XV

L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation

culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une

pierre précieuse dont ils ornaient leur trône.

«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi,

avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en

général toutes les Académies célèbres des sciences et des arts, ainsi

que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient comme un

grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les

princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur

considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à la

science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à propos

de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont on

s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée surpasse

celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que très-rarement

briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localités

qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous les châteaux

royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour,

quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgré ses

quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche dans les heures

de liberté que lui laisse son existence à la cour; il est vif et

ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la plus

aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants

de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui

témoignent autant de respect qu'au roi lui-même. Marchant d'un pas sûr

et prudent, la tête un peu penchée en avant, et d'un air pensif, d'une

figure bienveillante et d'une grande expression de dignité et de noble

douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il répond avec une

politesse, avec une amabilité dépouillées de tout orgueil, aux

témoignages d'affection et de respect des passants. Vêtu simplement et

sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il

tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent à travers les

rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans

prétention (charmante image d'un riche épi courbé sous le poids de ses

nombreuses graines dorées). Mais partout où il se montre, il reçoit

les témoignages de la considération générale; souvent le passant

s'écarte avec précaution, dans la crainte de troubler les pensées de

cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même le regarde attentivement,

et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui passe.»

«Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait

à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature était de

moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et admirablement

faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de cheveux d'un

blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins d'expression et de

jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui était propre, à

la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire

de la finesse et de la supériorité de son esprit. Il marchait d'un pas

rapide et inégal, la tête légèrement penchée. Quand il était assis, il

paraissait courbé et parlait en regardant à terre, ou bien il levait

les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il

s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa

physionomie, quand il reconnaissait dans une personne étrangère un

homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et pétillante

d'esprit; néanmoins ses jugements étaient pleins de réserve et il

était toujours maître de sa parole. Il possédait plusieurs langues.

L'Anglais s'étonnait de la pureté et de la douceur avec laquelle il

parlait l'anglais; le Français, de son côté, trouvait la langue

française très-agréable dans sa bouche.

«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures

du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a

huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la

plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les

autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail

en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement

se contenter de quatre heures de sommeil.

«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire

avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait

plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal

déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les

réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son

valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées,

ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à

deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à

la table royale, où il dînait habituellement, quand il ne s'était pas

lui-même invité dans quelque famille amie, et de préférence chez le

banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis

où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire ou à écrire.

Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque société, pour

n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le

vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activité

toute particulière qu'il avait vouée à son grand ouvrage, et ce

n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant l'été, la clarté du

jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte durée

dont avait besoin ce corps tyrannisé par le travail de l'esprit.

Toutefois les nombreuses infirmités survenues dans les dernières

années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du

temps.

«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son

affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu

les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance,

était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce,

Mme de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient conviés ses amis,

et où l'amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et

cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un

savant, Humboldt n'en était pas moins un aimant qui dirigeait sur

Berlin tous les résultats scientifiques de l'époque et les esprits de

tous les peuples dont il était le centre intellectuel. Jusqu'à la fin,

ce fut à sa maison que vinrent se réunir toutes les voies de la

science et tous les efforts du progrès; il était en rapports fréquents

avec tout ce qui était bon, noble, spirituel, et en outre avec

l'austère science.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 59 / 140 题