XIV

Quant à Alexandre de Humboldt, sa vie, dispersée comme sa pensée,

continua à se répandre sur une multitude de sujets scientifiques

adressés aux académies comme autant de notices destinées à être

recueillies plus tard dans son oeuvre capitale: pierres plus ou moins

taillées pour élever son monument. Il n'en soignait pas moins

attentivement les hommes, dont il voulait accaparer le suffrage pour

le moment de sa publication, la science et l'habile artifice marchant

en lui du même pas. C'est ce qui nuit aujourd'hui à sa gloire: elle

était trop préparée de main d'homme.

Il revint à Paris en 1819, et accompagna le roi de Prusse au congrès

de Vérone en 1822. Il cessa d'affecter alors avec le roi le

libéralisme bonapartiste qu'il affectait à Paris avec ses amis les

libéraux de France. Il passa quelques mois à Tégel, dans la famille de

son frère, qui vivait encore. Il eût été très-difficile de dire, à

cette époque, quelle était sa véritable opinion, et s'il en avait une

en dehors de son amour-propre. Mais il prit auprès du roi de Prusse la

place de favori savant, presque ministre des sciences naturelles. Il

professait publiquement un cours irrégulier de ces sciences, comme si

le roi eût voulu être à la fois le philosophe et le souverain de son

peuple. Son extrême timidité et son extrême prétention nuisaient au

succès de sa parole. Il allait partir, sur l'invitation de l'empereur

de Russie, pour un voyage d'exploration dans ce vaste empire, quand la

maladie de sa belle-soeur, Mme Guillaume de Humboldt, l'arrêta à

Tégel. Il ne voulait pas abandonner son frère tête à tête avec la

mort, il aimait sa belle-soeur.

Mais la catastrophe n'arriva pas aussi rapidement qu'on le craignait.

La malade resta moribonde jusqu'en janvier 1829, et le dimanche 22

janvier, Alexandre, étant près d'elle à Tégel, avait ainsi dépeint la

mourante à son amie Rachel, en quelques mots qui expriment bien la

douleur de son âme: «Elle était mourante, disait-il; elle ouvrit les

yeux et dit à son mari: C'en est fait de moi! Elle attendait la mort,

mais en vain. Elle reprit ses sens et put assister à tout ce qui se

passait autour d'elle. Elle priait beaucoup...»

La mourante resta dans cet état jusqu'au 26 mars 1829. Ce fut avec un

sentiment de sympathie et de vénération générale que Berlin apprit, ce

jour-là, que la mort avait fini ses souffrances. La mort de cette

femme fut un événement, car, dans ses voyages, Mme de Humboldt s'était

mise en rapports intimes avec les notabilités de la science et des

arts. Sa maison était devenue, à Rome, à Vienne, à Paris et à Berlin,

le centre de la société la plus agréable et la plus spirituelle. Nous

comprendrons la douleur d'Alexandre à cette perte, en voyant celle de

son frère. Tous deux, enchaînés si étroitement d'amitié, dans une vie

de communs travaux, avaient, de tout temps, partagé peines et plaisir.

L'amour de Guillaume pour sa femme avait grandi avec les années, et

cette mort réveilla de nouveau dans son coeur cette tendance

naturelle à la mélancolie et à la rêverie. Sa pensée accompagna son

épouse dans un monde plus élevé; l'image de celle qu'il avait perdue

ne cessa d'être présente à son âme, elle se mêla à toutes ses pensées,

elle ennoblit sa propre existence.

Le roi le nomma alors à peu près ministre et appela son frère à Berlin

pour lui confier la direction des musées. Son voyage en Russie ne fut

qu'une rapide répétition de son voyage en Amérique. Même appareil et

même inanité. Ses considérations sur la température de l'Europe

parurent conjecturales plus qu'expérimentales. Il ne rapporta de

Russie que des problèmes sans solutions.

Il vit s'éteindre son frère, à Tégel, peu après son retour. Guillaume

mourut, heureux de mourir pour rejoindre ce qu'il avait aimé.

Alexandre écrivit, le 5 avril 1835, le billet qui rend compte de cet

événement à son ami Varnhagen, de Berlin.

«Berlin, dimanche, 6 heures du matin, le 5 avril 1835.

«Mon cher Varnhagen,

«Vous qui ne craignez pas la douleur et la cherchez mentalement dans

la profondeur des sentiments, recevez, dans ces moments pleins de

tristesse, quelques mots de la part de cette affection que les deux

frères vous ont vouée. Le malade n'est pas encore délivré de ses

souffrances. Je l'ai quitté hier soir à onze heures, et j'y recours en

hâte. La journée d'hier a été moins pénible. Un état de demi-sommeil,

c'est-à-dire un sommeil long mais très-agité, et à chaque réveil des

paroles d'affection, de consolation, et toujours cette grande clarté

d'esprit qui saisit et distingue tout et qui observe son état. La voix

était très-faible, rauque et délicate comme celle d'un enfant, c'est

pourquoi on lui a encore posé des sangsues au larynx.--Il a sa

parfaite connaissance.--«Pensez souvent à moi, disait-il avant-hier,

avec beaucoup de lucidité.--J'étais très-heureux, ce jour a été bien

beau pour moi, car rien n'est plus sublime que l'amitié. Bientôt je

serai près de notre mère, je jouirai de l'aspect d'un monde d'un ordre

supérieur.»--«Je n'ai pas l'ombre d'espoir, je ne croyais pas que mes

vieilles paupières continssent tant de larmes. Il y a huit jours que

cela dure.»

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 58 / 140 题