IX

L'auteur ouvre son livre par une courte préface que nous donnons ici.

Elle est modeste et grave comme l'ombre qui jaillit d'un portique

avant de pénétrer dans le temple:

«J'offre à mes compatriotes, au déclin de ma vie, un ouvrage dont les

premiers aperçus ont occupé mon esprit depuis un demi-siècle. Souvent,

je l'ai abandonné, doutant de la possibilité de réaliser une

entreprise trop téméraire; toujours, et imprudemment peut-être, j'y

suis revenu, et j'ai persisté dans mon premier dessein. J'offre le

_Cosmos_, qui est une _description physique du monde_, avec la

timidité que m'inspire la juste défiance de mes forces. J'ai tâché

d'oublier que les ouvrages longtemps attendus sont généralement ceux

que le public accueille avec le moins d'indulgence.

«Par les vicissitudes de ma vie et une ardeur d'instruction dirigée

sur des objets très-variés, je me suis trouvé engagé à m'occuper, en

apparence presque exclusivement et pendant plusieurs années, de

sciences spéciales, de botanique, de géologie, de chimie, de positions

astronomiques et de magnétisme terrestre. C'étaient des études

préparatoires pour exécuter avec utilité des voyages lointains;

j'avais cependant dans ces études un but plus élevé. Je désirais

saisir le monde des phénomènes et des forces physiques dans leur

connexité et leur influence mutuelles. Jouissant, dès ma première

jeunesse, des conseils et de la bienveillance d'hommes supérieurs, je

m'étais pénétré de bonne heure de la persuasion intime que, sans le

désir d'acquérir une instruction solide dans les parties spéciales des

sciences naturelles, toute contemplation de la nature en grand, tout

essai de comprendre les lois qui composent la physique du monde, ne

seraient qu'une vaine et chimérique entreprise.

«Les connaissances spéciales, par l'enchaînement même des choses,

s'assimilent et se fécondent mutuellement. Lorsque la botanique

descriptive ne reste pas circonscrite dans les étroites limites de

l'étude des formes et de leur réunion en genres et en espèces, elle

conduit l'observateur qui parcourt, sous différents climats, de vastes

étendues continentales, des montagnes et des plateaux, aux notions

fondamentales de la _géographie des plantes_, à l'exposé de la

distribution des végétaux selon la distance à l'équateur et

l'élévation au-dessus du niveau des mers. Or, pour comprendre les

causes compliquées des lois qui règlent cette distribution, il faut

approfondir les variations de température du sol rayonnant et de

l'océan aérien qui enveloppe le globe. C'est ainsi que le naturaliste

avide d'instruction est conduit d'une sphère de phénomènes à une autre

sphère qui en limite les effets. La géographie des plantes, dont le

nom même était presque inconnu il y a un demi-siècle, offrirait une

nomenclature aride et dépourvue d'intérêt, si elle ne s'éclairait des

études météorologiques.

«Dans des expéditions scientifiques, peu de voyageurs ont eu, au même

degré que moi, l'avantage de n'avoir pas seulement vu des côtes, comme

c'est le cas dans les voyages autour du monde, mais d'avoir parcouru

l'intérieur de deux grands continents dans des étendues

très-considérables, et là où ces continents présentent les plus

frappants contrastes, à savoir, le paysage tropical et alpin du

Mexique ou de l'Amérique du Sud, et le paysage des steppes de l'Asie

boréale. Des entreprises de cette nature devaient, d'après la tendance

de mon esprit vers des essais de généralisation, vivifier mon courage,

et m'exciter à rapprocher, dans un ouvrage à part, les phénomènes

terrestres de ceux qu'embrassent les espaces célestes. La _description

physique de la terre_, jusqu'ici assez mal limitée comme science,

devint, selon ce plan, qui s'étendait à toutes les choses créées, une

_description physique du monde_.

«La composition d'un tel ouvrage, s'il aspire à réunir au mérite du

fond scientifique celui de la forme littéraire, présente de grandes

difficultés. Il s'agit de porter l'ordre et la lumière dans l'immense

richesse des matériaux qui s'offrent à la pensée, sans ôter aux

tableaux de la nature le souffle qui les vivifie; car, si l'on se

bornait à donner des résultats généraux, on risquerait d'être aussi

aride, aussi monotone qu'on le serait par l'exposé d'une trop grande

multitude de faits particuliers. Je n'ose me flatter d'avoir satisfait

à des conditions si difficiles à remplir, et d'avoir évité des écueils

dont je ne sais que signaler l'existence.»

X

«Le faible espoir que j'ai d'obtenir indulgence du public repose sur

l'intérêt témoigné, depuis tant d'années, à un ouvrage publié peu de

temps après mon retour du Mexique et des États-Unis, sous le titre de

_Tableaux de la nature_. Ce petit livre, écrit originairement en

allemand, et traduit en français, avec une rare connaissance des deux

idiomes, par mon vieil ami M. Eyriès, traite quelques parties de la

géographie physique, telles que la physionomie des végétaux, des

savanes, des déserts, et l'aspect des cataractes, sous des points de

vue généraux. S'il a eu quelque utilité, c'est moins par ce qu'il a pu

offrir de son propre fonds, que par l'action qu'il a exercée sur

l'esprit et l'imagination d'une jeunesse avide de savoir et prompte à

se lancer dans des entreprises lointaines. J'ai tâché de faire voir

dans le _Cosmos_, comme dans les _Tableaux de la nature_, que la

description exacte et précise des phénomènes n'est pas absolument

inconciliable avec la peinture animée et vivante des scènes imposantes

de la création.

«Exposer dans des cours publics les idées qu'on croit nouvelles, m'a

toujours paru le meilleur moyen de se rendre raison du degré de clarté

qu'il est possible de répandre sur ces idées: aussi ai-je tenté ce

moyen en deux langues différentes, à Paris et à Berlin. Des cahiers

qui ont été rédigés à cette occasion par des auditeurs intelligents me

sont restés inconnus. J'ai préféré ne pas les consulter. La rédaction

d'un livre impose des obligations bien différentes de celles

qu'entraîne l'exposition orale dans un cours public. À l'exception de

quelques fragments de l'introduction du _Cosmos_, tout a été écrit

dans les années 1843 et 1844. Le cours fait devant deux auditoires de

Berlin, en soixante leçons, était antérieur à mon expédition dans le

nord de l'Asie.

«Le premier volume de cet ouvrage renferme la partie la plus

importante à mes yeux de toute mon entreprise, un tableau de la nature

présentant l'ensemble des phénomènes de l'univers depuis les

nébuleuses planétaires jusqu'à la géographie des plantes et des

animaux, en terminant par les races d'hommes. Ce tableau est précédé

de considérations sur les différents degrés de jouissance qu'offrent

l'étude de la nature et la connaissance de ses lois. Les limites de la

science du Cosmos et la méthode d'après laquelle j'essaye de l'exposer

y sont également discutées. Tout ce qui tient au détail des

observations des faits particuliers, et aux souvenirs de l'antiquité

classique, source éternelle d'instruction et de vie, est concentré

dans des notes placées à la fin de chaque volume.

«On a souvent fait la remarque, peu consolante en apparence, que tout

ce qui n'a pas ses racines dans les profondeurs de la pensée, du

sentiment et de l'imagination créatrice, que tout ce qui dépend du

progrès de l'expérience, des révolutions que font subir aux théories

physiques la perfection croissante des instruments, et la sphère sans

cesse agrandie de l'observation, ne tarde pas à vieillir. Les ouvrages

sur les sciences de la nature portent ainsi en eux-mêmes un germe de

destruction, de telle sorte qu'en moins d'un quart de siècle, par la

marche rapide des découvertes, ils sont condamnés à l'oubli,

illisibles pour quiconque est à la hauteur du présent. Je suis loin de

nier la justesse de ces réflexions, mais je pense que ceux qu'un long

et intime commerce avec la nature a pénétrés du sentiment de sa

grandeur, qui, dans ce commerce salutaire, ont fortifié à la fois leur

caractère et leur esprit, ne sauraient s'affliger de la voir de mieux

en mieux connue, de voir s'étendre incessamment l'horizon des idées

comme celui des faits. Il y a plus encore: dans l'état actuel de nos

connaissances, des parties très-importantes de la physique du monde

sont assises sur des fondements solides. Un essai de réunir ce qui, à

une époque donnée, a été découvert dans les espaces célestes, à la

surface du globe, et à la faible distance où il nous est permis de

lire dans ses profondeurs, pourrait, si je ne me trompe, quels que

soient les progrès futurs de la science, offrir encore quelque

intérêt, s'il parvenait à retracer avec vivacité une partie au moins

de ce que l'esprit de l'homme aperçoit de général, de constant,

d'éternel, parmi les apparentes fluctuations des phénomènes de

l'univers.»

Potsdam, au mois de novembre 1844.

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 75 / 140 题