XV

Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut

l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en

retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul n'est

oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a

aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou

moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre;

il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime

comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples:

Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au

commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne

chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son coeur.

Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue

sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme

rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la

musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait

à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à

l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher

de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants

inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première fois à Naples

les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle

impression qu'elle s'immobilisa dans son coeur. La musique est la plus

immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de

tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints.

Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour

Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent ensemble la

plus impérissable affection. Le futur cardinal et l'immortel

compositeur ne firent plus qu'un coeur; il s'attacha à la femme et à

la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant

toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les

faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de prodiguer à son

ami.

On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce

qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de

cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois.

Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui

parurent aussi sacrés que les titres des hommes, le nom de Cimarosa

lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi.

Cours familier de Littérature - Volume 19 · 第 40 / 140 题