Mais suivons le navire qui porte Humboldt et son ami, et qui fend les
flots dans la direction de l'Amérique centrale.
Nos voyageurs s'occupaient particulièrement, dans leur marche, des
vents de mer qui règnent dans ces parages et qui deviennent de plus en
plus constants à mesure que l'on approche des côtes d'Afrique. La
douceur du climat, le calme habituel de la nature, doublaient le
charme de ce voyage, et, lorsque Humboldt fut arrivé dans la région
septentrionale des îles du cap Vert, son attention fut attirée par
d'immenses plantes marines qui surnageaient et qui, formant en quelque
sorte un banc de végétaux aquatiques, plongeaient apparemment leurs
racines jusque dans les profondeurs de la terre, puisqu'on en a trouvé
des tiges de huit cents pieds de longueur. Un nouveau tableau de la
nature qu'il rencontra encore, ce furent les poissons volants dont il
étudia l'anatomie et la propriété de voler. Mais la pensée humaine
fait aussi valoir ses droits, dans un voyage à travers le vaste océan;
partout où l'oeil se porte, il voit les flots, les nuages, ou la
clarté du ciel, et cette contemplation le reporte aux événements
familiers d'autrefois. Les habitants d'un vaisseau recherchent la vue
d'un homme étranger; ils voudraient entendre le son de la parole d'une
bouche étrangère, venant d'un autre pays... c'est donc un événement
qui saisit de joie, quand vient à passer un autre navire; on se
précipite sur le pont, on s'appelle, on se demande son nom, son pays,
on se salue et bientôt on se voit réciproquement disparaître à
l'horizon.
Les travaux scientifiques de Humboldt et de son compagnon, malgré la
richesse des matériaux où chaque jour apportait à leur ardeur quelque
chose de neuf et de rare, ne pouvaient apaiser les mouvements de leur
coeur; aussi Humboldt se réjouissait-il de voir briller une voile à
l'horizon lointain. Mais la première douleur qu'éprouva le navigateur,
ce fut lorsqu'il découvrit un jour, au loin, le corps et les débris
d'un malheureux navire que les plantes marines enlaçaient de toutes
parts. L'épave s'élevait comme une tombe couverte de gazon--où
devaient être les restes de ceux que la cruelle tempête avait vus
exhaler leur vie dans une suprême lutte contre la mort!...
Involontairement nos voyageurs se sentirent le coeur attristé de ces
pensées.
Mais un spectacle plus beau, plus agréable, s'offrit à Humboldt, dans
la nuit du 4 au 5 juillet. Sous le seizième degré de latitude, il
aperçut pour la première fois la brillante constellation de la Croix
du sud, et l'apparition de ce signe d'un monde nouveau lui fit voir
avec émotion l'accomplissement des rêves de son enfance. L'émotion
qu'il ressentit à cette heure de sa vie, ses propres paroles nous la
révèlent: «Quand on commence à jeter les yeux sur les cartes
géographiques, et à lire les descriptions des voyageurs, on éprouve
pour certains pays, pour certains climats, une sorte de prédilection
dont, arrivé à un âge mûr, on ne peut pas trop bien se rendre compte.
Ces impressions ont une influence remarquable sur nos résolutions, et
nous cherchons comme instinctivement à nous mettre en rapport avec les
circonstances qui, depuis longues années, ont pour nous un attrait
particulier. Jadis, lorsque j'étudiais les étoiles, je fus saisi d'un
mouvement de crainte, inconnu de ceux qui mènent une vie sédentaire;
il m'était douloureux de penser qu'il faudrait renoncer à l'espoir de
contempler les belles constellations qui se trouvent au voisinage du
pôle sud. Impatient de parcourir les régions de l'équateur, je ne
pouvais porter mes yeux vers la voûte étoilée du ciel, sans penser à
la Croix du sud, et sans me rappeler en mémoire le sublime passage du
Dante[1].»--Tous les passagers, notamment ceux qui avaient déjà habité
les colonies d'Amérique, partagèrent la joie que Humboldt ressentit à
la vue de cette constellation. Dans la solitude de l'océan on salue
une étoile comme un ami dont on est séparé depuis longtemps, et
surtout pour les Espagnols et les Portugais, une religieuse croyance
leur rend chère cette constellation. Était-ce cette même étoile que
les navigateurs du quinzième siècle, lorsqu'ils voyaient s'abaisser
dans le nord l'étoile du ciel de la patrie, saluaient comme un signe
d'heureux augure pour continuer joyeusement leur route?
[Note 1: Puis, me tournant droit vers l'autre pôle, je vis la
brillante constellation de quatre étoiles, dont la présence ne se
révèle que par la première paire. Le ciel semblait ravi de voir ses
étincelles.--Ô pays désert et désolé du Nord, vous ne verrez jamais
l'éclat de cette brillante lumière!]
Dans les derniers jours de son voyage, Humboldt devait encore
apprendre à connaître les douloureuses angoisses de la maladie à bord.
Une fièvre maligne éclata, dont la gravité fit des progrès à mesure
que le navire approchait des Antilles. Un jeune Asturien de dix-neuf
ans, le plus jeune des passagers, mourut, et sa mort impressionna
péniblement Humboldt à cause des circonstances qui avaient motivé le
voyage; le jeune homme allait chercher fortune, pour soutenir une mère
chérie qui attendait son retour. Humboldt, livré à de pénibles
réflexions, se trouva sur le pont avec Bonpland (la fièvre sévissait à
fond de cale); son oeil était fixé sur une montagne ou sur une côte
que la lune éclairait par intervalle, en traversant d'épais nuages. La
mer doucement agitée brillait d'un faible éclat phosphorescent, on
n'entendait que le cri monotone de quelques oiseaux de mer qui
gagnaient le rivage. Il régnait un profond silence; l'âme de Humboldt
était émue de douloureux sentiments. Alors (il était huit heures) on
sonna lentement la cloche des morts, les matelots se jetèrent à genoux
pour dire une courte prière; le cadavre de ce jeune homme, peu de
jours auparavant si robuste, si plein de santé, allait recevoir,
pendant la nuit, la bénédiction du culte catholique, pour être jeté à
la mer, dès le lever du soleil.
C'est au milieu de ces tristes pensées que Humboldt aborda les rivages
du pays qui lui avait déjà souri dans ses rêves de jeunesse, qu'il
avait adopté pour but de tous les projets de sa vie, et vers lequel il
avait été si joyeux de naviguer pour y trouver l'image fidèle de la
nature tropicale. Mais le destin, qui depuis avait suscité dans la vie
de Humboldt des retards et des déceptions, en le forçant à attendre
des occasions plus favorables, voulut mettre à profit pour lui la
maladie qui avait éclaté sur le navire, en apportant à ses plans de
voyage une diversion fertile en résultats. Les passagers que le fléau
n'avait pas atteints, effrayés de la contagion, avaient pris la
résolution de s'arrêter au plus prochain lieu de relâche favorable,
pour attendre un autre navire qui les porterait au terme de leur
voyage, Cuba ou Mexico. On conseilla au capitaine de se diriger sur
Cumana, port situé sur la côte au nord-ouest de Venezuela, et d'y
déposer les passagers à terre. Cela détermina aussi Alexandre de
Humboldt à modifier provisoirement son itinéraire, à visiter d'abord
les côtes de Venezuela et de Paria, qui étaient peu connues, et à ne
gagner que plus tard la Nouvelle Espagne. Les beaux végétaux que jadis
il avait admirés dans les serres chaudes de Vienne et de Schoenbrunn,
il les trouvait là, luxuriants, dans leur sauvage liberté, sur le sol
qui les avait vus naître. Avec quelle indicible volupté il pénétra
dans l'intérieur de ce pays qui était encore un mystère pour les
sciences naturelles! Humboldt et Bonpland descendirent à Cumana,
laissèrent le navire qui jusqu'alors les avait portés continuer sa
route, et c'est ainsi que l'épidémie survenue sur le bâtiment fut la
cause des grandes découvertes de Humboldt dans ces régions de
l'Orénoque jusqu'aux frontières des possessions portugaises au Rio
Negro.
Cette circonstance a aussi pu être la cause accidentelle de la santé
et de la sécurité dont ils jouirent pendant leur long séjour dans ces
régions équinoxiales, car, à la Havane, où ils auraient dans tous les
cas pris terre, s'ils n'avaient pas quitté prématurément le navire, et
où ils se seraient trouvés depuis longtemps, régnait une grave maladie
qui avait déjà enlevé beaucoup de leurs compagnons.