Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne
du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à
l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui
dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de
la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains.
La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour
triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit
pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus
les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient
d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux
et les cadavres de victimes. Le sable renouvelé buvait les flots de
sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour mourir!
Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre
d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds
décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds
d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les
oiseaux y chantent comme dans la forêt.
Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à-dire l'an 526 de notre
ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de
s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les
blocs du Colisée sont percés de grands trous.
J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés
par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller
dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet
édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles,
les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs
maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses.
Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de
pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis
par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On
y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de
tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les
Romains!
Quand la lune sereine de la campagne romaine se lève dans le ciel et
laisse filtrer sa blanche lueur à travers les brèches du Colisée sur
l'arène du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'élèvent et
demandent grâce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanité.
Le Colisée, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre
des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent à la fois
tant de grandeur et tant de néant! On s'enorgueillit et on s'humilie
d'être homme.