Pendant qu'il travaillait au _Cosmos_, et jusqu'au jour de sa mort il
demeurait à Berlin, dans un appartement d'une maison écartée de la rue
habitée par le banquier Mendelssohn, son ancien ami. Mendelssohn
finit par acheter la maison pour éviter à son ami un déplacement
possible. Un vieux serviteur de sa jeunesse, nommé Seiffert, payé par
le roi, l'habitait avec lui. Seiffert introduisait les visiteurs dans
une vaste salle encombrée avec ordre des reliques de la nature pendant
le voyage de son maître.
«Humboldt était insensible à la charlatanerie, même quand elle se
présentait parée des vêtements les plus brillants. Mais là où il avait
reconnu le bon et le vrai, il s'y sentait porté à encourager, à
conseiller, à venir en aide, et, des points les plus éloignés de
l'univers, se concentrèrent auprès de lui les demandes, les
confidences, les sollicitations de secours, non-seulement pour des
intérêts scientifiques, mais pour une foule d'intérêts publics. Il se
faisait un devoir de soutenir le vrai talent. Il ne connaissait ni
jalousie ni politesse, là où d'autres opinions le blessaient, pourvu
qu'elles fussent guidées par le désir d'arriver à la vraie science.
«Ainsi vivait Humboldt, suivant une règle extérieure uniforme, mais,
au dedans, en relations avec tout l'univers, et les jours de sa
vieillesse s'écoulaient doués d'une vigueur de facultés toute
juvénile. Une pension importante du roi et l'argent que ses écrits
rapportaient en librairie lui fournissaient plus de ressources
matérielles que n'en exigeait sa vie d'une si grande simplicité, et ce
qu'il économisait était consacré par lui à la science et à la
bienfaisance. Dans les derniers temps, il éprouva de nombreuses
indispositions, surtout des refroidissements, qui prirent chez lui le
caractère de la grippe, et, toutes les fois que la nouvelle de sa
maladie se répandait, tout le monde savant y prenait la part la plus
affectueuse, les journaux en donnaient des bulletins, et les princes
et les princesses s'informaient, ou par le télégraphe ou en personne,
de l'état de sa santé. Quoique lié avec des rois, vivant au sein de
l'éclat de la monarchie, lui-même homme de cour et baron, honoré de la
faveur des cours princières, il était toujours resté un homme libéral,
un ami de la liberté publique et des droits individuels, un vaillant
défenseur de tout libre développement du vrai, du beau, du juste, des
droits légitimes de l'homme. Jamais il ne prit part aux menées
obscures des coeurs étroits dont il se trouva souvent entouré; il
réservait à leur adresse, dans l'occasion favorable, quelques mots
sarcastiques, pour manifester le fond de sa pensée, ou bien se
prononçait nettement et sans voiles. Comme on lui disait que le
journal d'un parti orthodoxe alors dominant avait traité son _Cosmos_
de _livre de piété_, il répondit avec un sourire sardonique: «Cela
pourra m'être utile.» Il y a bien des sentiments qui ont été répétés
de bouche en bouche et qui témoignent des convictions éclairées que
souvent il a publiquement exprimées ou écrites. Le sentiment du droit
à la liberté individuelle l'emportait chez lui sur tout, car il savait
que le bonheur parfait et la liberté sont deux idées inséparables dans
la nature et dans l'espèce humaine. Dans les dernières années de sa
calme existence de savant, Humboldt s'occupa de préférence de son
ouvrage du _Cosmos_, qui parut en 1858, jusqu'aux premières parties du
quatrième volume. Sans parler de l'exécution progressive de son
_Cosmos_, Humboldt avait eu à remplir le pieux devoir d'enrichir
d'une préface les oeuvres de son ami Arago, que la mort lui enleva,
comme elle en ravit tant d'autres, et, tout dernièrement, ses amis
intimes, Léopold de Buch et le statuaire Rauch. Il devait, hélas! à
l'occasion d'une supposition fondée sur ses relations personnelles,
qui lui attribuait une opinion qui lui était étrangère, avec Arago
faire une pénible expérience. Dans une lettre rendue publique et qu'il
écrivait au beau-frère d'Arago, il se plaignait avec raison en ces
termes: «Me voilà tristement payé de mon zèle et de ma bonne volonté.»