En attendant, transportons-nous dans les solitudes méridionales de
l'océan Indien ou à l'océan Austral; il est nuit, l'étoile sur la
Croix du Sud dessine son trépied sur nos têtes, un vaisseau de guerre
nous porte depuis dix mois sans voir de rivage vers quelqu'une de ces
îles grandes comme des continents. Nous suivons notre route dans les
cieux, comme dans un miroir où elle se reflète d'étoiles en étoiles,
éteintes le jour, rallumées la nuit au souffle du Créateur.
Le vaisseau de cent canons plus vaste que le Léviathan, et organisé
par l'industrie miraculeuse inspirée des hommes, contient deux mille
vies d'hommes dans son sein, les uns veillant à la manoeuvre et à
l'orientement des voiles pour balayer et recueillir dans leur éventail
gigantesque le moindre souffle d'air qui se repose sur le lit plus
lourd de la mer, afin de récolter ainsi le mouvement nécessaire de la
route; les autres, assis sur le pont, fourbissent les armes luisantes
qui vont conquérir une région inconnue de la patrie. Dans les
profondeurs du navire, la patrie a balayé avant le départ quelques
centaines d'hommes condamnés, de femmes coupables, d'enfants innocents
au sein de leurs mères, pour purifier la population saine de
l'Angleterre et pour peupler des populations renouvelées dans ses
colonies. La machine flottante est si vaste et les membres de bois
sont si solidement encastrés les uns dans les autres par leurs
extrémités et par leurs flancs, que le roulement des canons sur ses
ponts y est insensible et qu'il ne sent pas plus le poids d'une foule
d'hommes que le cheval de trait dans les rues de Londres ne sent le
poids des mouches qui se posent sur sa crinière. La mer porte tout, et
le vaisseau ne s'enfonce pas d'une ligne dans ses flots mugissants.
Les proscrits émigrants qui sont ensevelis dans ses cavernes rêvent,
pleurent, ou chantent pendant la longue traversée sur ce qu'ils ont
laissé de leur vie passée, sur ce qu'ils vont retrouver de leur vie
future, dans le hasard des unions que la destinée leur prépare sous
d'autres cieux.