«Le sipo matador n'est, après tout, qu'un emblème parlant de la lutte
forcée des formes végétales dans ces forêts épaisses où l'individu est
aux prises avec l'individu, l'espèce avec l'espèce, dans le seul but
de se frayer une voie vers l'air et la lumière, afin de déployer ses
feuilles et de mûrir ses organes de reproduction. Aucune espèce ne
saurait être autrement victorieuse qu'aux dépens d'une foule de
voisins et d'appuis; mais le cas particulier du matador est celui qui
frappe le plus vivement les yeux. Certains arbres n'ont pas moins
d'efforts à faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner
de la place en hauteur. De là les troncs arc-boutés, les racines
suspendues en l'air et autres phénomènes analogues.
«La forêt vierge impénétrable, impropre au séjour de l'homme, vrai
champ de bataille des végétaux, présente encore d'autres phénomènes
particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est
la docilité des plantes à devenir grimpantes, des animaux à devenir
grimpeurs. Que la tendance à grimper se soit imposée à diverses
espèces par une nécessité de circonstance, celle d'arriver jusqu'à
l'air et à la lumière au milieu d'une végétation aussi drue, cela est
démontré jusqu'à l'évidence par ce fait, que les arbres grimpants ne
constituent ni une famille ni un genre spécial. Point de catégorie
exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce caractère
forcé, sont communs à des espèces d'une foule de familles distinctes
qui, en général, ne grimpent point. Légumineuses, guttifères,
bignoniacées urticées, telles sont celles qui fournissent le plus de
sujets. Il y a même un palmier grimpant dont la variété (_desmoncus_)
s'appelle _jacitara_ en langue tupi. Il a une tige grêle, fortement
tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands arbres, passe de
l'un à l'autre, et atteint une longueur incroyable. Les feuilles
pinnées, comme dans le reste de la famille, que cette forme
caractérise, sortent du stipe à de grands intervalles, au lieu de se
réunir en couronne, et portent, à la pointe terminale, de longues et
nombreuses épines courbes. Merveilleuse pour aider l'arbre à
s'accrocher en grimpant, cette structure est fort désagréable pour le
voyageur, quand le stipe épineux, suspendu sur son passage en travers
du sentier, lui arrache son chapeau ou lui déchire ses habits. Les
arbres qui ne grimpent point s'élancent à une extrême hauteur. Ils
sont partout enchaînés et reliés dans tous les sens par les tiges
ligneuses et tortueuses des parasites. Grands arbres et parasites
confondent leur feuillage, qui n'apparaît que très-loin du sol. De ces
parasites, les uns ressemblent à des câbles composés de plusieurs
torons; les autres ont un gros stipe contourné de mille façons, qui
s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et va former
entre les grosses branches des oeils-de-boeuf ou des replis
gigantesques; d'autres encore courent en zigzag ou sont dentelés comme
les marches d'un escalier qui monterait à une hauteur vertigineuse.»