La nuit perfide et étouffante enveloppe dans un silence redoutable le
vaisseau, le ciel et la mer. Un bruit limité et soudain éclate tout à
coup dans ce silence. C'est le coup sourd des vagues qui s'amoncellent
et qui viennent de minute en minute heurter les flancs du vaisseau; ce
sont les plaintes des madriers et des solives qui, dans cet immense
chantier flottant, tendent à se détacher les uns des autres pour
reprendre leur liberté; ce sont les sifflements des ailes du vent à
travers les voilures, dont cinq cents matelots intrépides prennent les
ris; le tumulte des hommes sur le pont tremblant, la voix et le
sifflet du commandant, les voiles qui se déchirent et qui emportent
dans les airs la force échappée de leurs plis, les mâts surchargés qui
se rompent et qui tombent avec leurs vergues et leurs cordages sur les
bastingages, le pas précipité des matelots courant où le signal les
appelle, les coups de haches qui précipitent à la mer ces débris pour
que leur poids ajouté au roulis du navire ne l'entraîne pas dans
l'abîme; le tangage colossal de ces débris mesuré par six cents pieds
de quille, tantôt semble gravir jusqu'aux nuages la lame écumeuse et
la diriger en plein firmament, tantôt, arrivé au sommet de la vague,
se précipiter la tête la première, les bras des vergues tendus en
avant dans l'abîme où il glisse, le gouvernail touchant au fond de
l'océan; les matelots suspendus aux câbles décrivent des oscillations
gigantesques sur l'arc des cieux; les canons détachés de leurs
embouchures roulent çà et là sur les trois ponts avec des éclats de
foudre; à chaque effondrement du vaisseau entre des montagnes d'écumes
qui semblent l'engloutir, un cri perçant monte de la prison des
condamnés, puis des voix de femmes et d'enfants qui croient toucher à
leur dernière heure. Le vaisseau se relève lentement sous le poids
des vagues qui se creusent un berceau au pied des mâts et roulent
furieuses sur le pont disparu sous l'onde; il flotte au hasard, rasé
comme un ponton, sans savoir où la tempête le pousse; trois nuits,
trois jours l'engloutissent avec ses deux mille habitants dans les
caprices de la mer; c'est un tombeau où les morts sont avec les
vivants, et où chaque seconde est une agonie renaissante; nul n'espère
plus son salut, et le silence funèbre a succédé au cri de la terreur:
tout est mort sur ce jouet de la mort.