Mais les lames retentissantes semblent enfin se fatiguer de leur
fureur, les tangages et les roulis laissent respirer les ponts, les
ruisseaux d'écume coulent à la mer sur ses flancs, les mâts rajustés
se relèvent avec quelques lambeaux de voiles, le gouvernail réparé
plonge dans l'élément liquide et imprime une direction au vaisseau
désemparé. Le soleil luit entre mille nuages, les soldats et les
matelots remontent un à un sur le pont. On navigue au gré des lames
aplanies; le coup de vent qui a fait avancer les navigateurs en
aveugles sur l'océan Indien, leur laisse entrevoir à distance l'île de
Ceylan couverte de ses forêts étranges, et approcher d'un continent à
fleur d'eau, où un fleuve immense confond ses fanges avec les roseaux
de la mer. C'est le Gange sacré, qui descend des hautes montagnes des
Indes où brillèrent, à la naissance de l'homme primitif, les premiers
crépuscules, les révélations du Créateur et ses premières créations
humaines. Langues, idées, théologies, saintetés, invocations,
martyres, héroïsme, dévouement, prodiges, chants sacrés dont les
débris témoignent d'une majesté divine visible aux poëtes inspirés,
morale surhumaine, mystérieuse, que l'homme n'aurait pu découvrir,
invocation perpétuelle au Créateur, l'anéantissement de la matière
devant l'intelligence sacrée: tels sont les vestiges que ces
révélations indiennes conservent des premiers temps de l'entretien des
dieux et des hommes. Les brahmes en gardent encore les monuments
écrits dans leurs livres. On sent que Dieu a passé par là; on respire
les parfums moraux de ses oracles. Il paraît évident que c'est là
qu'il a par ses instincts manifesté sa divine nature aux premiers
hommes. Sa première église a parlé, prié, chanté dans ces plaines et
sur ces sommets consacrés. Cherchez ses traces, elles sont là;
Alexandre en eut la première vision pour l'occident du globe. Elles se
répandirent d'abord comme un reflet sur la Perse et la Chine; elles
sanctifièrent Zoroastre et Confucius, et les législateurs du pays des
pyramides; de là elles passèrent en Grèce, où l'imagination les colora
de ses brillants mensonges adoptés par les Romains; puis l'incarnation
chrétienne les sentit renaître et les pratiqua en morale parfaite et
en ascétismes pieux. Puis l'homme, divinisé par le dévouement de ses
frères, succède à l'Homme-Dieu, première institution de l'humanité!
Puis ce crépuscule encore visible pâlit et s'obscurcit dans l'extrême
Orient et se transforme dans l'Occident. Puis les conquérants
modernes assujettirent une partie de ces peuples et vinrent purifier
les populations et accroître leurs richesses par leur commerce dans
ces régions où ils adorèrent leur Memnon d'or sur les autels du Dieu
incorporel. Ils reconnurent le mystère, mais ils ne le comprirent pas;
et les ténèbres renaquirent où les premières races de cette humanité
mystérieuse avaient vu le jour du ciel dans la sainteté des fils aînés
de Dieu.
Laissons débarquer cette lie de notre Occident et les conquérants
profanateurs sur ce rivage des Indes asservies, et voyons ailleurs les
mystères de l'action de Dieu dans les lieux ou dans les hommes.
X
C'est le soir; nous sommes dans la capitale du monde occidental; le
Colisée, théâtre bâti par Vespasien à la mesure du peuple-roi et
bourreau de l'univers alors connu, s'élève à des centaines de pieds
au-dessus des édifices publics et des palais des citoyens de Rome.
Des murs percés de vomitoires, entrées et issues immenses, s'ouvrent
de distance en distance, pour donner accès à cent dix mille
spectateurs. Une ellipse colossale dessine à l'oeil ce théâtre. Les
galeries superposées et repliées les unes derrière les autres, pour
laisser les regards embrasser librement la scène, s'avancent à
l'intérieur comme autant de promontoires sur la mer.
Michel-Ange, déjà vieux, pendant qu'il méditait d'élever jusqu'à cinq
cents pieds dans les airs la coupole du temple du christianisme, fut
trouvé seul, errant, pensif, dans les ruines du Colisée.
Une neige tombée en abondance la nuit précédente en faisait ressortir
les gigantesques lignes sur l'horizon; un ciel bleu, découpé par ses
jours, éclatait dans l'intérieur; il était absorbé dans l'admiration
muette, cherchant comment il dresserait dans le ciel le théâtre de la
grandeur du Dieu des chrétiens. Il avait trouvé Saint-Pierre dans le
Colisée.