XI

Le jour où Titus fit la dédicace de ce Colisée, le spectacle fut digne

du monument. Des milliers de bêtes fauves de tous les déserts soumis à

l'empire y furent amenés pour y mourir pendant une représentation qui

dura cent jours! Trente mille esclaves gladiateurs, ces comédiens de

la mort, y récréèrent, à leur agonie, les regards féroces des Romains.

La mort seule était le jeu de ce peuple funèbre qui tuait pour

triompher, et qui tuait encore pour célébrer ses triomphes. Il jouit

pleinement ce jour-là de son ivresse de carnage, et il appelait Titus

les délices du genre humain. Des chars mortuaires ne cessaient

d'emporter, aux applaudissements de la foule, les carcasses d'animaux

et les cadavres de victimes. Le sable renouvelé buvait les flots de

sang, pour préparer à d'autres victimes une autre place pour mourir!

Le monde n'a rien vu d'aussi magnifique: quatre étages d'un ordre

d'architecture différent le composent. Mille fois cent cinquante pieds

décrivent la circonférence de l'ellipse. La scène a trois cents pieds

d'étendue. Maintenant l'herbe et les ronces y poussent en liberté; les

oiseaux y chantent comme dans la forêt.

Quatre cent quarante-six ans plus tard, c'est-à-dire l'an 526 de notre

ère, les Barbares de Totila en ruinèrent diverses parties, afin de

s'emparer des crampons de bronze qui liaient les pierres. Tous les

blocs du Colisée sont percés de grands trous.

J'avouerai que je trouve inexplicables plusieurs des travaux exécutés

par les Barbares, et que l'on dit avoir eu pour objet d'aller fouiller

dans les masses énormes qui forment le Colisée. Après Totila, cet

édifice devint comme une carrière publique, où, pendant dix siècles,

les riches Romains faisaient prendre des pierres pour bâtir leurs

maisons, qui, au moyen âge, étaient des forteresses.

Ces palais dont les matériaux ont été fouillés dans cette masse de

pierres, n'ont fait que l'ébrécher. Quelques petits autels, desservis

par un pauvre moine mendiant, sont invisibles dans la vaste arène. On

y dit la messe et on y demande pardon au Dieu victorieux du sang de

tant de millions de victimes répandu à plaisir pour amuser les

Romains!

Quand la lune sereine de la campagne romaine se lève dans le ciel et

laisse filtrer sa blanche lueur à travers les brèches du Colisée sur

l'arène du Cirque, quelques humbles voix de solitaires s'élèvent et

demandent grâce pour les forfaits et pour les orgueils de l'humanité.

Le Colisée, vu ainsi, est la plus grande image qui soit sur la terre

des honteuses vicissitudes de la gloire humaine. On sent à la fois

tant de grandeur et tant de néant! On s'enorgueillit et on s'humilie

d'être homme.

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 118 / 140 题