On voit par le sourire sarcastique que l'ami de Berlin lui prête dans
ses dernières années, que son caractère, tempéré par les dernières
années, n'avait pas changé. Convive assidu d'un roi, et ami
demi-déclaré des libéraux, il continuait son vrai rôle:--capter la
faveur des deux partis.--Goethe, envers lequel il était respectueux
comme envers les puissances, écrivit de lui le 1er décembre 1826:
«Alexandre de Humboldt a passé quelques heures, ce matin, avec moi.
Quel homme! Je le connais depuis longtemps, et néanmoins mon
admiration pour lui se renouvelle. On peut dire qu'en fait de
connaissances vivantes il n'a pas son pareil. Il y a là une variété
comme je n'en ai jamais rencontré. Partout où on touche, il est
toujours chez lui, et nous déverse ses trésors intellectuels. Il
ressemble à une fontaine munie de plusieurs tuyaux près desquels on
n'a besoin que de placer des vases sous les flots qui s'écoulent frais
et inépuisables. Il restera quelques jours ici, et je sens déjà que ce
sera pour moi comme si j'avais vécu plusieurs années avec lui.»
Son caractère politique paraissait aussi éminemment propre à la
diplomatie qu'à la science. Dans sa première jeunesse, employé à
l'armée prussienne, il rendit quelques légers services à sa cour dans
les négociations qui succédèrent à la guerre, et qui firent congédier
l'armée de Condé.
Après son retour d'Amérique, il accompagna le prince de Prusse, envoyé
à Paris après la paix de Tilsitt pour tâcher de fléchir Bonaparte, et
de le disposer, à force de caresses, à se désister de ses rigueurs
envers la malheureuse cour de Berlin; il aida vainement le prince
diplomate par l'intercession de ses illustres amis, il n'obtint que
des politesses. Il résida à Paris à ce double titre jusqu'à la fin de
1809. Il tenta alors d'obtenir de la cour de Prusse trop _obérée_ les
subventions nécessaires à la publication de son premier voyage. Il
fallut ajourner. En 1814 il suivit son roi à Londres; en 1830 ses
liaisons avec la famille d'Orléans le firent envoyer à Paris, pour
féliciter ce prince de son avénement. Il eut alors, pendant deux ans
et plus, une correspondance secrète mais avouée avec sa cour sur
l'état des affaires de France. Ces rapports équivoques et mixtes lui
valurent des décorations, des honneurs et des appointements des deux
parts.
En 1848, j'envoyai M. le comte de Circourt à Berlin, pour expliquer,
dans un sens inoffensif et favorable, la révolution inopinée qui
renversait la famille d'Orléans de son trône mal assis et mal défendu,
pour lui substituer une république conservatrice de la paix de
l'Europe. Je lui conseillai de voir M. de Humboldt. M. de Humboldt
était trop habile pour se déclarer ennemi des peuples triomphants. Le
roi de Prusse n'hésita pas à reconnaître la république et à se
déclarer au moins neutre. Après cette mission très-habile et
très-heureuse de M. de Circourt, des nécessités motivées par des
circonstances intérieures m'engagèrent à lui préparer un autre poste
plus important et à le rappeler à Paris. Sachant l'amitié que M. de
Humboldt professait pour M. Arago, j'envoyai à Berlin le fils de ce
savant illustre, M. Emmanuel Arago, qui venait de montrer beaucoup de
courage et beaucoup de modération dans le proconsulat de Lyon.
Une fausse démarche du jeune homme, néanmoins, dans une question de
libre circulation des capitaux, ayant été mal interprétée, quoique
immédiatement révoquée, donna des inquiétudes et des prétextes à
Berlin. On craignait de voir dans le jeune et sage ministre un envoyé
démagogue du _socialisme_ français. Le ministre de Prusse vint, au nom
de sa cour, en porter quelques plaintes à M. Bastide, à qui j'avais
laissé ma place de ministre des affaires étrangères de France, pour
continuer à siéger dans la commission exécutive du gouvernement
pendant les premiers mois de la république. M. Bastide communiqua
cette injustice de la cour de Prusse à M. Arago, père du jeune
diplomate de mon choix. Voici la lettre que ce savant écrivit à
l'instant à M. de Humboldt pour écarter de son nom ces suspicions
offensantes.