«Tels sont donc, en résumé, les grands traits, les caractères de la
forêt vierge par excellence: elle est impénétrable, impropre à la
demeure de l'homme; la végétation est en guerre contre elle-même; les
plantes et les animaux grimpent; il y a peu d'insectes et point de
moustiques; les bas-fonds marécageux contrastent avec les terrains
boisés du haut pays; des arbres d'une taille colossale s'appuient sur
des racines arc-boutées et supportent des plantes pendantes aériennes,
comme une seconde forêt par-dessus la première; pêle-mêle de taillis
et de lianes parasites; absence de fleurs; retour invariable des
mêmes phénomènes dans leur cycle annuel, mensuel et diurne; ombrages
silencieux troublés par des bruits mystérieux et inexplicables; enfin,
source inépuisable d'intérêt, qui provient de la beauté et de la
variété, de la richesse, de l'exubérance et de l'intensité de la vie
chez tous les êtres organiques.
«Ce qui précède n'est en quelque sorte que le cadre des explorations
où nous suivrons le voyageur, dont nous avons seulement esquissé les
premières impressions[2].»
[Note 2: Je dois cette incomparable description de la forêt vierge à
mon éloquent et studieux ami M. Amédée Pichot, rédacteur de la _Revue
Britannique_, le plus intéressant recueil scientifique et littéraire
de ce siècle, que je lis depuis trente ans en m'instruisant toujours.
Ce recueil est le télescope universel qui rapproche les îles et les
continents de nous, pour nous faire comprendre le _Cosmos_
intellectuel, le globe pensant.--M. Pichot, qui a traduit Shakespeare
avec un homme d'État de nos jours, est digne de nous traduire
Humboldt.]
V
Voilà une oeuvre directe et permanente de Dieu sur l'écorce de la
terre! la vie répandue à pleine main et renaissant d'elle-même comme
un élément insensé, animé à la fois de l'existence et répandant en lui
et autour de lui la folle ivresse de la vie! C'est le délire de
l'existence, la cascade des créations bouillonnant des mains de
l'éternel créateur!
Voilà la vie.
Dieu l'a créée infatigable, inépuisable, innombrable dans les
végétations, moins nombreuse, moins palpable, moins fourmillante dans
les animaux, excepté les insectes, parce que l'intelligence les anime,
et que la nourriture plus recherchée leur manquerait dans leurs
pâturages terrestres; mais il leur mesure les aliments et
l'intelligence à proportion de leurs masses, de leurs besoins; entre
eux et l'homme il a placé la barrière des langues qui se parlent, mais
qui ne se comprennent pas entre elles, excepté les animaux
domestiques, premiers esclaves et tendres amis de l'homme.
L'histoire naturelle a dans ce sens d'immenses connaissances à
acquérir, des mystères profonds à sonder par l'intelligence et surtout
par la charité, cette langue instinctive, qui balbutie à peine entre
la nation animée, la nation végétale et la nation humaine. Un
Aristote, un Pline, un Buffon, naîtront et feront l'histoire naturelle
des animaux par l'intelligence au lieu de la faire par la forme.
C'est un des progrès assez rapprochés que la divine bonté permet à
l'homme d'espérer d'entrevoir sur ce globe. Ce sont des voix nouvelles
qui entrent une à une dans le cantique du _Cosmos_, dans l'hosanna de
la création.