«Les taches énigmatiques, vulgairement connues sous le nom de _sacs de
charbon_ (coalbags, kohlensäcke), paraissent avoir été décrites pour
la première fois par Anghiera, en 1510. Elles avaient été déjà
remarquées par les compagnons de Vicente Yañez Pinzon, pendant
l'expédition qui partit de Palos et prit possession du cap
Saint-Augustin, dans le royaume du Brésil. Le Canopo fosco (Canopus
niger) d'Amerigo Vespucci est vraisemblablement aussi un de ces
coalbags. L'ingénieux Acosta les compare avec la partie obscure du
disque de la lune, dans les éclipses partielles, et semble les
attribuer à l'absence des étoiles et au vide qu'elles laissent dans la
voûte du ciel. Rigaud a montré que ces taches, dont Acosta dit
nettement qu'elles sont visibles au Pérou et non en Europe, et
qu'elles se meuvent, comme des étoiles, autour du pôle Sud, ont été
prises par un célèbre astronome pour la première ébauche des taches du
soleil. La découverte des deux _nuées Magellaniques_ a été faussement
attribuée à Pigafetta. Je trouve qu'Anghiera, se fondant sur les
observations de navigateurs portugais, avait déjà fait mention de ces
nuages, huit ans avant l'achèvement du voyage de circumnavigation
accompli par Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la Voie
lactée. Il est vraisemblable au reste que le Grand Nuage (_Nubecula
major_) n'avait pas échappé à l'observation pénétrante des Arabes;
c'est très-probablement le Boeuf blanc, _el Bakar_, visible dans la
partie méridionale de leur ciel, c'est-à-dire la _Tache blanche_ dont
l'astronome Abdourrahman Sofi dit qu'on ne peut l'apercevoir à Bagdad
ni dans le nord de l'Arabie, mais bien à Tehama et dans le parallèle
du détroit de Bal-el-Mandeb. Les Grecs et les Romains ont parcouru la
même route sous les Lagides et plus tard; ils n'ont rien remarqué, ou
du moins il n'est resté dans les ouvrages conservés jusqu'à nous
aucune trace de ce nuage lumineux qui pourtant, placé entre le 11e et
le 12e degré de latitude nord, s'élevait, au temps de Ptolémée, à 3
degrés, et en l'an 1000, du temps d'Abdourrahman, à plus de 4 degrés
au-dessus de l'horizon. Aujourd'hui la hauteur méridienne de la
_Nubecula major_, prise au milieu, peut avoir 5 degrés près d'Aden. Si
d'ordinaire les navigateurs ne commencent à apercevoir clairement les
nuages magellaniques que sous des latitudes très-rapprochées du Midi,
sous l'équateur ou même plus loin vers le Sud, cela s'explique par
l'état de l'atmosphère et par les vapeurs qui réfléchissent une
lumière blanche à l'horizon. Dans l'Arabie méridionale, en pénétrant à
l'intérieur des terres, l'azur profond de la voûte céleste et la
grande sécheresse de l'air doivent aider à reconnaître les nuages
magellaniques. La facilité avec laquelle, sous les tropiques et sous
les latitudes très-méridionales, on peut, dans les beaux jours, suivre
distinctement le mouvement des comètes, est un argument en faveur de
cette conjecture.»