M. de Humboldt n'était pas un savant, dans le sens légitime du mot,
car il n'avait ni découvert, ni inventé quoi que ce fût au monde; il
n'était pas un écrivain de premier ordre, car il n'avait rien écrit
d'original. Chateaubriand, sans avoir voyagé officiellement en
Amérique avec ces appareils scientifiques, et Bernardin de
Saint-Pierre, en passant seulement quelques jours à l'île Maurice,
avaient rapporté, comme par hasard, de ces délicieux climats des
trésors nouveaux de style, de moeurs et de sentiment qui ne périront
jamais. Qu'y avait-il donc dans le voyage plus pompeux qu'intéressant
de M. de Humboldt pour en assurer le succès? Une habileté
très-spirituelle de mise en oeuvre, un artifice de popularité, une
combinaison de diplomatie, une entente de décorations qui en
assuraient le succès en Europe. La naissance de l'auteur, sa richesse,
ses relations de famille avec les principaux représentants des
différentes branches de la science dans les pays de l'ancien
continent, et un certain appareil scientifique propre à appuyer auprès
du vulgaire les pompes fastueuses de son style pour simuler le génie
absent, en faisaient et en font encore tout le mérite. Nous avons
plusieurs fois essayé de lire ce voyage tant vanté, sans pouvoir y
découvrir autre chose que des prétentions pénibles: l'effort d'un
savant réel pour atteindre le génie, et la volonté constante,
infatigable, acharnée, de mériter, à force de flatteries, des
flatteurs. Il y réussit pendant qu'il vivait; personne n'avait intérêt
à s'inscrire en faux contre cette renommée un peu surfaite, et il
jouit pendant quatre-vingt-dix ans de cette gloire convenue et en
apparence inviolable. Mais en étudiant d'un peu près ce grand homme
cosmopolite, cet Anacharsis prussien s'imposant à la France, on
devinait facilement le subterfuge de cette fausse grandeur. Il n'avait
qu'un vrai mérite, il étudiait consciencieusement ce que les autres
avaient découvert; il savait, dans le sens borné du mot science, et il
préparait dans l'ombre le procès-verbal à peu près complet de tout ce
que le monde savait ou croyait savoir de son temps pour écrire un jour
son _Cosmos_.
X
Je n'ai jamais été lié d'amitié avec M. de Humboldt, mais je l'ai
fréquemment rencontré dans le monde de Paris, à l'époque où j'y jetais
moi-même un certain lustre. Sa figure, éminemment prussienne, m'avait
frappé, sans m'inspirer ni attrait ni prestige. Il se courbait
très-bas devant moi et devant tout le monde, en m'adressant quelques
faux compliments auxquels je répondais par une fausse modestie, en
passant pour aller vite à des célébrités plus sympathiques. Sa
physionomie, très-fine et très-évidemment étudiée, n'avait rien qui
fût de nature à séduire une âme franche. Sa taille était petite,
fluette, comme pour se glisser entre les personnages, un peu courbée
par l'habitude courtisanesque d'un homme accoutumé aux prosternations
dans les cours et dans les académies; quelque chose de subalterne et
d'en dessous était le caractère de cette physionomie. Un sourire
sculpté sur ses lèvres était toujours prêt au salut; il allait d'un
groupe à l'autre donner ou recevoir des banalités obséquieuses, ombre
d'un grand homme à la suite des véritables hommes supérieurs,
cherchant à être confondu avec eux. Je l'ai vu avec la même attitude
auprès de Chateaubriand qu'il caressait d'en bas, d'Arago dont
l'amitié faisait sa gloire, des hommes politiques les plus
dissemblables, royalistes, constitutionnels, républicains, affectant
auprès de chacun d'eux une déférence suspecte, et laissant croire que
chacun d'eux avait en secret sa préférence. _Omnis homo_ de tout le
monde. Aussi avait-il soin dans ses ouvrages d'effacer complétement
toutes les différences essentielles d'opinions sur lesquelles les
hommes entiers et sincères ne peuvent pas transiger sans cesser
d'être eux-mêmes. Une réticence suprême était sa loi. Dieu lui-même
aurait pu faire scandale, s'il en eût proféré tout haut le nom. Il ne
le prononçait pas dans ses oeuvres; il était du nombre de ces savants
issus du matérialisme le plus pur qui, n'osant pas le nier, le passent
sous silence, ou qui disent: _Dieu est une hypothèse dont je n'ai
jamais eu besoin pour la solution de mes problèmes._ Insensés qui ne
voient pas que l'_être_ est le premier problème de toute philosophie,
que l'existence du dernier des êtres est un effet évident qui proclame
une cause, et que Dieu est la cause de tous les effets.
Si j'étais savant ou philosophe, je proclamerais plutôt autant de
dieux qu'il y a d'êtres existant dans les mondes. Passer Dieu sous
silence, c'est le blasphème du sens commun. Les vérités géométriques
sont des vérités de dernier ordre, des axiomes de fait qui n'ont
besoin que de l'oeil matériel pour être aperçus, mais que l'oeil
intellectuel, la raison, ne peut reconnaître.
Telle était, après ce premier ouvrage, la réticence suspecte de M. de
Humboldt, disciple de ces maîtres dans l'art de se taire, ou d'étudier
les effets sans remonter jamais aux causes.