Après cet humble portique, on entre, pendant tout le premier volume,
dans une longue analyse, très-mal placée, mais très-bien rédigée, de
ce qu'on peut appeler son _cours de contemplation_ de la nature
_universelle_.
C'est le _Cosmos_ lui-même, c'est-à-dire l'analyse anticipée et
abrégée des phénomènes et des principes que M. de Humboldt va
successivement et largement développer.
Il commence, en remontant par la science l'échelle des temps inconnus,
et jette ses regards de la terre qu'il foule au fond des cieux que le
télescope et le calcul rapprochent de lui. C'est une description
astronomique de l'espace infini dont notre globe est environné.
Dix-huit millions d'étoiles, actuellement visibles, étoiles qui
chacune sont un soleil et entraînent avec elles des systèmes de
planètes et de mondes, en marquent les bords, quelques-unes à de
telles distances qu'il faut des milliards de siècles pour que leur
lumière parvienne seulement à la terre. Quelles lettres pour graver le
nom de Dieu!
«Plusieurs traités de géographie physique, et des plus distingués,
offrent dans leurs introductions une partie exclusivement
astronomique, tendant à faire envisager d'abord la terre dans sa
dépendance planétaire, et comme faisant partie du grand système
qu'anime le corps central du soleil. Cette marche des idées est
diamétralement opposée à celle que je me propose de suivre. Pour bien
saisir la grandeur du Cosmos, il ne faut pas subordonner la partie
sidérale, que Kant a appelée l'_histoire naturelle du ciel_, à la
partie terrestre. Dans le Cosmos, selon l'antique expression
d'Aristarque de Samos, qui préludait au système de Copernic, le soleil
(avec ses satellites) n'est qu'une des étoiles innombrables qui
remplissent les espaces. La description de ces espaces, la physique du
monde, ne peut commencer que par les corps célestes, par le tracé
graphique de l'univers, je dirais presque par une véritable _carte du
monde_, telle que, d'une main hardie, Herschel le père a osé la
figurer. Si, malgré la petitesse de notre planète, ce qui la concerne
exclusivement occupe dans cet ouvrage la place la plus considérable,
et s'y trouve développé avec le plus de détail, cela tient uniquement
à la disproportion de nos connaissances entre ce qui est accessible à
l'observation et ce qui s'y refuse. Cette subordination de la partie
céleste à la partie terrestre se rencontre déjà dans le grand ouvrage
de Bernard Varenius, qui a paru au milieu du dix-septième siècle. Il
distingua, le premier, la géographie en _générale_ et _spéciale_,
subdivisant celle-là en partie _absolue_, c'est-à-dire proprement
_terrestre_, et en partie _relative_ ou _planétaire_, selon qu'on
envisage la surface de la terre dans ses différentes zones, ou bien
les rapports de notre planète avec le soleil et la lune. C'est un beau
titre de gloire pour Varenius, que sa _Géographie générale et
comparée_ ait pu fixer à un haut degré l'attention de Newton. L'état
imparfait des sciences auxiliaires dans lesquelles il devait puiser ne
pouvait pas répondre à la grandeur de l'entreprise. Il était réservé à
notre temps et à ma patrie de voir tracer par Charles Ritter le
tableau de la géographie comparée dans toute son étendue et dans son
intime relation avec l'histoire de l'homme.»
Les _nébuleuses_, que l'on suppose être des entrepôts d'étoiles et de
mondes, sont la vie lumineuse de ces océans de clarté. On les
entrevoit comme autant de voies lactées où Dieu range ses créations
matérielles avant de les lancer à leur place dans ses mondes. Les
comètes, à la course inattendue et irrégulière, sont les courriers
extraordinaires de cette armée des astres. Elles y portent la terreur,
et cependant leurs retours annoncent qu'elles sont elles-mêmes réglées
et qu'elles trouvent leur mission dans d'inaccessibles profondeurs.
«Considérons en premier lieu cette matière cosmique répartie dans le
ciel sous des formes plus ou moins déterminées, et dans tous les états
possibles d'agrégation. Lorsqu'elles ont de faibles dimensions
apparentes, les nébuleuses présentent l'aspect de petits disques ronds
ou elliptiques, soit isolés, soit disposés par couples et réunis alors
quelquefois par un mince filet lumineux; sous de plus grands
diamètres, la matière nébuleuse prend les formes les plus variées:
elle envoie au loin, dans l'espace, de nombreuses ramifications; elle
s'étend en éventail, ou bien elle affecte la figure annulaire aux
contours nettement accusés, avec un espace central obscur. On croit
que ces nébuleuses subissent graduellement des changements de forme,
suivant que la matière, obéissant aux lois de gravitation, se condense
autour d'un ou de plusieurs centres. Environ 2500 de ces nébuleuses,
que les plus puissants télescopes n'ont pu résoudre en étoiles, sont
maintenant classées et déterminées, quant aux lieux qu'elles occupent
dans le ciel.
«De même on peut reconnaître, dans l'immensité des champs célestes,
les diverses phases de la formation graduelle des étoiles. Cette
condensation progressive, enseignée par Anaximène, et, avec lui, par
toute l'école ionique, paraît ainsi se développer simultanément à nos
yeux. Il faut le reconnaître, la tendance presque divinatrice de ces
recherches et de ces efforts de l'esprit a toujours offert à
l'imagination l'attrait le plus puissant; mais ce qui doit captiver,
dans l'étude de la vie et des forces qui animent l'univers, c'est bien
moins la connaissance des êtres dans leur essence que celle de la loi
de leur développement, c'est-à-dire la succession des formes qu'ils
revêtent; car, de l'acte même de la création, d'une origine des choses
considérée comme la transition du néant à l'être, ni l'expérience, ni
le raisonnement, ne sauraient nous en donner l'idée.»