XVII

Pendant qu'il travaillait au _Cosmos_, et jusqu'au jour de sa mort il

demeurait à Berlin, dans un appartement d'une maison écartée de la rue

habitée par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn

finit par acheter la maison pour éviter à son ami un déplacement

possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nommé Seiffert, payé par

le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait les visiteurs dans

une vaste salle encombrée avec ordre des reliques de la nature pendant

le voyage de son maître.

«Humboldt était insensible à la charlatanerie, même quand elle se

présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là où il avait

reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait porté à encourager, à

conseiller, à venir en aide, et, des points les plus éloignés de

l'univers, se concentrèrent auprès de lui les demandes, les

confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des

intérêts scientifiques, mais pour une foule d'intérêts publics. Il se

faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni

jalousie ni politesse, là où d'autres opinions le blessaient, pourvu

qu'elles fussent guidées par le désir d'arriver à la vraie science.

«Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais,

au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa

vieillesse s'écoulaient doués d'une vigueur de facultés toute

juvénile. Une pension importante du roi et l'argent que ses écrits

rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources

matérielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicité, et ce

qu'il économisait était consacré par lui à la science et à la

bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses

indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le

caractère de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa

maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus

affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes

et les princesses s'informaient, ou par le télégraphe ou en personne,

de l'état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de

l'éclat de la monarchie, lui-même homme de cour et baron, honoré de la

faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral,

un ami de la liberté publique et des droits individuels, un vaillant

défenseur de tout libre développement du vrai, du beau, du juste, des

droits légitimes de l'homme. Jamais il ne prit part aux menées

obscures des coeurs étroits dont il se trouva souvent entouré; il

réservait à leur adresse, dans l'occasion favorable, quelques mots

sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou bien se

prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le

journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait traité son _Cosmos_

de _livre de piété_, il répondit avec un sourire sardonique: «Cela

pourra m'être utile.» Il y a bien des sentiments qui ont été répétés

de bouche en bouche et qui témoignent des convictions éclairées que

souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le sentiment du droit

à la liberté individuelle l'emportait chez lui sur tout, car il savait

que le bonheur parfait et la liberté sont deux idées inséparables dans

la nature et dans l'espèce humaine. Dans les dernières années de sa

calme existence de savant, Humboldt s'occupa de préférence de son

ouvrage du _Cosmos_, qui parut en 1858, jusqu'aux premières parties du

quatrième volume. Sans parler de l'exécution progressive de son

_Cosmos_, Humboldt avait eu à remplir le pieux devoir d'enrichir

d'une préface les oeuvres de son ami Arago, que la mort lui enleva,

comme elle en ravit tant d'autres, et, tout dernièrement, ses amis

intimes, Léopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hélas! à

l'occasion d'une supposition fondée sur ses relations personnelles,

qui lui attribuait une opinion qui lui était étrangère, avec Arago

faire une pénible expérience. Dans une lettre rendue publique et qu'il

écrivait au beau-frère d'Arago, il se plaignait avec raison en ces

termes: «Me voilà tristement payé de mon zèle et de ma bonne volonté.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 61 / 140 题