XIII

«Le tableau général de la nature que j'essaye de dresser serait

incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques

traits caractéristiques, l'_espèce humaine_ considérée dans ses

nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types

contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces

terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement,

sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et

les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions

météorologiques de l'atmosphère, par l'activité de l'esprit, par le

progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que par

cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous les

climats, notre espèce échappe plus aisément aux puissances de la

nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à

la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets

rapports que le problème si obscur et si controversé de la possibilité

d'une origine commune pour différentes races humaines, rentre dans la

sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen

de ce problème marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intérêt

plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à l'humanité, le

but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la

structure si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement les

aptitudes des peuples, confine de très-près à celui de la parenté des

races; et ce que sont capables de produire même les moindres

diversités de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la

culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les

questions les plus importantes que soulève l'histoire de la

civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales

de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilité

d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit.

«Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la

couleur et de la figure, et qu'on se laissa prévenir à la vivacité des

premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme

de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement

distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences

les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat,

semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient

les périodes de temps dont la connaissance historique nous est

parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent

en faveur de l'unité de l'espèce humaine, savoir, les nombreuses

gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que

les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans

les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altérant, d'autres

classes d'animaux, tant sauvages que privés; les observations

positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la

fécondité des métis. La plus grande partie des contrastes dont on

était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de

Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les

recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du

bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines

de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a

répandu tant de lumières, et si on les compare avec les tribus de

l'archipel méridional de l'Inde et des îles de l'Australie

occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamènes),

on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux

crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être

toujours associés. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte

aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux.

La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint

semblèrent inséparables. «Les Éthiopiens,» chantait l'ancien poëte

tragique Théodecte de Phasélis, «doivent au dieu du soleil, qui

s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont il

colore leurs corps.» Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui

éveillèrent tant d'idées de géographie physique, pour engager le débat

relatif à cette problématique influence des climats sur les races

d'hommes. «Les familles des animaux et des plantes,» dit un des plus

grands anatomistes de notre âge, Jean Müller, dans sa _Physiologie de

l'homme_, «se modifient durant leur propagation sur la face de la

terre, entre les limites qui déterminent les espèces et les genres.

Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des

espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions,

tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en

détail, sont nées les races présentes des animaux; et leurs variétés

les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la

faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races

humaines sont les formes d'une espèce unique, qui s'accouplent en

restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont

point les espèces d'un genre; car, si elles l'étaient, en se croisant,

elles deviendraient stériles. De savoir si les races d'hommes

existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce

qu'on ne saurait découvrir par l'expérience.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 78 / 140 题