«Tout Berlin ressentit, à la nouvelle de cette mort, la même émotion
que si l'on avait perdu le père le plus chéri. Avec la rapidité de
l'éclair, l'étincelle électrique communiqua la triste nouvelle de la
mort de Humboldt, leur ami commun, à toutes les nations civilisées, de
pays en pays, d'un hémisphère à l'autre. Il était l'Alexandre le Grand
de la science, le plus grand héros de génie de ce siècle, dans la
recherche des phénomènes de la nature et des signes sensibles de
l'âme. Son héritage prouva la simplicité de sa vie. Cet homme laissait
à son fidèle serviteur Seiffert, par acte de donation, presque toute
sa succession, bibliothèque, objets précieux, mobilier. Il ne laissait
ni fortune, ni disposition testamentaire.
«On le conduisit à la dernière demeure comme un prince; il avait été
longtemps l'ami de la maison royale de Prusse, un haut fonctionnaire
distingué, un grand génie qui s'était livré aux travaux et aux
recherches pendant la durée de plus de deux générations, pour
développer et éclairer l'esprit humain. D'après les dispositions
prises par le régent, on lui accorda des funérailles officielles; mais
ce ne fut pas l'éclat des funérailles dont la pompe accompagne
publiquement le simple cercueil de chêne qui fit accourir toute la
population de Berlin, jusqu'au plus modeste ouvrier, sur le trajet du
cortége et leur fit attendre la tête découverte le passage du défunt;
non, c'était le sentiment unanime que l'illustre mort était un homme
auquel le genre humain était redevable d'une grande partie du progrès
de son intelligence.
«Dès l'heure la plus matinale, les flots du peuple s'assemblèrent sous
les tilleuls et dans la rue de Frédéric. La rue d'Oranienbourg fut
interdite à la masse du public; la plupart des maisons de cette rue
étaient pavoisées de draperies de velours et de bannières de deuil. Le
cortége funèbre se réunit devant la maison nº 67 et dans l'intérieur.
Au milieu du laboratoire de ses pensées et de ses écrits, dans ce
cabinet de travail que le tableau de Hildebrandt avait fait partout
connaître, se trouvait une simple bière renfermant la dépouille
mortelle. Bien des personnes gravirent en hâte les escaliers pour
jeter encore un dernier regard sur ce visage muet. De gracieux
palmiers à éventail et des plantes tropicales en fleurs entouraient le
cercueil et rappelaient l'époque de sa vie où Humboldt ouvrit, dans
leur lointaine patrie, un nouveau monde à la science.
«Aussitôt après huit heures, le cercueil, fermé pour toujours, fut
apporté sur le char funèbre attelé de six chevaux. La foule attentive
le reçut, la tête découverte. Le cortége s'ouvrit par les serviteurs
du défunt et ceux du reste de la famille de Humboldt. Venaient ensuite
environ 600 étudiants de l'Université de Berlin, conduits par leurs
maréchaux qui portaient des bannières de deuil. Ensuite un corps de
musique, huit membres du clergé de Berlin et, devant le char funèbre,
trois gentilshommes de la chambre, le comte de Fürstenberg-Stammheim,
le comte de Doennhoff, le baron de Zedlitz; ils étaient assistés d'un
quatrième qui portait, sur un coussin de velours rouge, les insignes
de l'ordre de l'Aigle noir, de l'ordre du Mérite et des autres ordres
nombreux dont Humboldt était décoré. Six piqueurs du roi conduisaient
les chevaux du char funèbre, à côté duquel se trouvaient cinq laquais
de la cour, un chasseur de la cour et vingt députés de la société des
étudiants, avec des branches de palmier. Le modeste cercueil de chêne
était orné de branches de palmier, de couronnes de laurier et d'une
couronne de blanches azalées. Derrière le cercueil marchaient les plus
proches parents du mort, conduits par les chevaliers de l'ordre de
l'Aigle noir; à leur tête, le gouverneur de l'ordre, général
feld-maréchal de Wrangel, le général prince G. de Radziwil, le général
comte de Groeben. Venaient avec eux les ministres d'État en grand
uniforme, l'état-major général, les fonctionnaires de la cour, les
conseillers privés, bien des étrangers de distinction, entre autres,
l'ambassadeur de Turquie; après eux suivaient les membres des deux
assemblées des États, les hauts fonctionnaires publics, les officiers
de l'état-major, les membres de l'Académie des sciences dont Humboldt
était le doyen, les professeurs de l'Université conduits par le
recteur Dove et le doyen en costume officiel, les membres de
l'Académie des beaux-arts, l'ensemble du corps enseignant des écoles
de Berlin, les magistrats et les conseillers municipaux, conduits par
le premier bourgmestre Krausnick, le bourgmestre Raunyn, le
commissaire Esse et le prince Radziwil, pour rendre les derniers
honneurs au citoyen adoptif de la ville.
«Un long cortége de personnes de toutes conditions suivait
immédiatement, puis, aussitôt, les équipages d'honneur et, en tête,
les voitures de gala du roi et de la reine, attelées de huit chevaux,
puis les voitures du prince régent, de tous les princes, de la
diplomatie, etc., puis le cortége se prolongeait à l'infini.
«Dans la grande rue de Frédéric, devant le gymnase de Frédéric, se
tenaient les élèves avec leur directeur; ils saluèrent le passage du
mort de chants religieux; en passant devant l'Université, au son des
cloches, au bruit des chants de la société chorale des hommes de
Berlin, le cercueil arriva devant le dôme où l'attendaient, sous le
portail, la tête découverte, le prince régent, les princes
Frédéric-Guillaume, Albert, Albert fils, Frédéric, Georges, Adalbert
de Prusse, Auguste de Würtemberg et Frédéric de Hesse-Cassel; puis, à
l'entrée principale de l'église, les chapelains de la cour, conduits
par Strauss, reçurent le cercueil et l'accompagnèrent devant l'autel,
où il fut déposé sur une estrade entourée de palmes et de plantes en
fleurs, d'innombrables cierges portés par quatre immenses candélabres,
et enfin des coussins sur lesquels reposaient les ordres du défunt.
Près du cercueil prirent place les proches parents du mort et les
princes de la famille royale; dans une loge se trouvaient plusieurs
princesses. Le surintendant général Hoffmann prononça le discours
funèbre. Un court cantique chanté par la paroisse et un autre choeur
de la cathédrale terminèrent la cérémonie officielle.
«Le soir, le corps de Humboldt fut transporté à Tégel, pour reposer
dans le caveau de famille, à côté de son frère Guillaume qui l'y avait
précédé de vingt-quatre ans, à cet endroit où, sur une colonne
sombre, s'élève comme une amie la statue de l'Espérance, sortie des
mains de Thorwaldsen.»