III

«Les récits des voyageurs nous entretiennent souvent du silence et de

la sombre horreur de la forêt vierge. Ce sont, au témoignage de M.

Bates, des réalités dont une fréquentation prolongée fortifie

l'impression. Le ramage trop rare des oiseaux a un caractère

mélancolique et mystérieux, plutôt fait pour aviver le sentiment de la

solitude que pour égayer et pour exciter à vivre. Parfois, au milieu

du calme, éclate un cri d'alarme ou d'angoisse qui serre le coeur:

c'est celui d'un herbivore surpris et saisi par les griffes d'un

carnassier de la famille du tigre, ou dans les replis du boa

constrictor. Le matin et le soir, les singes hurleurs font entendre

un concert effrayant. La forêt, qui paraissait déjà inhospitalière, le

paraît dix fois plus au milieu de ce terrible vacarme. Souvent, à midi

même, en plein calme, on entend un craquement soudain qui se prolonge

au loin; c'est une grosse branche ou un arbre entier qui tombe. Il ne

manque pas d'ailleurs de bruits dont il est impossible de se rendre

compte, et qui laissent les indigènes aussi embarrassés que M. Bates.

C'est parfois un son analogue à celui d'une barre de fer avec laquelle

on frapperait sur un tronc dur et creux, ou bien c'est un cri perçant

qui fend l'air. Ni le son ni le cri ne se répètent, et le retour du

silence ajoute à l'impression pénible qu'ils ont faite sur l'âme.

«Au compte des indigènes, c'est toujours le _curupira_, l'homme

sauvage, l'esprit de la forêt, qui produit tous les bruits qu'ils ne

savent pas s'expliquer. Dans l'enfance de la science, l'humanité n'a

jamais su inventer que des mythes et de grossières théories pour

expliquer les phénomènes de la nature. Le curupira est un être

mystérieux dont les attributs sont fort mal déterminés, car ils

varient suivant les localités. Ici la description qu'on en donne est

celle d'une sorte d'orang-outang, couvert d'un poil long et rude, qui

vit sur les arbres. Ailleurs on dit qu'il a le pied fourchu, avec une

face rouge et luisante. Il a femme et enfants, et on l'a vu descendre

de son aire pour venir ravager les plantations de manioc. «J'ai eu à

mon service, dit M. Bakes, un jeune _mameluco_ ou métis qui avait la

tête farcie des légendes et des superstitions de son pays. Je

l'emmenais toujours avec moi dans la forêt, mais pour rien au monde il

n'y serait allé seul, et toutes les fois qu'il entendait un de ces

bruits étranges dont j'ai parlé, il tremblait de peur. Il se faisait

petit, se cachait derrière moi et me suppliait de nous en retourner.

Il ne se rassurait qu'après avoir fabriqué un charme pour nous

protéger contre le curupira. Il arrachait pour cela une feuille de

palmier, la tressait et en faisait un anneau qu'il suspendait à une

branche au-dessus de notre sentier.»

«Après tout, le spectacle et l'exploration de la forêt vierge ont de

quoi effacer toutes les impressions désagréables que causent ces

divers phénomènes, et notamment l'énergie effrénée de la végétation.

En comparaison de ce feuillage d'une beauté et d'une variété

incomparables, de ces vives couleurs, de la richesse, de l'exubérance

qui éclatent partout, le plus splendide paysage forestier du nord de

l'Europe n'est plus qu'un désert stérile. Si on est affligé par la vue

des ruines qu'accumule une inévitable rivalité, on est amplement

dédommagé par l'intensité de la vie individuelle. Nulle part la lutte

n'est plus active ni les dangers que court chaque individu plus

nombreux, mais aussi nulle part la vie n'est plus belle. Si les

végétaux pouvaient sentir, ils seraient heureux de leur vigoureuse et

rapide croissance, que n'interrompt pas le sommeil glacé de l'hiver.

«Dans le règne animal, la guerre est peut-être plus meurtrière et les

bêtes de proie plus constamment en éveil que dans les climats

tempérés; mais, d'autre part, les animaux n'ont point à se défendre

contre le retour périodique des saisons rigoureuses. À certaines

époques de l'année, et dans certains recoins ouverts au soleil, les

arbres et l'air fourmillent joyeusement d'oiseaux et d'insectes qui

boivent la vie avec ivresse; la chaleur, la lumière, une alimentation

facile et abondante, animent et surexcitent ces multitudes. Et

pourquoi ne pas dire un mot de la parure sexuelle, des brillantes

couleurs, des appendices qui distinguent les mâles? Cela se retrouve

dans la faune de tous les climats, mais nulle part au même degré de

perfection que sous les tropiques. C'est à la fois un reflet et un

signe avant-coureur de la saison des amours. «À mon sens, dit à ce

sujet M. Bates, c'est penser comme les enfants, que de supposer que la

beauté des oiseaux, des insectes et des autres créatures leur est

donnée pour charmer nos yeux. La moindre observation, la moindre

réflexion démontre qu'il n'en est rien, car autrement pourquoi un seul

des deux sexes serait-il si richement paré, tandis que l'autre est

vêtu de couleurs sombres et ternes? Je suis persuadé que la beauté du

plumage et du chant, comme toutes leurs autres qualités spécifiques,

leur sont dévolues pour leur propre plaisir et pour leur avantage. Et

si ma remarque est fondée, n'est-ce pas une raison pour nous faire

des idées plus larges sur la vie intime et les relations mutuelles des

êtres qui peuplent la terre avec nous?»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 112 / 140 题