XVIII

«Le sipo matador n'est, après tout, qu'un emblème parlant de la lutte

forcée des formes végétales dans ces forêts épaisses où l'individu est

aux prises avec l'individu, l'espèce avec l'espèce, dans le seul but

de se frayer une voie vers l'air et la lumière, afin de déployer ses

feuilles et de mûrir ses organes de reproduction. Aucune espèce ne

saurait être autrement victorieuse qu'aux dépens d'une foule de

voisins et d'appuis; mais le cas particulier du matador est celui qui

frappe le plus vivement les yeux. Certains arbres n'ont pas moins

d'efforts à faire pour loger leurs racines que les autres pour gagner

de la place en hauteur. De là les troncs arc-boutés, les racines

suspendues en l'air et autres phénomènes analogues.

«La forêt vierge impénétrable, impropre au séjour de l'homme, vrai

champ de bataille des végétaux, présente encore d'autres phénomènes

particuliers et frappants. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est

la docilité des plantes à devenir grimpantes, des animaux à devenir

grimpeurs. Que la tendance à grimper se soit imposée à diverses

espèces par une nécessité de circonstance, celle d'arriver jusqu'à

l'air et à la lumière au milieu d'une végétation aussi drue, cela est

démontré jusqu'à l'évidence par ce fait, que les arbres grimpants ne

constituent ni une famille ni un genre spécial. Point de catégorie

exclusive: cette habitude pour ainsi dire adoptive, ce caractère

forcé, sont communs à des espèces d'une foule de familles distinctes

qui, en général, ne grimpent point. Légumineuses, guttifères,

bignoniacées urticées, telles sont celles qui fournissent le plus de

sujets. Il y a même un palmier grimpant dont la variété (_desmoncus_)

s'appelle _jacitara_ en langue tupi. Il a une tige grêle, fortement

tordue, flexible, qui s'enroule autour des grands arbres, passe de

l'un à l'autre, et atteint une longueur incroyable. Les feuilles

pinnées, comme dans le reste de la famille, que cette forme

caractérise, sortent du stipe à de grands intervalles, au lieu de se

réunir en couronne, et portent, à la pointe terminale, de longues et

nombreuses épines courbes. Merveilleuse pour aider l'arbre à

s'accrocher en grimpant, cette structure est fort désagréable pour le

voyageur, quand le stipe épineux, suspendu sur son passage en travers

du sentier, lui arrache son chapeau ou lui déchire ses habits. Les

arbres qui ne grimpent point s'élancent à une extrême hauteur. Ils

sont partout enchaînés et reliés dans tous les sens par les tiges

ligneuses et tortueuses des parasites. Grands arbres et parasites

confondent leur feuillage, qui n'apparaît que très-loin du sol. De ces

parasites, les uns ressemblent à des câbles composés de plusieurs

torons; les autres ont un gros stipe contourné de mille façons, qui

s'enroule comme un serpent autour des troncs voisins, et va former

entre les grosses branches des oeils-de-boeuf ou des replis

gigantesques; d'autres encore courent en zigzag ou sont dentelés comme

les marches d'un escalier qui monterait à une hauteur vertigineuse.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 103 / 140 题