XII

J'avais eu, tout jeune, à Rome, l'occasion de connaître ce diplomate

éminent, bien différent, selon moi, de son frère. Je me trouvais logé

en 1811, avec le duc de Riario, mon compagnon de voyage, dans un

hôtel, à Rome, où logeait aussi Guillaume de Humboldt et plusieurs

Allemands de distinction, voyageant comme nous, et mangeant à la même

table d'hôte. Le duc de Riario me présenta à eux; ma jeunesse ou

plutôt mon enfance les intéressa; ils me permirent de les accompagner

dans leurs excursions à travers la ville, et de passer la soirée avec

eux. Je fus particulièrement frappé de la majesté calme et pensive de

M. Guillaume de Humboldt. Sa physionomie disait l'homme d'État, dont

la patrie déchirée et opprimée criait tout bas dans son âme. Il avait

pour moi, encore presque enfant, l'indulgence d'un homme mûr et

supérieur pour un jeune homme qui essaye la vie et la pensée. Les

quinze jours que je passai dans cette société me permirent d'étudier

en silence ce véritable grand homme, et de sortir de cette

demi-intimité d'occasion plein de vénération pour lui. Aucun trait de

sa figure ne rappelait son frère: la dignité sans orgueil, la

franchise grave, la science des pensées, contrastaient chez Guillaume

avec cette fausse bonhomie caressante, mais peu sûre, d'Alexandre. Je

me serais défié des serments de l'un, j'aurais cru au serrement de

main de l'autre. Le seul son de la voix de Guillaume portait dans

l'âme la conviction; la voie grêle et fêlée du savant masquait des

pensées toutes personnelles. Le savant était un diplomate, et le

diplomate était un homme. J'en ai peu rencontré depuis qui m'aient

laissé une impression plus pénétrante et plus agréable. On sentait en

lui un homme digne d'étudier les hommes; on sentait, dans l'autre, un

artiste capable de leur faire jouer les rôles légers, divers,

personnels d'une existence à _tiroirs_. Je n'ai jamais rencontré

depuis Alexandre, sans regretter Guillaume.

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 56 / 140 题