Humboldt passe à la poésie descriptive, à Hésiode; il cite Homère et
Pindare. On descend du millième ciel pour assister à un cours de
littérature. Puis vient Lucrèce qui chante la nature, son dieu. Puis
Cicéron, l'homme d'État malheureux, se réfugiant dans la nature,
conserve dans son coeur, en proie aux passions politiques, un goût vif
pour la nature et l'amour de la solitude. Il faut chercher la source
de ces sentiments dans les profondeurs d'un grand et noble caractère.
Les écrits de Cicéron prouvent la vérité de cette observation. On
sait, il est vrai, qu'il a fait de nombreux emprunts au _Phèdre_ de
Platon, dans le traité des _Lois_ et dans celui de l'_Orateur_; mais
l'imitation n'a rien fait perdre de son individualité propre à la
peinture du sol italique. Platon dépeint en quelques traits généraux
«l'ombrage épais du haut platane, les parfums qui s'exhalent de
l'Agnus-castus en fleur, la brise qui sent l'été et dont le murmure
accompagne les choeurs des cigales.» Pour la description de Cicéron,
elle est tellement fidèle, comme l'a remarqué récemment un observateur
ingénieux, qu'aujourd'hui encore on en peut retrouver sur les lieux
mêmes tous les traits............
À travers les terribles orages de l'an 708, Cicéron trouva quelques
adoucissements dans ses villas, se rendant tour à tour de Tusculum à
Arpinum, des environs d'Antium à ceux de Cumes.
«Rien de plus agréable, écrit-il à Atticus, que cette solitude, rien
de plus gracieux que cette villa, le rivage qui est auprès et la vue
de la mer.» Il écrit encore de l'île d'Astura, à l'embouchure du
fleuve du même nom, sur la côte de la mer Tyrrhénienne. «Personne ici
ne me dérange, et quand je vais dès le matin me cacher dans un bois
épais et sauvage, je n'en sors plus avant le soir. Après mon bien-aimé
Atticus, rien ne m'est plus cher que la solitude; là je n'ai de
commerce qu'avec les lettres, et pourtant mes études sont souvent
interrompues par mes larmes. Je combats contre la douleur autant que
je le puis, mais la lutte est encore au-dessus de mes forces.»
Plusieurs critiques ont cru retrouver par avance dans ces lettres,
ainsi que dans celles de Pline, l'accent de la sentimentalité moderne;
je n'y vois, pour moi, que l'accent d'une sensibilité profonde, qui,
dans tous les temps et chez tous les peuples, s'échappe des coeurs
douloureusement émus.
Horace, Virgile, Ovide, sont ensuite présentés en exemple.
«La connaissance des oeuvres de Virgile et d'Horace est si
généralement répandue parmi toutes les personnes un peu initiées à la
littérature latine, qu'il serait superflu d'en extraire des passages
pour rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui anime
quelques-unes de leurs compositions. Dans l'épopée nationale de
Virgile, la description du paysage, d'après la nature même de ce genre
de poëme, devait être un simple accessoire, et ne pouvait occuper que
peu de place. Nulle part on ne remarque que l'auteur se soit attaché à
décrire des lieux déterminés; mais les couleurs harmonieuses de ses
tableaux révèlent une profonde intelligence de la nature. Où le calme
de la mer et le repos de la nuit ont-ils été plus heureusement
retracés? Quel contraste entre ces images sereines et les énergiques
peintures de l'orage, dans le premier livre des Géorgiques, de la
tempête qui assaille les Troyens au milieu des Strophades, de
l'écroulement des rochers et de l'éruption de l'Etna, dans l'Énéide!
De la part d'Ovide, on eût pu attendre, comme fruit de son long séjour
à Tomes, dans les plaines de la Moesie inférieure, une description
poétique de ces déserts sur lesquels l'antiquité est restée muette.
L'exilé ne vit pas, il est vrai, cette partie des steppes qui,
recouvertes dans l'été de plantes vigoureuses hautes de quatre à six
pieds, offre, à chaque souffle du vent, la gracieuse image d'une mer
de fleurs agitée. Le lieu où fut relégué Ovide était une lande
marécageuse; accablé par une disgrâce au-dessus de ses forces, il
était plus disposé à se reporter en souvenir aux jouissances du monde
et aux événements politiques de Rome, qu'à contempler les vastes
déserts qui l'entouraient. Comme compensation, et sans compter les
descriptions, peut-être même un peu trop fréquentes, de grottes, de
sources et de clairs de lune, ce poëte, qui possédait à un si haut
degré le talent de peindre, nous a laissé un récit singulièrement
exact et intéressant, même pour la géologie, d'une éruption volcanique
près de Méthone, entre Épidaure et Trézène. Dans ce tableau que nous
avons eu déjà l'occasion de signaler ailleurs, Ovide montre le sol se
soulevant en forme de colline par la force des vapeurs intérieurement
comprimées, comme une vessie gonflée, ou comme une outre formée de la
peau d'un chevreau.»