Une autre catégorie de philosophes, Buckle, par exemple, ont voulu
voir dans la végétation luxuriante de la forêt primitive la cause qui
doit empêcher la civilisation d'y prendre pied: dans une pareille
région on ne parvient que par une excessive dépense de travail et
d'énergie à lutter contre les milliers de germes végétaux qui
disputent à l'homme la jouissance du sol. Cette façon de parler manque
de justesse, et le terme de _population_ serait plus à sa place que
celui de _civilisation_. Rien au monde ne s'oppose au déploiement de
la civilisation la plus avancée dans le bassin de l'Amazone. De grands
cours d'eau navigables ouvrent des routes naturelles à travers les
bois. Le terrain est susceptible de culture et les produits seraient
de ceux qui permettent l'emploi des engins et des machines les plus
perfectionnés. C'est à l'établissement et au succès de l'humble colon
isolé que s'oppose la vigueur excessive de la végétation. C'est ainsi
qu'elle fait obstacle à l'extension de la population, mais non point
de la civilisation proprement dite.
Le premier trait distinctif de la forêt vierge étant donc d'être
impénétrable, le second de ne point convenir au développement de la
race humaine, le troisième est l'énergie sauvage et pour ainsi dire
forcenée de la végétation. Un voyageur allemand, Burmeister, a dit que
la contemplation d'une forêt brésilienne avait produit sur lui une
impression pénible, tant la végétation semblait déployer un esprit
d'égoïsme farouche, de rivalité furieuse, d'astuce. À ses yeux, le
calme paisible et majestueux des forêts de l'Europe offre un spectacle
bien plus aimable, où il prétend même voir une des causes de la
supériorité morale des nations de l'ancien monde. Dans cet ordre
d'idées, non-seulement la forêt vierge ne s'accommode point au
développement de l'espèce humaine, mais encore elle serait plutôt
faite pour dégrader ses facultés morales et intellectuelles. Une page
pittoresque de M. Bates va expliquer ce qu'il peut y avoir de vrai
là-dedans:
«Dans ces forêts tropicales, chaque plante, chaque arbre, semble
rivaliser avec le reste à qui s'élèvera plus vite et plus haut vers la
lumière et l'air, branches, feuillage et tronc, sans pitié pour le
voisin. On voit des plantes parasites en saisir d'autres comme avec
des griffes, et les exploiter pour ainsi dire avec impudence, comme
des instruments de leur propre prospérité. La maxime qu'enseignent ces
solitudes sauvages n'est certainement point de respecter la vie
d'autrui en tâchant de vivre soi-même, témoin un arbre parasite dont
la variété est très-commune aux environs de la ville de Para et qui
est peut-être le plus curieux de tous. Il s'appelle _sipo matador_,
autrement dit la _liane assassine_. Il appartient à la famille des
figuiers, et il a été décrit et dessiné dans l'atlas des voyages de
Spix et Martius. J'en ai observé un grand nombre d'individus. La
partie inférieure de la tige n'est pas de taille à porter le poids de
la partie supérieure; le sipo va donc chercher un appui sur un arbre
d'une autre espèce. En cela il ne diffère point essentiellement des
autres arbres ou plantes grimpantes. C'est sa façon de s'y prendre qui
est particulière et qui cause une impression désagréable. Il s'élance
contre l'arbre auquel il prétend s'attacher, et le bois de la tige
croît en s'appliquant, comme du plâtre à mouler, sur un des côtés du
tronc qui lui sert de point d'appui. Puis naissent à droite et à
gauche deux branches ou deux bras qui grandissent rapidement: on
dirait des ruisseaux de séve qui coulent et durcissent à mesure. Ces
bras étreignent le tronc de la victime, se rejoignent du côté opposé
et se confondent. Ils poussent de bas en haut à des intervalles à peu
près réguliers, et de la sorte, quand l'étrangleur arrive au terme de
sa croissance, la victime est étroitement garrottée par une quantité
de chaînons rigides. Ces anneaux s'élargissent à mesure que le
parasite grandit, et vont soutenir jusque dans les airs sa couronne de
feuillage mêlée à celle de la victime, qu'ils tuent à la longue en
arrêtant le cours de la séve. On voit alors ce spectacle étrange du
parasite égoïste qui étouffe encore dans ses bras le tronc inanimé et
décomposé qu'il a sacrifié à sa propre croissance. Il en est venu à
ses fins; il s'est couvert de fleurs et de fruits, il a reproduit et
disséminé son espèce; il va mourir avec le tronc pourri dont il a
causé la mort, il va tomber avec le support qui se dérobe sous lui.»