologique, il a injurié de
grands personnages de la famille de l'émir. Ceux-ci ont tiré vengeance
de l'insulteur en l'accusant de saper les bases de la croyance sunnite,
et son protecteur lui a retiré son appui, supprimé ses gages, et
finalement l'a invité à disparaître sans retard.
Il est alors venu à Tachkent, où il avait des connaissances. S'étant
installé dans une médressé, il ne tarda pas à réunir autour de lui
un chiffre respectable d'élèves, dont les cadeaux lui permettaient
de vivre à l'aise. Mais la petite «bête» qui loge dans sa rate a de
nouveau fait des siennes, et un matin les élèves ne trouvèrent plus
leur professeur à la place accoutumée. Il ne reparut que trois mois
après.
Fatigué de l'enseignement, le Bokhare avait résolu de vivre loin des
villes et de chercher un endroit à la campagne où il se proposait de
donner au monde le spectacle d'une vie ascétique.
Il va s'établir alors dans un village, à quelques lieues de Tachkent.
Il ne sort point de la mosquée, passe son temps à mortifier son corps
et à réciter des prières. Il vit de la charité des fidèles. Peu à peu,
il a conquis la réputation d'un saint homme.
Mais cette vie monotone le fatigue encore, l'ennui le prend; il se
décide à sortir de sa retraite et à enseigner de saines doctrines.
D'abord, tout va bien; puis il ne tarde pas à laisser passer le bout de
l'oreille, le vieil homme reparaît; il rassemble des jeunes filles, et
leur lit des poëmes d'amour. Il perd de sa gravité d'emprunt, professe
des hérésies, devient libéral. Ne va-t-il pas soutenir que le musulman
ne commet pas de péché en mangeant au même plat qu'un infidèle! Cette
nouveauté impie fait jaser, les croyants sont mécontents et cessent
d'avoir en lui l'aveugle confiance d'autrefois. On ne le consulte
plus en toute occasion comme devant, les enfants ne s'empressent plus
de venir baiser le bas de sa robe. Cette froideur eût dû lui être un
avertissement salutaire. Mais non. Même en public, il se comporte sans
décence. Durant la prière, il ne garde plus l'immobilité convenable;
il remue, s'interrompt pour avaler son grain d'opium. On prétend même
qu'en pleine mosquée, tandis qu'il priait, il se permit un geste fort
indécent.