IV

«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la

forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la

demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les

plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de

moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains

boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur

des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes,

comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis

et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des

mêmes phénomènes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages

silencieux troublés par des bruits mystérieux et inexplicables; enfin,

source inépuisable d'intérêt, qui provient de la beauté et de la

variété, de la richesse, de l'exubérance et de l'intensité de la vie

chez tous les êtres organiques.

«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations

où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les

premières impressions[2].»

[Note 2: Je dois cette incomparable description de la forêt vierge à

mon éloquent et studieux ami M. Amédée Pichot, rédacteur de la _Revue

Britannique_, le plus intéressant recueil scientifique et littéraire

de ce siècle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours.

Ce recueil est le télescope universel qui rapproche les îles et les

continents de nous, pour nous faire comprendre le _Cosmos_

intellectuel, le globe pensant.--M. Pichot, qui a traduit Shakespeare

avec un homme d'État de nos jours, est digne de nous traduire

Humboldt.]

V

Voilà une oeuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la

terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme

un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui

et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de

l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de

l'éternel créateur!

Voilà la vie.

Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les

végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans

les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime,

et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs

pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et

l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre

eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui se parlent, mais

qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les animaux

domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme.

L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à

acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout

par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre

la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un

Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle

des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme.

C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à

l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles

qui entrent une à une dans le cantique du _Cosmos_, dans l'hosanna de

la création.

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 113 / 140 题