VIII

La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le

vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à

coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent

et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce

sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense

chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour

reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à

travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les

ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le

sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent

dans les airs la force échappée de leurs plis, les mâts surchargés qui

se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les

bastingages, le pas précipité des matelots courant où le signal les

appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer ces débris pour

que leur poids ajouté au roulis du navire ne l'entraîne pas dans

l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré par six cents pieds

de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages la lame écumeuse et

la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au sommet de la vague,

se précipiter la tête la première, les bras des vergues tendus en

avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail touchant au fond de

l'océan; les matelots suspendus aux câbles décrivent des oscillations

gigantesques sur l'arc des cieux; les canons détachés de leurs

embouchures roulent çà et là sur les trois ponts avec des éclats de

foudre; à chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'écumes

qui semblent l'engloutir, un cri perçant monte de la prison des

condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher à

leur dernière heure. Le vaisseau se relève lentement sous le poids

des vagues qui se creusent un berceau au pied des mâts et roulent

furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, rasé

comme un ponton, sans savoir où la tempête le pousse; trois nuits,

trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les

caprices de la mer; c'est un tombeau où les morts sont avec les

vivants, et où chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espère

plus son salut, et le silence funèbre a succédé au cri de la terreur:

tout est mort sur ce jouet de la mort.

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 116 / 140 题