Le second de ces exemples est une femme dont il ne prononça le nom en
apparence que par nécessité, comme pour éviter les interprétations
hasardées du monde: c'est celui de la duchesse de Devonshire.
La seconde duchesse de Devonshire jouissait de l'immense domaine de
cette maison, et le duc l'avait épousée après la mort de sa première
et célèbre épouse. Elle menait à Londres, à Paris, et surtout dans son
palais de Rome et à Naples, la vie somptueuse d'une femme célèbre par
sa beauté, par son esprit et par ses richesses; elle s'était faite
cosmopolite, mais surtout Italienne par passion pour le soleil et pour
les arts. Elle était en réalité la reine de l'Italie; son palais sur
la place de la colonne Trajane était le palais des artistes et
l'hospice de tous les voyageurs illustres. Son goût exquis dispensait
la faveur, et sa faveur était celle du gouvernement romain. Elle était
déjà d'un certain âge, et l'on voyait dans toute sa personne, aussi
délicate que majestueuse, les traces plutôt que l'éclat de sa grande
beauté. Mais sa bonté et sa grâce n'avaient pas vieilli d'un jour.
Libre de choisir parmi les plus grands hommes d'État des gouvernements
d'Italie l'homme qu'elle distinguerait de son amitié, elle avait
distingué, il y avait plusieurs années, le cardinal, déjà connu d'elle
en 1814 à Londres. Cette connaissance l'avait attirée à Rome, où elle
faisait son principal séjour. Le cardinal, tel que nous venons de le
dépeindre, quoiqu'il eût à cette époque soixante ans, avait mieux que
la beauté: il avait tout le charme que la renommée, le génie,
l'attrait physique et moral pouvaient inspirer à une femme lasse
d'amour, mais non d'empire. On disait à Rome, à cette époque, qu'un
mariage secret autorisé par les règles, les traditions de l'Église et
l'autorisation du Pape pour les cardinaux diacres, les unissait;
d'autres pensaient que le prince royal et le gouvernement anglais, ne
pouvant avoir d'ambassadeur accrédité auprès du souverain pontife,
mais très-intéressés cependant à s'y faire représenter, avaient choisi
pour agent confidentiel la duchesse de Devonshire, pour protéger les
intérêts britanniques, par l'intermédiaire d'une Anglaise sincèrement
catholique et liée intimement avec le premier ministre de Pie VII. Les
habitudes de vie de Consalvi confirmant l'une ou l'autre de ces
interprétations, je n'oserais pas affirmer laquelle est la plus vraie.
Ce qui est certain et ce qui était public à Rome, c'est l'intimité
avouée de la duchesse et du premier ministre. Aussitôt que le cardinal
avait accompli auprès du Pape ses devoirs du matin, il se rendait
régulièrement auprès de son amie et s'entretenait confidentiellement
avec elle dans sa chambre, assis à côté de son lit couvert de papiers
et de correspondances examinés en commun. Après cette première séance,
le cardinal se retirait pour aller vaquer à ses nombreuses affaires
de la journée. Le soir, quand le Pape était couché et que les heures
de loisir avaient sonné pour lui, sa voiture le ramenait
régulièrement, de dix à onze heures, chez la duchesse environnée alors
d'une étroite société d'artistes ou d'hommes politiques étrangers,
composée de cinq ou six personnes agréables au cardinal. Il s'y
reposait encore une heure des fatigues du jour dans un doux et libre
entretien, avec l'abandon de l'intimité et de la confiance. J'y allais
presque tous les jours; c'est ainsi que j'ai pu le connaître et
l'aimer; sa bonté pour moi était si grande que, bien que l'étiquette
diplomatique pour les dîners du jeudi saint chez le Pape n'autorisât
pour ces invitations que les souverains et les ministres étrangers, il
fit une exception en ma faveur, et il m'invita, malgré ma jeunesse et
mon rang secondaire, à dîner avec le vice-roi de Naples Ferdinand et
la duchesse de Floridia, son épouse, à ce banquet de têtes couronnées
ou augustes. «Les écrivains, répondit-il à mon modeste refus de cette
faveur, n'ont point de rangs que ceux que l'opinion leur donne. Venez
toujours; je ne vous fais point inviter comme diplomate, mais comme
ami.»