Sa vie privée, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort, fut
l'exemple de la plus touchante et de la plus constante amitié. On en
retrouve des preuves dans ce testament écrit à loisir où nul n'est
oublié ni devant Dieu, ni devant les hommes, de tous ceux qu'il a
aimés sans acception de rangs, de professions, de situations plus ou
moins profanes, en contraste avec sa profession de cardinal ministre;
il fait un signe de l'autre côté de la tombe, pour dire: «Je vous aime
comme je vous ai aimés.» Nous n'en citerons que deux exemples:
Cimarosa, le fameux musicien de Naples, qui par ses opéras égala au
commencement du siècle ce messie de la musique, Mozart, et qui ne
chercha dans la musique que l'organe le plus pénétrant de son coeur.
Consalvi, jeune encore, avait le délire de la musique, cette langue
sans parole qui vient du ciel et qui exprime sans mots ce que l'âme
rêve et ce qui est le plus inexprimable aux langues humaines; la
musique, langue des anges, quand elle avait touché son âme, y restait
à jamais comme le souvenir d'un autre monde, comme une apparition à
l'âme d'un sens supérieur aux sens d'ici-bas. Il ne pouvait s'empêcher
de regarder, comme un inspiré du ciel, celui qui trouvait ces chants
inaccoutumés des hommes. Il entendit pour la première fois à Naples
les plus beaux morceaux du jeune Cimarosa; il en reçut une telle
impression qu'elle s'immobilisa dans son coeur. La musique est la plus
immaculée et la plus pure des sensations humaines. Elle fait jouir de
tout ce que la religion ascétique défend de rêver, même à ses saints.
Consalvi se sentit pris pour jamais de la plus tendre affection pour
Cimarosa; il parvint à le connaître; ils contractèrent ensemble la
plus impérissable affection. Le futur cardinal et l'immortel
compositeur ne firent plus qu'un coeur; il s'attacha à la femme et à
la fille de Cimarosa, il s'incorpora à ce génie, et ne cessa, pendant
toute sa vie, de prodiguer aux divers artistes les occasions et les
faveurs que son rang dans l'Église lui permettait de prodiguer à son
ami.
On voit après trente ans, dans son testament, qu'il légua (tout ce
qu'il pouvait léguer) des sacrifices et des prières pour la famille de
cet homme qui lui faisait aimer toujours ce qu'il avait aimé une fois.
Il n'eut point le respect humain de l'amitié. Les dons de Dieu lui
parurent aussi sacrés que les titres des hommes, le nom de Cimarosa
lui parut digne d'honorer la dernière pensée de Consalvi.