«Nous passons de la sphère des objets extérieurs à la sphère des
sentiments. Dans le premier volume nous avons exposé, sous la forme
d'un vaste tableau de la nature, ce que la science, fondée sur des
observations rigoureuses et dégagée de fausses apparences, nous a
appris à connaître des phénomènes et des lois de l'univers. Mais ce
spectacle de la nature ne serait pas complet si nous ne considérions
comment il se reflète dans la pensée et dans l'imagination disposée
aux impressions poétiques. Un monde intérieur se révèle à nous. Nous
ne l'explorerons pas, comme le fait la philosophie de l'art, pour
distinguer ce qui dans nos émotions appartient à l'action des objets
extérieurs sur les sens, et ce qui émane des facultés de l'âme ou
tient aux dispositions natives des peuples divers. C'est assez
d'indiquer la source de cette contemplation intelligente qui nous
élève au pur sentiment de la nature, de rechercher les causes qui,
surtout dans les temps modernes, ont contribué si puissamment, en
éveillant l'imagination, à propager l'étude des sciences naturelles et
le goût des voyages lointains.
«Les moyens propres à répandre l'étude de la nature consistent, comme
nous l'avons dit déjà, dans trois formes particulières sous lesquelles
se manifestent la pensée et l'imagination créatrice de l'homme: la
description animée des scènes et des productions de la nature; la
peinture de paysage, du moment où elle a commencé à saisir la
physionomie des végétaux, leur sauvage abondance, et le caractère
individuel du sol qui les produit; la culture plus répandue des
plantes tropicales et les collections d'espèces exotiques dans les
jardins et dans les serres. Chacun de ces procédés pourrait être
l'objet de longs développements, si l'on voulait en faire l'histoire;
mais il convient mieux, d'après l'esprit et le plan de cet ouvrage, de
nous attacher à quelques idées essentielles et d'étudier en général
comment la nature a diversement agi sur la pensée et l'imagination des
hommes, suivant les époques et les races, jusqu'à ce que, par le
progrès des esprits, la science et la poésie s'unissent et se
pénétrassent de plus en plus. Pour embrasser l'ensemble de la nature,
il ne faut pas s'en tenir aux phénomènes du dehors; il faut faire
entrevoir du moins quelques-unes de ces analogies mystérieuses et de
ces harmonies morales qui rattachent l'homme au monde extérieur;
montrer comment la nature, en se reflétant dans l'homme, a été tantôt
enveloppée d'un voile symbolique qui laissait entrevoir de gracieuses
images, tantôt a fait éclore en lui le noble germe des arts.
«En énumérant les causes qui peuvent nous porter vers l'étude
scientifique de la nature, nous devons rappeler aussi que des
impressions fortuites et en apparence passagères ont souvent, dans la
jeunesse, décidé de toute l'existence. Le plaisir naïf que fait
éprouver la forme articulée de certains continents ou des mers
intérieures sur les cartes géographiques, l'espoir de contempler ces
belles constellations australes que n'offre jamais à nos yeux la voûte
de notre ciel, les images des palmiers de la Palestine ou des cèdres
du Liban que renferment les livres saints, peuvent faire germer au
fond d'une âme d'enfant l'amour des expéditions lointaines. S'il
m'était permis d'interroger ici mes plus anciens souvenirs de
jeunesse, de signaler l'attrait qui m'inspira de bonne heure
l'invincible désir de visiter les régions tropicales, je citerais: les
descriptions pittoresques des îles de la mer du Sud, par George
Forster; les tableaux de Hodges représentant les rives du Gange, dans
la maison de Warren Hastings, à Londres; un dragonnier colossal dans
une vieille tour du jardin botanique à Berlin. Ces exemples se
rattachent aux trois classes signalées plus haut, au genre descriptif
inspiré par une contemplation intelligente de la nature, à la peinture
de paysage, enfin à l'observation directe des grandes formes du règne
végétal. Il ne faut pas oublier que l'efficacité de ces moyens dépend
en grande partie de l'état de la culture chez les modernes, et des
dispositions de l'âme, qui, selon les races et les temps, est plus ou
moins sensible aux impressions de la nature.»