IX

J'avoue qu'en commençant à étudier cette savante apocalypse, je

m'attendais à autre chose.

C'est le _caput mortuum_ de la matière.

J'oserais poser à ce philosophe une série de questions _cosmiques_

dont ces quatre énormes volumes ne seraient que le premier chapitre.

En les lisant qu'ai-je appris? tout, excepté ce qui intéresse l'homme,

la nature et Dieu.

Il y a quatre mille ans que les premiers philosophes indous,

égyptiens, grecs, en savaient davantage.

Où est donc le progrès?

Évidemment inverse!

Triste résultat de cette philosophie naturelle.

Les mots sont changés.--Oui.

Mais la cause du _Cosmos_, mais le mot des mots a disparu.

Cette philosophie matérialiste a perdu sa lanterne, et cette ignorance

savante a épaissi les ténèbres au lieu de les dissiper.

La main de feu qui écrivait le MANE THECEL PHARES sur son oeuvre a

disparu.

Le _Cosmos_ est devenu muet.

La plus élémentaire des notions, celle qui remonte et qui descend sans

cesse de l'effet à la cause et de la cause à l'effet, s'est voilée.

C'était bien la peine de vivre quatre-vingt-treize ans!

Un enfant de trois ans, qui sait balbutier le nom de l'Infini et de

l'Éternel, en sait un million de fois plus.

Le hasard a découvert la boussole.

Le hasard a découvert le télescope qui a découvert les astres.

Le hasard a découvert l'électricité.

Le hasard a découvert le magnétisme.

Le hasard et la matière ont découvert à Newton la gravitation.

Le hasard a découvert à Montgolfier la navigation aérienne.

La science proprement dite n'a découvert que des mots pour nommer ces

phénomènes, et des chiffres pour les calculer. Qu'est-ce donc que la

science purement matérielle?

La NOMENCLATURE de l'univers!

Il nous faut la logique des mondes.

Voyons.

X

Quant à moi,--si j'avais, non pas le génie des découvertes que M. de

Humboldt n'avait évidemment pas reçu du ciel, mais l'aptitude patiente

et infatigable aux études physiques que cet homme, remarquable par sa

volonté, a manifestée pendant quatre-vingt-douze ans d'existence;

Et si je possédais, comme lui, la notion exacte et complète de tous

les phénomènes dont l'univers est composé, de manière à me faire à

moi-même et à reproduire pour les autres le tableau de l'universelle

création, je commencerais par une humble invocation à genoux à

l'auteur caché de ce _Cosmos_ à travers lequel il me permet, sinon de

l'entrevoir, du moins de le conclure; et une belle nuit d'été, soit

sur les vagues illuminées de l'Océan qui me porte aux extrémités de

l'univers, soit sur un sommet neigeux du Chimboraço, soit sur un

rocher culminant des Alpes, je tomberais à ses pieds; je laisserais sa

grandeur, sa puissance, sa bonté, me pénétrer, m'échauffer,

m'embraser, comme le charbon de feu qui ouvrit les lèvres du prophète,

et je lui dirais en face de ses soleils, de ses étoiles, de ses

nébuleuses et de ses comètes:

«Toi qui es! toi dont j'ignore le nom, parce qu'aucun être et aucun

Cosmos n'est assez vaste pour contenir l'image ou le son du nom de son

auteur; infini! incréé! innommé! source et abîme de tout! océan sans

rivage et sans fond, qui, dans ton flux et reflux éternel, laisse

écouler, sans jamais t'épuiser, ces myriades de mondes grands ou

petits les uns vis-à-vis des autres, mais qui, par rapport à toi, sont

tous également grands,--depuis le soleil qui arpente d'un pas

l'incommensurable étendue, jusqu'aux animalcules impalpables dont

l'univers est composé, qu'on ne distingue qu'au télescope, et dont les

corps organisés et couchés par la mort dans leur sépulcre commun ne

formeraient pas l'ongle du doigt d'un enfant avec deux cent millions

de leurs cadavres en poussière!

«Je me sens saisi devant tes oeuvres, non-seulement de ce

tressaillement sacré qui m'écrase d'enthousiasme devant tes immensités

et tes perfections réunies, mais encore de la passion de te rendre

gloire dans tes ouvrages, comme un insecte qui, ayant vu la trace du

pied d'un géant imprimée sur le sable, s'arrête épouvanté

d'admiration, la mesure, l'adore et la baise, comme une mesure de la

grandeur de l'Être inconnu,--avant de la décrire pour lui et pour les

autres.

«De même que l'homme a besoin d'exprimer ce qu'il sent pour le bien

comprendre et pour se rendre compte de ses impressions, en les

communiquant à ses semblables, de même mon âme, recueillie en

soi-même, sent un foyer croissant de contemplation intérieure qui

l'échauffe, l'embrase, l'incendie, et cherche à se répandre au

dehors. Je cherche des noms pour te nommer, des formes pour

t'incarner, des limites pour te contenir, des couleurs pour te

peindre, et, n'en trouvant point que tu ne dépasses, je me tais, je me

confonds, je reste ébloui et muet de ton incorporéité! puis, poussé de

nouveau par l'instinct de l'infini qui est en moi, je me relève et je

célèbre en balbutiant les miracles de ta nature. Je sais que je ne dis

que des à peu près, des probabilités, des contre-sens, des ombres;

mais tu me pardonneras comme le père pardonne au murmure confus du

nouveau-né qui cherche à prononcer son nom! Sa nature est de

l'ignorer, son instinct est de le découvrir toujours!»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 94 / 140 题