L'avénement du nouveau roi au trône ne changea rien à la situation
culminante de Humboldt: les princes regardaient ce vieillard comme une
pierre précieuse dont ils ornaient leur trône.
«Nous avons parlé plus haut de sa promotion au conseil privé du roi,
avec le titre d'excellence, et nous ajoutions que non-seulement en
général toutes les Académies célèbres des sciences et des arts, ainsi
que toutes les sociétés éminentes du monde, recherchaient comme un
grand honneur de compter Humboldt parmi leurs membres, mais que les
princes de tous les pays s'empressaient de lui payer le tribut de leur
considération, ce qui était en même temps un hommage rendu à la
science, en lui conférant leurs ordres les plus élevés. Mais, à propos
de Humboldt, toutes les manifestations extérieures sont ce dont on
s'occupe le moins, car l'éclat de son génie et de sa renommée surpasse
celui de toutes les décorations, que l'on ne voit que très-rarement
briller sur sa poitrine. Humboldt vit maintenant dans les localités
qu'habite son royal ami. À Potsdam, à Berlin, dans tous les châteaux
royaux, une demeure lui est ouverte, et il ne se passe pas un jour,
quand sa santé le lui permet, sans qu'il aille voir le roi. Malgré ses
quatre-vingt-un ans, il travaille encore sans relâche dans les heures
de liberté que lui laisse son existence à la cour; il est vif et
ponctuel dans son énorme correspondance, et répond avec la plus
aimable modestie aux lettres du savant le plus obscur. Les habitants
de Berlin et de Potsdam le connaissent tous personnellement; ils lui
témoignent autant de respect qu'au roi lui-même. Marchant d'un pas sûr
et prudent, la tête un peu penchée en avant, et d'un air pensif, d'une
figure bienveillante et d'une grande expression de dignité et de noble
douceur, ou bien il baisse les yeux, ou bien il répond avec une
politesse, avec une amabilité dépouillées de tout orgueil, aux
témoignages d'affection et de respect des passants. Vêtu simplement et
sans recherche, portant quelquefois une brochure dans ses mains qu'il
tient derrière le dos, c'est ainsi qu'il chemine souvent à travers les
rues de Berlin et de Potsdam, et dans les promenades, seul et sans
prétention (charmante image d'un riche épi courbé sous le poids de ses
nombreuses graines dorées). Mais partout où il se montre, il reçoit
les témoignages de la considération générale; souvent le passant
s'écarte avec précaution, dans la crainte de troubler les pensées de
cet homme vénéré; l'homme vulgaire lui-même le regarde attentivement,
et dit à l'autre: «C'est Humboldt qui passe.»
«Son accueil était toujours poli, quelquefois gracieux; il s'asseyait
à sa table de travail en face de l'étranger. Sa stature était de
moyenne taille; ses pieds et ses mains étaient petits et admirablement
faits; sa tête, au front haut et large, était garnie de cheveux d'un
blanc d'argent; ses yeux bleus étaient vifs, pleins d'expression et de
jeunesse. Sur sa bouche se jouait un sourire qui lui était propre, à
la fois bienveillant et sarcastique, comme une expression involontaire
de la finesse et de la supériorité de son esprit. Il marchait d'un pas
rapide et inégal, la tête légèrement penchée. Quand il était assis, il
paraissait courbé et parlait en regardant à terre, ou bien il levait
les yeux pour attendre la réponse des personnes auxquelles il
s'adressait. Une bienveillance inexprimable brillait sur sa
physionomie, quand il reconnaissait dans une personne étrangère un
homme d'esprit. Alors sa conversation devenait ouverte et pétillante
d'esprit; néanmoins ses jugements étaient pleins de réserve et il
était toujours maître de sa parole. Il possédait plusieurs langues.
L'Anglais s'étonnait de la pureté et de la douceur avec laquelle il
parlait l'anglais; le Français, de son côté, trouvait la langue
française très-agréable dans sa bouche.
«Depuis trente ans il se levait régulièrement, en été, à quatre heures
du matin, et recevait les visiteurs à partir de huit heures. Il y a
huit ans qu'il disait encore qu'il avait besoin de prolonger, la
plupart du temps, ses travaux littéraires jusqu'à une heure où les
autres dorment, parce qu'il passait les heures habituelles du travail
en grande partie auprès du roi. Ordinairement, il pouvait parfaitement
se contenter de quatre heures de sommeil.
«Mais, dans les derniers temps, les années de l'illustre octogénaire
avaient réclamé leurs droits naturels. À cette époque, il ne se levait
plus qu'à huit heures et demie du matin, lisait, en faisant un frugal
déjeuner, les lettres qu'il avait reçues, et s'occupait de faire les
réponses les plus pressantes. Il s'habillait alors, avec l'aide de son
valet de chambre, pour recevoir les visites qu'on lui avait annoncées,
ou pour aller en faire lui-même. Il avait soin de rentrer chez lui à
deux heures, et de se faire conduire en voiture vers trois heures, à
la table royale, où il dînait habituellement, quand il ne s'était pas
lui-même invité dans quelque famille amie, et de préférence chez le
banquier Mendelssohn. Vers sept heures du soir, il rentrait au logis
où, jusqu'à neuf heures, il passait son temps à lire ou à écrire.
Ensuite il retournait à la cour, ou allait dans quelque société, pour
n'en sortir que vers minuit. Alors, dans le silence de la nuit, le
vieillard, plein d'une vigueur surprenante, reprenait cette activité
toute particulière qu'il avait vouée à son grand ouvrage, et ce
n'était qu'à trois heures du matin, quand, pendant l'été, la clarté du
jour venait le saluer, qu'il s'accordait le sommeil de courte durée
dont avait besoin ce corps tyrannisé par le travail de l'esprit.
Toutefois les nombreuses infirmités survenues dans les dernières
années avaient plus ou moins modifié cette distribution habituelle du
temps.
«Humboldt ne s'est pas créé de famille propre; il a voué toute son
affection aux fils et aux filles de son frère et à la mémoire de feu
les parents de ceux-ci. Le 14 septembre, anniversaire de sa naissance,
était chaque année, dans le château de Tégel, habité par sa nièce,
Mme de Bülow, une fête de famille à laquelle étaient conviés ses amis,
et où l'amitié, la science et les arts lui apportaient un franc et
cordial hommage. Quoique menant en apparence la calme existence d'un
savant, Humboldt n'en était pas moins un aimant qui dirigeait sur
Berlin tous les résultats scientifiques de l'époque et les esprits de
tous les peuples dont il était le centre intellectuel. Jusqu'à la fin,
ce fut à sa maison que vinrent se réunir toutes les voies de la
science et tous les efforts du progrès; il était en rapports fréquents
avec tout ce qui était bon, noble, spirituel, et en outre avec
l'austère science.»