«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de
la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M.
Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie
l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère
mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la
solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu
du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le coeur:
c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un
carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa
constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre
un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà inhospitalière, le
paraît dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent, à midi
même, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge
au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne
manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre
compte, et qui laissent les indigènes aussi embarrassés que M. Bates.
C'est parfois un son analogue à celui d'une barre de fer avec laquelle
on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perçant
qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se répètent, et le retour du
silence ajoute à l'impression pénible qu'ils ont faite sur l'âme.
«Au compte des indigènes, c'est toujours le _curupira_, l'homme
sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne
savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a
jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour
expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être
mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils
varient suivant les localités. Ici la description qu'on en donne est
celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui
vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une
face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre
de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. «J'ai eu à
mon service, dit M. Bakes, un jeune _mameluco_ ou métis qui avait la
tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je
l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il
n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces
bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait
petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner.
Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous
protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de
palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une
branche au-dessus de notre sentier.»
«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de
quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces
divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée de la végétation.
En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une variété
incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubérance
qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de
l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé par la vue
des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est amplement
dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part la lutte
n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus
nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les
végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et
rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver.
«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les
bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats
tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre
contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines
époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les
arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui
boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une alimentation
facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et
pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes
couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se retrouve
dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même degré de
perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet et un
signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à ce
sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la
beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est
donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre
réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul
des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est
vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du
plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques,
leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et
si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire
des idées plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des
êtres qui peuplent la terre avec nous?»