XIV

Les recherches géographiques sur le siége primordial, ou, comme on

dit, sur le berceau de l'espèce humaine, ont dans le fait un caractère

purement mythique. «Nous ne connaissons,» dit Guillaume de Humboldt,

dans un travail encore inédit sur la diversité des langues et des

peuples, «nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune

tradition certaine, le moment où l'espèce humaine n'ait pas été

séparée en groupes de peuples. Si cet état de choses a existé dès

l'origine, ou s'il s'est produit plus tard, c'est ce qu'on ne saurait

décider par l'histoire. Des légendes isolées se retrouvant sur des

points très-divers du globe, sans communication apparente, sont en

contradiction avec la première hypothèse, et font descendre le genre

humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si

répandue, qu'on l'a quelquefois regardée comme un antique souvenir des

hommes. Mais cette circonstance même prouverait plutôt qu'il n'y a là

aucune transmission réelle d'un fait, aucun fondement vraiment

historique, et que c'est tout simplement l'identité de la conception

humaine, qui partout a conduit les hommes à une explication semblable

d'un phénomène identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison

historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et

leur origine à la parité des imaginations ou des réflexions de

l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit

le caractère manifeste de la fiction, c'est qu'elle prétend expliquer

un phénomène en dehors de toute expérience, celui de la première

origine de l'espèce humaine, d'une manière conforme à l'expérience de

nos jours; la manière, par exemple, dont, à une époque où le genre

humain tout entier comptait déjà des milliers d'années d'existence,

une île déserte ou un vallon isolé dans les montagnes peut avoir été

peuplé. En vain la pensée se plongerait dans la méditation du problème

de cette première origine; l'homme est si étroitement lié à son espèce

et au temps, que l'on ne saurait concevoir un être humain venant au

monde sans une famille déjà existante ........ Cette question donc ne

pouvant être résolue ni par la voie du raisonnement ni par celle de

l'expérience, faut-il penser que l'état primitif, tel que nous le

décrit une prétendue tradition, est réellement historique, ou bien que

l'espèce humaine, dès son principe, couvrit la terre en forme de

peuplades? C'est ce que la science des langues ne saurait décider par

elle-même, comme elle ne doit point non plus chercher une solution

ailleurs pour en tirer des éclaircissements sur les problèmes qui

l'occupent.

«L'humanité se distribue en simples variétés, que l'on désigne par le

mot un peu indéterminé de _races_. De même que dans le règne végétal,

dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est plus sûr

de grouper les individus en un grand nombre de familles, que de les

réunir en un petit nombre de sections embrassant des masses

considérables; de même, dans la détermination des races, il me paraît

préférable d'établir de petites familles de peuples. Que l'on suive la

classification de mon maître Blumenbach en cinq races (Caucasique,

Mongolique, Américaine, Éthiopique et Malaie), ou bien qu'avec

Prichard on reconnaisse sept races (Iranienne, Touranienne,

Américaine, des Hottentots et Bouschmans, des Nègres, des Papous et

des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune différence

radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux

ne régit de tels groupes. On sépare ce qui semble former les extrêmes

de la figure et de la couleur, sans s'inquiéter des familles de

peuples qui échappent à ces grandes classes et que l'on a nommées,

tantôt races scythiques, tantôt races allophyliques. _Iraniens_ est, à

la vérité, une dénomination mieux choisie pour les peuples d'Europe

que celle de _Caucasiens_; et pourtant il faut bien avouer que les

noms géographiques, pris comme désignations de races, sont extrêmement

indéterminés, surtout quand le pays qui doit donner son nom à telle ou

telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, par exemple,

avoir été habité, à différentes époques, par les souches de peuples

les plus diverses, d'origine indo-germanique et finnoise, mais non pas

mongolique.

«Les langues, créations intellectuelles de l'humanité, et qui tiennent

de si près aux premiers développements de l'esprit, ont, par cette

empreinte nationale qu'elles portent en elles-mêmes, une haute

importance, pour aider à reconnaître la ressemblance ou la différence

des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communauté

de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pénètre dans

le mystérieux labyrinthe, où l'union des dispositions physiques du

corps avec les pouvoirs de l'intelligence se manifeste sous mille

formes diverses. Les remarquables progrès que l'étude philosophique

des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-siècle,

facilitent les recherches sur leur caractère national, sur ce

qu'elles paraissent devoir à la parenté des peuples qui les parlent.

Mais, comme dans toutes les sphères de la spéculation idéale, à côté

de l'espoir d'un butin riche et assuré, est ici le danger des

illusions si fréquentes en pareille matière.

«Des études ethnographiques positives, soutenues par une connaissance

approfondie de l'histoire, nous apprennent qu'il faut apporter de

grandes précautions dans cette comparaison des peuples et des langues

dont ils se sont servis à une époque déterminée. La conquête, une

longue habitude de vivre ensemble, l'influence d'une religion

étrangère, le mélange des races, lors même qu'il aurait eu lieu avec

un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civilisés, ont produit

un phénomène qui se remarque à la fois dans les deux continents,

savoir, que deux familles de langues entièrement différentes peuvent

se trouver dans une seule et même race; que, d'un autre côté, chez des

peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une

même souche de langues. Ce sont les grands conquérants asiatiques

qui, par la puissance de leurs armes, par le déplacement et le

bouleversement des populations, ont surtout contribué à créer dans

l'histoire ce double et singulier phénomène.

«Le langage est une partie intégrante de l'histoire naturelle de

l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indépendance, se

fasse à lui-même des lois qu'il suit sous les influences les plus

diverses, bien que la liberté qui lui est propre s'efforce constamment

de le soustraire à ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir

tout à fait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours il reste

quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol,

au climat, à la sérénité d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une

atmosphère chargée de vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans

la structure d'une langue sont l'oeuvre de la pensée, dont elles

naissent comme de la fleur la plus délicate de l'esprit; mais les deux

sphères de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment

n'en sont pas moins étroitement unies l'une à l'autre; et c'est ce qui

fait que nous n'avons pas voulu ôter à notre tableau du monde ce que

pouvaient lui communiquer de coloris et de lumière ces considérations,

toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des

langues.

«En maintenant l'unité de l'espèce humaine, nous rejetons, par une

conséquence nécessaire, la distinction désolante de races supérieures

et de races inférieures. Sans doute il est des familles de peuples

plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il

n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont également

faites pour la liberté, pour cette liberté qui, dans un état de

société peu avancé, n'appartient qu'à l'individu; mais qui, chez les

nations appelées à la jouissance de véritables institutions

politiques, est le droit de la communauté tout entière. Une idée qui

se révèle à travers l'histoire en étendant chaque jour son salutaire

empire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent

contesté, mais plus encore incompris, de la perfectibilité générale de

l'espèce, c'est l'idée de l'humanité. C'est elle qui tend à faire

tomber les barrières que des préjugés et des vues intéressées de

toute sorte ont élevées entre les hommes, et à faire envisager

l'humanité dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation,

de couleur, comme une grande famille de frères, comme un corps unique,

marchant vers un seul et même but, le libre développement des forces

morales. Ce but est le but final, le but suprême de la sociabilité, et

en même temps la direction imposée à l'homme par sa propre nature,

pour l'agrandissement indéfini de son existence. Il regarde la terre,

aussi loin qu'elle s'étend; le ciel, aussi loin qu'il le peut

découvrir, illuminé d'étoiles, comme son intime propriété, comme un

double champ ouvert à son activité physique et intellectuelle. Déjà

l'enfant aspire à franchir les montagnes et les mers qui

circonscrivent son étroite demeure; et puis, se repliant sur lui-même

comme la plante, il soupire après le retour. C'est là, en effet, ce

qu'il y a dans l'homme de touchant et de beau, cette double aspiration

vers ce qu'il désire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle qui le

préserve du danger de s'attacher d'une manière exclusive au moment

présent. Et de la sorte, enracinée dans les profondeurs de la nature

humaine, commandée en même temps par ses instincts les plus sublimes,

cette union bienveillante et fraternelle de l'espèce entière devient

une des grandes idées qui président à l'histoire de l'humanité.

«Qu'il soit permis à un frère de terminer par ces paroles, qui puisent

leur charme dans la profondeur des sentiments, la description générale

des phénomènes de la nature au sein de l'univers. Depuis les

nébuleuses lointaines, et depuis les étoiles doubles circulant dans

les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organisés les plus

petits du règne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes

délicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des

monts couronnés de glaces. Des lois connues partiellement nous ont

servi à classer tous ces phénomènes; d'autres lois, d'une nature plus

mystérieuse, exercent leur empire dans les régions les plus élevées du

monde organique, dans la sphère de l'espèce humaine avec ses

conformations diverses, avec l'énergie créatrice de l'esprit dont elle

est douée, avec les langues variées qui en sont le produit. Un

tableau physique de la nature s'arrête à la limite où commence la

sphère de l'intelligence, où le regard plonge dans un monde différent.

Cette limite, il la marque et ne la franchit point.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 79 / 140 题