VI

Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les

flots dans la direction de l'Amérique centrale.

Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des

vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en

plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La

douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le

charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région

septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par

d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque

sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs

racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé

des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la

nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il

étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine

fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan;

partout où l'oeil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la

clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements

familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue

d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une

bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement

qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se

précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays,

on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître à

l'horizon.

Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la

richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque

chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur

coeur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à

l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur,

ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris

d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes

parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon--où

devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus

exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!...

Involontairement nos voyageurs se sentirent le coeur attristé de ces

pensées.

Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans

la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il

aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix

du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir

avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. L'émotion

qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la

révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes

géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve

pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection

dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte.

Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et

nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les

circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait

particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un

mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire;

il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de

contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du

pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne

pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à

la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du

Dante[1].»--Tous les passagers, notamment ceux qui avaient déjà habité

les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt ressentit à

la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan on salue

une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, et

surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance

leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même étoile que

les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser

dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe

d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route?

[Note 1: Puis, me tournant droit vers l'autre pôle, je vis la

brillante constellation de quatre étoiles, dont la présence ne se

révèle que par la première paire. Le ciel semblait ravi de voir ses

étincelles.--Ô pays désert et désolé du Nord, vous ne verrez jamais

l'éclat de cette brillante lumière!]

Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore

apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord.

Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure

que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf

ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna

péniblement Humboldt à cause des circonstances qui avaient motivé le

voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mère

chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à de pénibles

réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre sévissait à

fond de cale); son oeil était fixé sur une montagne ou sur une côte

que la lune éclairait par intervalle, en traversant d'épais nuages. La

mer doucement agitée brillait d'un faible éclat phosphorescent, on

n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui

gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme de Humboldt

était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures) on

sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetèrent à genoux

pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune homme, peu de

jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait recevoir,

pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour être jeté à

la mer, dès le lever du soleil.

C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda les rivages

du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de jeunesse, qu'il

avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il

avait été si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidèle de la

nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscité dans la vie

de Humboldt des retards et des déceptions, en le forçant à attendre

des occasions plus favorables, voulut mettre à profit pour lui la

maladie qui avait éclaté sur le navire, en apportant à ses plans de

voyage une diversion fertile en résultats. Les passagers que le fléau

n'avait pas atteints, effrayés de la contagion, avaient pris la

résolution de s'arrêter au plus prochain lieu de relâche favorable,

pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur

voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur

Cumana, port situé sur la côte au nord-ouest de Venezuela, et d'y

déposer les passagers à terre. Cela détermina aussi Alexandre de

Humboldt à modifier provisoirement son itinéraire, à visiter d'abord

les côtes de Venezuela et de Paria, qui étaient peu connues, et à ne

gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux végétaux que jadis

il avait admirés dans les serres chaudes de Vienne et de Schoenbrunn,

il les trouvait là, luxuriants, dans leur sauvage liberté, sur le sol

qui les avait vus naître. Avec quelle indicible volupté il pénétra

dans l'intérieur de ce pays qui était encore un mystère pour les

sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent à Cumana,

laissèrent le navire qui jusqu'alors les avait portés continuer sa

route, et c'est ainsi que l'épidémie survenue sur le bâtiment fut la

cause des grandes découvertes de Humboldt dans ces régions de

l'Orénoque jusqu'aux frontières des possessions portugaises au Rio

Negro.

Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé

et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces

régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les

cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et

où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie

qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons.

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 51 / 140 题