«Le tableau général de la nature que j'essaye de dresser serait
incomplet, si je n'entreprenais de décrire ici également, en quelques
traits caractéristiques, l'_espèce humaine_ considérée dans ses
nuances physiques, dans la distribution géographique de ses types
contemporains, dans l'influence que lui ont fait subir les forces
terrestres, et qu'à son tour elle a exercée, quoique plus faiblement,
sur celles-ci. Soumise, bien qu'à un moindre degré que les plantes et
les animaux, aux circonstances du sol et aux conditions
météorologiques de l'atmosphère, par l'activité de l'esprit, par le
progrès de l'intelligence qui s'élève peu à peu, aussi bien que par
cette merveilleuse flexibilité d'organisation qui se plie à tous les
climats, notre espèce échappe plus aisément aux puissances de la
nature; mais elle n'en participe pas moins d'une manière essentielle à
la vie qui anime notre globe tout entier. C'est par ces secrets
rapports que le problème si obscur et si controversé de la possibilité
d'une origine commune pour différentes races humaines, rentre dans la
sphère d'idées qu'embrasse la description physique du monde. L'examen
de ce problème marquera, si je puis m'exprimer ainsi, d'un intérêt
plus noble, de cet intérêt supérieur qui s'attache à l'humanité, le
but final de mon ouvrage. L'immense domaine des langues, dans la
structure si variée desquelles se réfléchissent mystérieusement les
aptitudes des peuples, confine de très-près à celui de la parenté des
races; et ce que sont capables de produire même les moindres
diversités de race, nous l'apprenons par un grand exemple, celui de la
culture intellectuelle si diversifiée de la nation grecque. Ainsi les
questions les plus importantes que soulève l'histoire de la
civilisation de l'espèce humaine, se rattachent aux notions capitales
de l'origine des peuples, de la parenté des langues, de l'immutabilité
d'une direction primordiale tant de l'âme que de l'esprit.
«Tant que l'on s'en tint aux extrêmes dans les variations de la
couleur et de la figure, et qu'on se laissa prévenir à la vivacité des
premières impressions, on fut porté à considérer les races, non comme
de simples variétés, mais comme des souches humaines, originairement
distinctes. La permanence de certains types, en dépit des influences
les plus contraires des causes extérieures, surtout du climat,
semblait favoriser cette manière de voir, quelque courtes que soient
les périodes de temps dont la connaissance historique nous est
parvenue. Mais, dans mon opinion, des raisons plus puissantes militent
en faveur de l'unité de l'espèce humaine, savoir, les nombreuses
gradations de la couleur de la peau et de la structure du crâne, que
les progrès rapides de la science géographique ont fait connaître dans
les temps modernes; l'analogie que suivent, en s'altérant, d'autres
classes d'animaux, tant sauvages que privés; les observations
positives que l'on a recueillies sur les limites prescrites à la
fécondité des métis. La plus grande partie des contrastes dont on
était si frappé jadis s'est évanouie devant le travail approfondi de
Tiedemann sur le cerveau des Nègres et des Européens, devant les
recherches anatomiques de Vrolik et de Weber sur la configuration du
bassin. Si l'on embrasse dans leur généralité les nations africaines
de couleur foncée, sur lesquelles l'ouvrage capital de Prichard a
répandu tant de lumières, et si on les compare avec les tribus de
l'archipel méridional de l'Inde et des îles de l'Australie
occidentale, avec les Papous et les Alfourous (Harafores, Endamènes),
on aperçoit clairement que la teinte noire de la peau, les cheveux
crépus, et les traits de la physionomie nègre sont loin d'être
toujours associés. Tant qu'une faible partie de la terre fut ouverte
aux peuples de l'Occident, des vues exclusives dominèrent parmi eux.
La chaleur brûlante des tropiques et la couleur noire du teint
semblèrent inséparables. «Les Éthiopiens,» chantait l'ancien poëte
tragique Théodecte de Phasélis, «doivent au dieu du soleil, qui
s'approche d'eux dans sa course, le sombre éclat de la suie dont il
colore leurs corps.» Il fallut les conquêtes d'Alexandre, qui
éveillèrent tant d'idées de géographie physique, pour engager le débat
relatif à cette problématique influence des climats sur les races
d'hommes. «Les familles des animaux et des plantes,» dit un des plus
grands anatomistes de notre âge, Jean Müller, dans sa _Physiologie de
l'homme_, «se modifient durant leur propagation sur la face de la
terre, entre les limites qui déterminent les espèces et les genres.
Elles se perpétuent organiquement comme types de la variation des
espèces. Du concours de différentes causes, de différentes conditions,
tant intérieures qu'extérieures, qui ne sauraient être signalées en
détail, sont nées les races présentes des animaux; et leurs variétés
les plus frappantes se rencontrent chez ceux qui ont en partage la
faculté d'extension la plus considérable sur la terre. Les races
humaines sont les formes d'une espèce unique, qui s'accouplent en
restant fécondes, et se perpétuent par la génération. Ce ne sont
point les espèces d'un genre; car, si elles l'étaient, en se croisant,
elles deviendraient stériles. De savoir si les races d'hommes
existantes descendent d'un ou de plusieurs hommes primitifs, c'est ce
qu'on ne saurait découvrir par l'expérience.»