«Aussitôt qu'il apprit la nouvelle de la mort de Humboldt, Napoléon
III, au milieu des troubles de la guerre, ordonna d'élever une statue
à l'illustre savant dans la galerie du château de Versailles.
«Humboldt avait sans doute regardé les rechutes fréquentes qu'il
éprouvait dans les derniers temps comme un avertissement de prendre
quelques dispositions de sûreté concernant son héritage littéraire.
Ses manuscrits et ses journaux furent trouvés classés et attachés, et
la deuxième partie du 4e volume du _Cosmos_, dont, jusqu'à sa mort, il
avait déjà fait imprimer sept feuilles, et qui devait en même temps
renfermer une table détaillée des matières de tous les volumes, sera,
nous en avons le ferme espoir, bientôt achevée par la main
expérimentée d'un ami......
«Puisse ce livre, monument biographique commencé du vivant de Humboldt
et pour lequel nous avons mis à profit ses actes et les oeuvres de sa
pensée, puisse ce livre, dont il a cordialement accueilli la troisième
édition avec son complément nouveau, et qu'il a payé d'un mot de
reconnaissance, ne pas être, aux yeux du monde, au-dessous du grand
nom de Humboldt!
«Nous donnons dans ce monument l'image fidèle de son génie qui a
exercé une si puissante influence sur notre époque que mille de ses
contemporains ont longtemps vécu et se sont développés sous ses
rayons, sans jamais le savoir; car c'était un soleil d'intelligence
qui éclairait toutes les branches de la vie et qui faisait éprouver
son action bienfaisante à tous ceux qui ont senti et pensé par elle,
même dans les limites les plus étroites de leur être.
«Ce n'est pas le marbre qui rappelle sa mémoire; mais partout où les
lumières, l'amour de la nature, l'intelligence du monde et de notre
propre espèce, comme membres de la création, réjouissent notre âme, là
nous sommes en présence de son monument, là nous nous sentons pénétrés
d'un doux sentiment de reconnaissance pour lui, là nous rendons
hommage au nom de ALEXANDRE DE HUMBOLDT!»
V
Aucune préoccupation religieuse ne se manifesta en lui à ses derniers
moments. Il ne parla que de la nature qui allait bientôt fermer ses
yeux pour jamais. Il entendait par nature _ces ensembles et lois
générales relatives à la matière par qui le monde est gouverné_. On
remarque à peine dans sa correspondance une certaine honte de son
ignorance des phénomènes évidemment intellectuels des hommes.
«Hier, écrit son confident Varnhagen, hier Humboldt a parlé avec
beaucoup d'enjouement des lettres qu'il a reçues; un certain nombre
de dames d'Elberfeld se sont engagées à travailler à sa conversion au
moyen de lettres anonymes, et lui ont annoncé leur intention; ces
lettres arrivent de temps en temps. Il a reçu de Nebraska une lettre
dans laquelle on lui demande où les hirondelles passent
l'hiver.--«Cette question n'est-elle pas encore pendante?» ai-je
repris.--«Sans doute, a répondu Humboldt; je suis là-dessus aussi
ignorant que qui que ce soit.» Puis, prenant un air comique
d'importance: «Je n'ai pas écrit à Nebraska. Ce sont là de ces choses
qu'un savant ne doit pas avouer.»
Une dernière lettre de lui à Mlle Ludmilla Assing, nièce chérie de son
ami Varnhagen, témoigne que l'ombre de la mort n'avait point atteint
le coeur. Varnhagen venait de rendre le dernier soupir. Humboldt
arrive de Potsdam et ne le retrouve plus.
Il écrit alors à Ludmilla:
Berlin, 12 octobre 1858.
«Quel jour d'émotions, de deuil, de malheur pour moi que celui
d'hier! J'avais été mandé par la reine à Potsdam pour prendre congé du
roi. Il avait les larmes aux yeux, tant il était ému. Je reviens chez
moi à six heures du soir, j'ouvre votre lettre et j'apprends la
douloureuse nouvelle, bien chère et spirituelle amie! Il a donc dû
être enlevé à cette terre avant moi, qui suis nonagénaire, avant le
Vieux de la montagne. Ce n'est pas assez de dire que l'Allemagne a
perdu un grand écrivain qui savait adapter toutes les nuances du plus
noble style aux sentiments les plus délicats; qu'est-ce que la forme à
côté de tant de pénétration, d'esprit, de noblesse d'âme, de sagesse
et d'expérience! Vous seule savez et pouvez apprécier ce qu'il était
pour moi, l'isolement complet dans lequel me plonge sa perte. J'irai
bientôt vous voir et vous parler de lui.
«AL. DE HUMBOLDT.»
Ainsi l'instinct de l'amitié se fait sentir dans ceux-là même qui n'en
ont pas l'intelligence. Mais la mort de Varnhagen jeta une ombre sur
Humboldt. Berlin se repentit de son enthousiasme pour un bonhomme qui
n'était qu'en apparence habile, mais qui dévoilait dans sa
correspondance secrète une malignité offensive pour ses meilleurs
amis. Humboldt était prodigieusement soucieux de sa mémoire dans la
postérité. Non content de conserver, en les numérotant, toutes les
lettres qu'il recevait à sa propre louange et la plupart de ses
propres billets, il écrivait plus confidentiellement à son ami
Varnhagen, en le faisant dépositaire de ses sentiments secrets envers
ses correspondants.
Beaucoup de ces billets étaient pleins de malice et d'allusions
offensantes à ceux qu'il honorait en public et qu'il égratignait en
secret. Telle était, par exemple, sa lettre au sujet du prince Albert,
époux de la reine Victoria d'Angleterre, qu'il traitait avec une
odieuse injustice, quoique ce prince, excessivement distingué, lui eût
témoigné et écrit à lui-même des lettres aussi pleines de convenance
que d'affection. Il en était de même de plusieurs personnages notables
de Berlin.
Ces billets de Humboldt, mis au jour par la nièce de Varnhagen, après
la mort de son oncle, dévoilèrent des secrets qui parurent des
noirceurs, et qui n'étaient que des imprudences de la vanité.
L'opinion publique y vit un scandale de duplicité et d'ingratitude. La
mémoire de Humboldt en fut ternie. On se reprocha d'avoir été la dupe
de la fausse conduite d'un homme qui n'avait de sacré que lui-même,
et, si sa réputation de savant resta la même, sa réputation de
bonhomme déclina peu de jours après sa mort. Je n'en fus point
surpris.
La nature ne trompe jamais: la physionomie de Humboldt, seul langage
par lequel le caractère d'un homme voilé se révèle à ceux qui savent y
lire, n'avait de la véritable candeur que l'affectation. Son faux
sourire, expression habituelle de sa bouche, devait éclater quand il
était seul, et ses confidences ouvertes devaient démentir ses
prétentions cachées.
Telle est l'impression que ce double caractère de ses traits avait
toujours produite involontairement sur moi: un savant véritable,
enclin au mépris de la race humaine et dans lequel la science seule
était vraie; mais une science bornée, comme une science moderne, qui
faisait calculer, mais qui ne faisait point penser, et qu'on pouvait
écrire en chiffres au lieu de l'écrire en enthousiasme et en
contemplation.