«La faune offre, comme la flore, une propension très-générale à
devenir grimpante. Disons d'abord que, dans les forêts vierges, la
faune est bien moins nombreuse et bien moins variée qu'on ne le
supposerait _à priori_. Elle compte un certain nombre de mammifères,
d'oiseaux et de reptiles, mais extrêmement disséminés, et fuyant tous
l'homme, dont ils ont grand'peur. Dans cette vaste région uniformément
couverte de bois, les animaux n'abondent que dans certaines localités
propices qui les attirent. Le Brésil entier est pauvre en mammifères
terrestres, et les espèces sont toutes de petite taille; elles ne se
détachent point sur le fond du paysage. Le chasseur y chercherait en
vain des groupes analogues aux troupeaux de bisons de l'Amérique du
Nord, aux bandes d'antilopes, aux compagnies de pesants pachydermes
de l'Afrique du Sud. Au Brésil, la grande majorité de la faune
mammifère, qui est aussi la plus intéressante, vit habituellement sur
les arbres. Tous les singes du bassin de l'Amazone, ou plutôt tous
ceux de l'Amérique du Sud, sont des grimpeurs. Pas un seul groupe
correspondant aux babouins de l'ancien monde, qui vivent à terre. On
ne connaît point d'animaux mieux organisés pour vivre sur les arbres
que les singes de l'Amérique méridionale des genres alouate, atèle,
lagotriche, sapajou, saki, sagoin et nocthore, dont la plupart ont,
comme en guise de cinquième main, une queue musculeuse, nue en dessous
et prenante. Un genre de carnivores plantigrades voisins de l'ours
(les cercoleptes), qu'on ne rencontre que dans les forêts de
l'Amazone, habite exclusivement les arbres et possède une queue longue
et flexible comme celle des singes du nouveau monde. Les gallinacés
mêmes, qui tiennent ici la place des poules et faisans de l'Asie et de
l'Afrique, ont les doigts disposés de manière à pouvoir percher, et on
ne les voit jamais que sur la cime des arbres. Beaucoup de genres ou
d'espèces de géophiles, c'est-à-dire d'insectes carnivores qui vivent
ailleurs sous la terre, ont aussi des pattes conformées pour vivre sur
les branches et les feuilles. M. Bates, qui adopte les théories de
Darwin, voit dans ces faits la preuve que la faune de l'Amérique
méridionale s'est insensiblement accommodée à la vie des bois, et il
en conclut qu'il y a toujours eu dans cette région de vastes forêts,
dès l'apparition des mammifères.»