Cependant Alexandre, ayant tout préparé en Prusse pour son immense
pensée, alla, en 1799, à Paris, enrôler avec lui un Français
distingué, Amédée Bonpland, et partit avec lui pour l'Espagne, afin
d'y solliciter de la cour de Madrid les faveurs nécessaires à
l'accueil qu'il désirait obtenir des vice-royautés de l'Amérique, et
d'y saisir l'occasion d'un passage que la France, en guerre avec
l'Angleterre, ne lui offrait pas. Le roi d'Espagne le reçut avec
bonté, et se prêta à tous ses désirs. Il obtint un passage avec sa
suite sur la corvette _le Pizarro_, et s'embarqua à la Corogne, sous
les auspices de la reconnaissance pour la royauté espagnole. Le roi
lui avait accordé les instructions les plus bienveillantes pour tous
les dépositaires de son pouvoir en mer et en Amérique.
V
Il mit à la voile le 5 juin 1799; en approchant de Ténériffe, les
voyageurs reçurent un dernier salut de l'Europe.
Une hirondelle domestique, accablée de fatigue, se posa sur une
voile, assez près pour être prise à la main; c'était un dernier, un
tardif message de la patrie, inattendu dans un pareil moment, et qui,
comme eux, avait été porté sur les mers par un penchant invincible.
Mais les nouvelles impressions de magnifiques tableaux de la nature se
renchérirent à l'approche des îles que l'on voyait s'élever à
l'horizon, par une mer tranquille et un ciel pur. Humboldt passa
souvent, avec son ami, une bonne partie de la nuit sur le pont. Ils y
contemplaient les pics volcaniques de l'île de Lancerote, une des
Canaries, éclairée par les rayons de la lune, au-dessus desquels
apparaissait la belle constellation du Scorpion, qui parfois se
dérobait aux yeux, voilée par les brouillards de la nuit surgissant
derrière le volcan éclairé par la lune. Là ils virent des feux qui
glissaient çà et là, à des distances incertaines, dans la direction du
rivage noyé dans le lointain; c'étaient apparemment des pêcheurs qui,
se préparant à leurs travaux, parcouraient le rivage, et cela
conduisit Humboldt à se rappeler la légende des feux mobiles qui
apparurent aux anciens Espagnols et aux compagnons de Christophe
Colomb sur l'île de Guanahani, dans cette nuit remarquable qui précéda
la découverte de l'Amérique. Mais cette fois encore ces feux mobiles
furent un présage pour Humboldt, ce Colomb scientifique des temps
modernes.
Nos voyageurs atteignirent les petites îles du groupe des Canaries. Le
tableau que forment ces rivages, ces rochers aux cônes émoussés, ces
volcans élevés, réjouit leur âme. La mer leur offrit là d'intéressants
végétaux marins, et, de plus, l'erreur de leur capitaine qui prit un
rocher basaltique pour un fort, et y envoya un officier, leur fournit
l'occasion de visiter la petite île la Gracieuse. C'était la première
terre que Humboldt foulait depuis son départ d'Europe, et il rend
compte en ces termes de l'impression qu'il en ressentit: «Rien ne peut
exprimer la joie qu'éprouve le naturaliste quand, pour la première
fois, il touche une terre qui n'est pas l'Europe. L'attention se porte
sur tant d'objets, que l'on a de la peine à se rendre compte des
émotions que l'on ressent. À chaque pas on croit trouver un produit
nouveau, et, dans le trouble de son esprit, il arrive souvent que l'on
ne reconnaît pas ceux qui sont le plus communément dans nos jardins
botaniques et nos collections historiques.»
Le brouillard de l'atmosphère lui voilait le fameux pic de Teyde à
Ténériffe, que de loin déjà Humboldt s'était réjoui de contempler, et,
comme ce rocher n'est pas couvert de neiges éternelles, il est visible
à une distance prodigieuse, lors même que son sommet en pain de sucre
reflète la couleur blanche de la pierre ponce qui le recouvre,
d'autant plus qu'il est en même temps entouré de blocs de lave noire
et d'une vigoureuse végétation.
Humboldt et son compagnon étant arrivés à Sainte-Croix de Ténériffe,
et ayant obtenu du gouverneur, sur la recommandation de la cour de
Madrid, l'autorisation de faire une excursion dans l'île, ils en
profitèrent le jour même, après avoir trouvé dans la maison du colonel
Armiage, chef d'un régiment d'infanterie, l'accueil le plus gracieux
et le plus bienveillant. C'est dans le jardin de son aimable hôte que
Humboldt vit pour la première fois le bananier, que jusque-là il
n'avait trouvé que dans les serres chaudes, le papaya (ou arbre à
melons) et d'autres plantes tropicales qui croissent en liberté.
Comme, à cause du blocus anglais, le vaisseau sur lequel voyageait
Humboldt ne pouvait s'arrêter plus de quatre ou cinq jours, Humboldt
devait se hâter d'arriver avec Bonpland au port d'Orotava, d'où il
prendrait un guide pour le conduire au pic. Ils rencontrèrent en
chemin un troupeau de chameaux blancs que l'on emploie dans le pays
comme bêtes de somme. Mais, avant tout, il s'agissait de gravir ce
fameux pic. C'était la première des espérances de Humboldt qu'il
voulait réaliser.
Une route charmante le conduisit de Laguna, ville située à 1,620 pieds
au-dessous de la mer, au port d'Orotava. Il y fut émerveillé de
l'aspect d'un paysage d'une incomparable beauté. Des dattiers et des
cocotiers couvrent le rivage; plus haut, sur la montagne, brillent des
dragonniers; les flancs sont garnis de vignes, qui tapissent les
chapelles répandues çà et là, au milieu des orangers, des myrtes et
des cyprès; tous les murs sont chargés de fougères et de mousses, et,
tandis que plus haut le volcan est couvert de neige et de glace, il
règne, dans ces vallées, un printemps perpétuel. C'est au milieu des
impressions produites par cette nature de paradis que Humboldt et ses
compagnons arrivèrent à Orotava. Ils suivirent en sortant de là une
belle forêt de châtaigniers, sur un chemin étroit et pierreux qui se
dirige vers les hauteurs du volcan.
Par le fait, Ténériffe, première région tropicale dont Humboldt
faisait la connaissance, était de nature à développer son goût pour
les voyages, à soutenir son courage et à le fortifier. Lorsque le
naturaliste Anderson, qui accompagna le capitaine Cook dans son
troisième voyage autour du monde, recommandait à tous les médecins de
l'Europe d'envoyer leurs malades à Ténériffe, pour y recouvrer le
calme et la santé au sein de la belle nature, au milieu du tableau
toujours vert d'une végétation luxuriante qui séduit l'âme, ce n'était
pas une exagération, car Humboldt représente aussi cette île comme un
jardin enchanté. Il fut impressionné par ce magnifique tableau de la
nature et l'exprima hautement, quoique, aux yeux des géologues, cette
île ne soit qu'une montagne intéressante d'origine volcanique et
formée à différentes époques.
Humboldt gravit le pic avec ses compagnons, et se livra là-haut à
d'intéressantes observations sur sa formation, son histoire
géologique, et sur les différentes zones successives de végétaux qui
lui forment une ceinture. Il en déduisit une observation commune à
tout le groupe des îles Canaries, à savoir que les produits
inorganiques de la nature (montagnes et rochers) restent semblables à
eux-mêmes jusque dans les régions les plus éloignées; mais que les
produits organiques (plantes et animaux) ne se ressemblent pas.
En passant le long des côtes des îles Canaries, Humboldt croyait voir
des formes de montagnes depuis longtemps connues et situées sur les
bords du Rhin, près de Bonn, tandis que les espèces de plantes et
d'animaux changent avec le climat et varient encore d'après
l'élévation ou l'abaissement des lieux. Les rochers, plus vieux
apparemment que la cause des climats, se montrent les mêmes sur les
deux hémisphères. Mais cette différence dans les plantes et les
animaux, qui dépend du climat et de l'élévation du sol au-dessus de la
surface de la mer, réveilla chez Humboldt le besoin d'étendre encore
ses recherches sur le développement géographique des plantes et des
animaux, et ses recherches ultérieures en Amérique firent de lui le
premier fondateur de cette science. En gravissant le fameux pic de
Ténériffe, il vit déjà la preuve évidente de l'influence exercée par
les hauteurs sur cette progression du développement des plantes.
Il parcourut, immédiatement après, la région des bruyères
arborescentes, puis il rencontra une zone de fougères; plus haut un
bois de genévriers et de sapins; plus loin encore un plateau couvert
de genêts, large de deux lieues et demie, par lequel il arriva enfin
sur le sol de pierre ponce du cratère volcanique où le beau Retama,
arbuste aux fleurs odorantes, et la chèvre sauvage qui habite le pic,
lui souhaitèrent la bienvenue.
On devait espérer qu'au sommet du cratère d'un volcan, Humboldt
poursuivrait plus particulièrement ses recherches géologiques, et il
le fit avec grand succès, car il rassembla dans cette occasion de
nouveaux matériaux pour les observations et les explications qu'il
devait produire plus tard sur l'influence des volcans dans la forme du
globe et la production des tremblements de terre. En jetant un regard
vers la mer et ses rivages, Humboldt et Bonpland s'aperçurent que leur
navire, _le Pizarro_, était sous voiles, et cela les inquiéta fort,
parce qu'ils craignaient que le bâtiment ne partît sans eux. Ils
quittèrent en toute hâte les montagnes, cherchant à gagner leur navire
qui louvoyait en les attendant.
Mais, dans cette courte excursion, Humboldt avait gagné de riches
observations pour ses recherches à venir. Le groupe des îles Canaries
était devenu pour lui un livre instructif d'une richesse infinie, dont
la variété, quoique dans un cercle étroit, devait conduire un génie
comme celui de Humboldt à l'intelligence de choses plus étendues, plus
générales. Il vit quelle était la véritable mission du naturaliste et
l'importance des recherches spéculatives. Le sol sur lequel, nous,
hommes, nous voyageons dans la joie et dans la peine, est ce qu'il y a
de plus variable; c'est la destruction et la reproduction qui se
succèdent avec une incessante activité; il est régi par une force qui
organise et moule la matière informe, qui enchaîne la planète à son
soleil, qui donne à la masse froide et inerte le souffle vivifiant de
la chaleur, qui renverse violemment ce qui a l'apparence de la
perfection et que l'homme, dans l'étroitesse de sa portée, est obligé
d'appeler _grand_; enfin qui substitue incessamment les nouvelles
formes aux anciennes. Quelle est donc cette force? Comment
crée-t-elle, comment détruit-elle? Telles sont les premières grandes
questions qui se présentèrent à Humboldt, et il voulut consacrer toute
sa vie scientifique à y répondre.--Que signifie un jour de la
création? s'écria-t-il. Ce jour indique-t-il la révolution de la terre
autour de son axe, ou bien est-ce le produit d'une série de siècles?
La terre ferme a-t-elle surgi hors des eaux, ou bien les eaux
ont-elles jailli des profondeurs de la terre? Est-ce la puissance du
feu ou celle de l'eau qui a fait élever les montagnes, qui a nivelé
les plaines, qui a limité la mer et ses rivages? Qu'est-ce que les
volcans, comment sont-ils nés, comment fonctionnent-ils? À ces
questions que s'adressait Humboldt, Ténériffe fournit une première
réponse. Il reconnut la vérité du principe qu'il avait déjà suivi
précédemment dans ses recherches: de ne considérer les faits isolés
que comme une partie de la chaîne des grandes causes et des grands
effets généraux qui sont en rapports intimes et découlent les uns des
autres, dans les seuls laboratoires de la nature; il reconnut qu'il
faut trouver le fil conducteur dans cette sorte de labyrinthe d'une
variété infinie, et que, partant, il ne faut pas regarder avec
indifférence le fait isolé et ce qui nous paraît petit, mais plutôt
apprendre à voir le grand dans le petit, le tout dans la partie. C'est
dans cet esprit que le volcan de Ténériffe fut pour Humboldt la clef
des grands mystères de la vie générale; il découvrit les différents
moyens que la nature emploie pour créer et pour détruire, il apprit
ainsi à faire d'un fait isolé la mesure des faits généraux.
Le feu du volcan qu'il gravit à Ténériffe était depuis longtemps
éteint, mais ses vestiges furent pour Humboldt des lettres grandioses
qui lui firent comprendre la puissance de cet élément qui mit jadis
le globe en ignition, fit éclater sa surface, ensevelit dans des
tremblements de terre hommes, animaux, plantes et villes, et qui,
faisant encore pénétrer ses artères dans les profondeurs du globe,
ébranle çà et là le sol, ou produit par l'ouverture des cratères,
sortes de soupapes de sûreté, ces explosions de flammes et de lave
bouillante qui viennent au jour. Voilà ce que Humboldt nous fit
comprendre.