À cela près, il entra dans la science avec tous les heureux priviléges
de son aristocratie, riche, libre, au niveau ou au-dessus de tout le
monde, se consacrant exclusivement, non aux vains plaisirs de son âge,
mais aux sérieuses études de la vie scientifique: véritable savant
allemand transporté dans Paris.
Il retrouva sa belle-soeur, femme de Guillaume de Humboldt, dans cette
capitale. C'était dans l'été de 1804. Guillaume, promu de grade en
grade à de hauts postes diplomatiques, avait laissé sa femme enceinte
à Paris, et il vivait à Rome attaché à la légation de Prusse.
Alexandre, après avoir préparé la rédaction de son grand voyage avec
Arago, Cuvier, Vauquelin, Gay-Lussac, et autres savants avec lesquels
il s'était lié, partit pour aller voir son frère à Rome. Le Vésuve
semblait l'attendre en Europe pour éclater et se soumettre à ses
investigations. Une société d'Allemands et de Français illustres
réunis autour de Guillaume le suivirent au pied du volcan. Il quitte
son frère. En 1805, 1806 et 1807, il publie à Berlin ses _Tableaux de
la nature américaine_, base de son _Cosmos_ déjà conçu. La Prusse,
alors en guerre avec la France, subissait le choc des plus douloureux
événements. Alexandre les déplorait sans se laisser distraire. La
science est une patrie.
Mais Guillaume, nommé ambassadeur de Prusse auprès de la cour de Rome,
retiré à Albano et plongé dans des travaux poétiques, lui écrivait
alors des vers fraternels dignes de Cicéron à Atticus:
«Hélas! ceux qui t'avaient ici accueilli avec tant d'amour, ne t'ont
confié qu'avec regret aux sentiers de l'Océan, lorsque tu fuyais loin
des rivages de l'Ibérie.--Ô vent, disaient-ils dans leur prière, que
ton haleine soit favorable à celui que de lointains rivages convient
à plonger son oeil pénétrant dans un monde inconnu, pour en faire
jaillir un monde nouveau! Ô mer, permets à son navire de se balancer
sur tes flots tranquilles; et toi, sois-lui favorable, pays lointain,
où la mort est plus à redouter que les flots et l'orage auxquels il se
sera soustrait. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . Tu as heureusement regagné le sol natal, quittant les
campagnes lointaines et les flots de l'Orénoque. Puisse le destin, que
notre affection implore en tremblant pour toi, t'accorder toujours la
même faveur, toutes les fois que l'autre hémisphère attirera tes pas;
puisse-t-il te ramener toujours heureusement aux rivages de ta patrie,
le front ceint d'une nouvelle couronne..... Pour moi, dans le sein de
l'amitié, je ne demande qu'une maison tranquille, où ton nom réveille
dans mon fils le désir d'atteindre ta renommée, une tombe qui me
recouvre, un jour, avec ses frères..... Allez maintenant, mes vers,
allez dire à celui que j'aime que ces chants vont timidement à lui,
des collines d'Albano; d'autres porteront plus haut sa gloire, sur les
ailes de la poésie.....»
Pendant qu'Alexandre de Humboldt, faisant collaborer à son oeuvre tous
les savants français, par un concours de travaux spéciaux dont il leur
donnait les sujets, et dont il payait les frais de sa fortune, formait
une oeuvre _sur les régions équinoxiales_, dont le prix dépassait déjà
5 ou 6 mille francs l'exemplaire, monument plus digne d'une nation que
d'un particulier, Guillaume, chassé de Rome par Bonaparte, rentrait
attristé dans sa patrie. Il y perdit sa femme adorée. Alexandre, à la
chute de l'empire français, reçut du roi de Prusse, indépendamment des
sommes nécessaires à solder les préparatifs d'un voyage en Perse, en
Chine, au Thibet, vingt-quatre mille livres de rente pendant la durée
de ce grand voyage. Son frère Guillaume assistait aux congrès où se
réglait le sort du monde.