Les recherches géographiques sur le siége primordial, ou, comme on
dit, sur le berceau de l'espèce humaine, ont dans le fait un caractère
purement mythique. «Nous ne connaissons,» dit Guillaume de Humboldt,
dans un travail encore inédit sur la diversité des langues et des
peuples, «nous ne connaissons, ni historiquement, ni par aucune
tradition certaine, le moment où l'espèce humaine n'ait pas été
séparée en groupes de peuples. Si cet état de choses a existé dès
l'origine, ou s'il s'est produit plus tard, c'est ce qu'on ne saurait
décider par l'histoire. Des légendes isolées se retrouvant sur des
points très-divers du globe, sans communication apparente, sont en
contradiction avec la première hypothèse, et font descendre le genre
humain tout entier d'un couple unique. Cette tradition est si
répandue, qu'on l'a quelquefois regardée comme un antique souvenir des
hommes. Mais cette circonstance même prouverait plutôt qu'il n'y a là
aucune transmission réelle d'un fait, aucun fondement vraiment
historique, et que c'est tout simplement l'identité de la conception
humaine, qui partout a conduit les hommes à une explication semblable
d'un phénomène identique. Un grand nombre de mythes, sans liaison
historique les uns avec les autres, doivent ainsi leur ressemblance et
leur origine à la parité des imaginations ou des réflexions de
l'esprit humain. Ce qui montre encore dans la tradition dont il s'agit
le caractère manifeste de la fiction, c'est qu'elle prétend expliquer
un phénomène en dehors de toute expérience, celui de la première
origine de l'espèce humaine, d'une manière conforme à l'expérience de
nos jours; la manière, par exemple, dont, à une époque où le genre
humain tout entier comptait déjà des milliers d'années d'existence,
une île déserte ou un vallon isolé dans les montagnes peut avoir été
peuplé. En vain la pensée se plongerait dans la méditation du problème
de cette première origine; l'homme est si étroitement lié à son espèce
et au temps, que l'on ne saurait concevoir un être humain venant au
monde sans une famille déjà existante ........ Cette question donc ne
pouvant être résolue ni par la voie du raisonnement ni par celle de
l'expérience, faut-il penser que l'état primitif, tel que nous le
décrit une prétendue tradition, est réellement historique, ou bien que
l'espèce humaine, dès son principe, couvrit la terre en forme de
peuplades? C'est ce que la science des langues ne saurait décider par
elle-même, comme elle ne doit point non plus chercher une solution
ailleurs pour en tirer des éclaircissements sur les problèmes qui
l'occupent.
«L'humanité se distribue en simples variétés, que l'on désigne par le
mot un peu indéterminé de _races_. De même que dans le règne végétal,
dans l'histoire naturelle des oiseaux et des poissons, il est plus sûr
de grouper les individus en un grand nombre de familles, que de les
réunir en un petit nombre de sections embrassant des masses
considérables; de même, dans la détermination des races, il me paraît
préférable d'établir de petites familles de peuples. Que l'on suive la
classification de mon maître Blumenbach en cinq races (Caucasique,
Mongolique, Américaine, Éthiopique et Malaie), ou bien qu'avec
Prichard on reconnaisse sept races (Iranienne, Touranienne,
Américaine, des Hottentots et Bouschmans, des Nègres, des Papous et
des Alfourous), il n'en est pas moins vrai qu'aucune différence
radicale et typique, aucun principe de division naturel et rigoureux
ne régit de tels groupes. On sépare ce qui semble former les extrêmes
de la figure et de la couleur, sans s'inquiéter des familles de
peuples qui échappent à ces grandes classes et que l'on a nommées,
tantôt races scythiques, tantôt races allophyliques. _Iraniens_ est, à
la vérité, une dénomination mieux choisie pour les peuples d'Europe
que celle de _Caucasiens_; et pourtant il faut bien avouer que les
noms géographiques, pris comme désignations de races, sont extrêmement
indéterminés, surtout quand le pays qui doit donner son nom à telle ou
telle race se trouve, comme le Touran ou Mawerannahar, par exemple,
avoir été habité, à différentes époques, par les souches de peuples
les plus diverses, d'origine indo-germanique et finnoise, mais non pas
mongolique.
«Les langues, créations intellectuelles de l'humanité, et qui tiennent
de si près aux premiers développements de l'esprit, ont, par cette
empreinte nationale qu'elles portent en elles-mêmes, une haute
importance, pour aider à reconnaître la ressemblance ou la différence
des races. Ce qui leur donne cette importance, c'est que la communauté
de leur origine est un fil conducteur, au moyen duquel on pénètre dans
le mystérieux labyrinthe, où l'union des dispositions physiques du
corps avec les pouvoirs de l'intelligence se manifeste sous mille
formes diverses. Les remarquables progrès que l'étude philosophique
des langues a faits en Allemagne depuis moins d'un demi-siècle,
facilitent les recherches sur leur caractère national, sur ce
qu'elles paraissent devoir à la parenté des peuples qui les parlent.
Mais, comme dans toutes les sphères de la spéculation idéale, à côté
de l'espoir d'un butin riche et assuré, est ici le danger des
illusions si fréquentes en pareille matière.
«Des études ethnographiques positives, soutenues par une connaissance
approfondie de l'histoire, nous apprennent qu'il faut apporter de
grandes précautions dans cette comparaison des peuples et des langues
dont ils se sont servis à une époque déterminée. La conquête, une
longue habitude de vivre ensemble, l'influence d'une religion
étrangère, le mélange des races, lors même qu'il aurait eu lieu avec
un petit nombre d'immigrants plus forts et plus civilisés, ont produit
un phénomène qui se remarque à la fois dans les deux continents,
savoir, que deux familles de langues entièrement différentes peuvent
se trouver dans une seule et même race; que, d'un autre côté, chez des
peuples très-divers d'origine peuvent se rencontrer des idiomes d'une
même souche de langues. Ce sont les grands conquérants asiatiques
qui, par la puissance de leurs armes, par le déplacement et le
bouleversement des populations, ont surtout contribué à créer dans
l'histoire ce double et singulier phénomène.
«Le langage est une partie intégrante de l'histoire naturelle de
l'esprit; et bien que l'esprit, dans son heureuse indépendance, se
fasse à lui-même des lois qu'il suit sous les influences les plus
diverses, bien que la liberté qui lui est propre s'efforce constamment
de le soustraire à ces influences, pourtant il ne saurait s'affranchir
tout à fait des liens qui le retiennent à la terre. Toujours il reste
quelque chose de ce que les dispositions naturelles empruntent au sol,
au climat, à la sérénité d'un ciel d'azur, ou au sombre aspect d'une
atmosphère chargée de vapeurs. Sans doute la richesse et la grâce dans
la structure d'une langue sont l'oeuvre de la pensée, dont elles
naissent comme de la fleur la plus délicate de l'esprit; mais les deux
sphères de la nature physique et de l'intelligence ou du sentiment
n'en sont pas moins étroitement unies l'une à l'autre; et c'est ce qui
fait que nous n'avons pas voulu ôter à notre tableau du monde ce que
pouvaient lui communiquer de coloris et de lumière ces considérations,
toutes rapides qu'elles sont, sur les rapports des races et des
langues.
«En maintenant l'unité de l'espèce humaine, nous rejetons, par une
conséquence nécessaire, la distinction désolante de races supérieures
et de races inférieures. Sans doute il est des familles de peuples
plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il
n'en est pas de plus nobles que les autres. Toutes sont également
faites pour la liberté, pour cette liberté qui, dans un état de
société peu avancé, n'appartient qu'à l'individu; mais qui, chez les
nations appelées à la jouissance de véritables institutions
politiques, est le droit de la communauté tout entière. Une idée qui
se révèle à travers l'histoire en étendant chaque jour son salutaire
empire, une idée qui, mieux que toute autre, prouve le fait si souvent
contesté, mais plus encore incompris, de la perfectibilité générale de
l'espèce, c'est l'idée de l'humanité. C'est elle qui tend à faire
tomber les barrières que des préjugés et des vues intéressées de
toute sorte ont élevées entre les hommes, et à faire envisager
l'humanité dans son ensemble, sans distinction de religion, de nation,
de couleur, comme une grande famille de frères, comme un corps unique,
marchant vers un seul et même but, le libre développement des forces
morales. Ce but est le but final, le but suprême de la sociabilité, et
en même temps la direction imposée à l'homme par sa propre nature,
pour l'agrandissement indéfini de son existence. Il regarde la terre,
aussi loin qu'elle s'étend; le ciel, aussi loin qu'il le peut
découvrir, illuminé d'étoiles, comme son intime propriété, comme un
double champ ouvert à son activité physique et intellectuelle. Déjà
l'enfant aspire à franchir les montagnes et les mers qui
circonscrivent son étroite demeure; et puis, se repliant sur lui-même
comme la plante, il soupire après le retour. C'est là, en effet, ce
qu'il y a dans l'homme de touchant et de beau, cette double aspiration
vers ce qu'il désire et vers ce qu'il a perdu; c'est elle qui le
préserve du danger de s'attacher d'une manière exclusive au moment
présent. Et de la sorte, enracinée dans les profondeurs de la nature
humaine, commandée en même temps par ses instincts les plus sublimes,
cette union bienveillante et fraternelle de l'espèce entière devient
une des grandes idées qui président à l'histoire de l'humanité.
«Qu'il soit permis à un frère de terminer par ces paroles, qui puisent
leur charme dans la profondeur des sentiments, la description générale
des phénomènes de la nature au sein de l'univers. Depuis les
nébuleuses lointaines, et depuis les étoiles doubles circulant dans
les cieux, nous sommes descendus jusqu'aux corps organisés les plus
petits du règne animal, dans la mer et sur la terre; jusqu'aux germes
délicats de ces plantes qui tapissent la roche nue, sur la pente des
monts couronnés de glaces. Des lois connues partiellement nous ont
servi à classer tous ces phénomènes; d'autres lois, d'une nature plus
mystérieuse, exercent leur empire dans les régions les plus élevées du
monde organique, dans la sphère de l'espèce humaine avec ses
conformations diverses, avec l'énergie créatrice de l'esprit dont elle
est douée, avec les langues variées qui en sont le produit. Un
tableau physique de la nature s'arrête à la limite où commence la
sphère de l'intelligence, où le regard plonge dans un monde différent.
Cette limite, il la marque et ne la franchit point.»