Le Pape reconquit sans peine au congrès de Vienne tout ce que
Napoléon avait dérobé par la force au domaine de l'Église. Les
souverains ne pouvaient pas se porter héritiers des violences de la
France vaincue et dépossédée. Le prince de Talleyrand, qui y
représentait la France, avait intérêt à y faire prévaloir le Pape pour
mériter sa propre réconciliation à force de services. L'Angleterre
elle-même personnifiée dans lord Castelreagh, et servie par la
duchesse de Devonshire, amie de Consalvi, favorisait de tout son
pouvoir en Italie le rétablissement du pouvoir le plus irréconciliable
avec Bonaparte son persécuteur. Le 19 mai 1814, le Pape rappelait
Consalvi au ministère par le décret suivant daté de Foligno, écrit de
sa propre main et qui respire l'amitié autant que l'estime:
«Ayant dû céder aux impérieuses circonstances dans lesquelles nous
nous trouvions, et mû par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous
menaçaient, nous avions été obligé de subir la volonté du gouvernement
français déchu, qui ne voulait pas souffrir, dans la charge de notre
secrétaire d'État, le cardinal Hercule Consalvi. Rentré maintenant en
possession de notre liberté, et nous souvenant de la fidélité, de la
dignité et du zèle avec lesquels il nous prodigua, à notre plus grande
satisfaction, ses utiles et empressés services, nous croyons qu'il
importe non moins à notre justice qu'aux intérêts de l'État de le
rétablir dans cette même charge de notre secrétaire d'État, autant
pour lui donner un public témoignage de notre estime particulière et
de notre amour, que pour mettre de nouveau à profit ses qualités et
ses lumières qui nous sont si connues.
«Donné à Foligno, du palais de notre habitation, le 19 mai 1814, de
notre pontificat l'an XVe.
«PIUS P. P. VII.»
V
Le premier acte de Consalvi fut d'offrir un asile à toute la famille
de son persécuteur. «Nous ne trouvons d'appui et d'asile que dans le
gouvernement pontifical, et notre reconnaissance est aussi grande que
les bienfaits,» lui écrit Madame, mère de l'Empereur, en son nom et au
nom de tous ses enfants proscrits.
LE COMTE DE SAINT-LEU (LOUIS BONAPARTE, EX-ROI DE HOLLANDE), AU
CARDINAL CONSALVI.
«Éminence,
«Suivant les conseils du Très-Saint Père et de Votre Éminence, j'ai vu
Mgr Bernetti, spécialement chargé de l'affaire en question, et, avec
sa franchise bien connue, il m'a expliqué ce que les puissances
étrangères semblaient reprocher à la famille de l'empereur Napoléon.
Les grandes puissances, et l'Angleterre principalement, nous
reprochent de conspirer toujours. On nous accuse d'être mêlés
implicitement ou explicitement à tous les complots qui se trament; on
prétend même que nous abusons de l'hospitalité que le Pape nous
accorde pour fomenter dans l'intérieur des États pontificaux la
division et la haine contre la personne auguste du Souverain.
«J'ai été assez heureux pour fournir à Mgr Bernetti toutes les
preuves du contraire, et il vous dira lui-même l'effet que mes paroles
ont produit sur son esprit. Si la famille de l'Empereur, qui doit tant
au pape Pie VII et à Votre Éminence, avait conçu le détestable projet
de troubler l'Europe, et si elle en avait les moyens, la
reconnaissance que nous devons tous au Saint-Siége nous arrêterait
évidemment dans cette voie. Ma mère, mes frères, mes soeurs et mon
oncle doivent une trop respectueuse gratitude au Souverain Pontife et
à Votre Éminence pour attirer de nouveaux désastres sur cette ville
où, proscrits de l'Europe entière, nous avons été accueillis et
recueillis avec une bonté paternelle que les injustices passées n'ont
rendue que plus touchante. Nous ne conspirons contre personne, encore
moins contre le représentant de Dieu sur la terre. Nous jouissons à
Rome de tous les droits de cité, et quand ma mère a appris de quelle
manière si chrétienne le Pape et Votre Éminence se vengeaient de la
prison de Fontainebleau et de l'exil de Reims, elle n'a pu que vous
bénir au nom de son grand et malheureux mort, en versant de douces
larmes pour la première fois depuis les désastres de 1814.
«Conspirer contre notre auguste et seul bienfaiteur serait une infamie
sans nom. La famille des Bonaparte n'aura jamais ce reproche à
s'adresser. J'en ai convaincu Mgr Bernetti, et il a voulu lui-même
nous servir de caution auprès de Votre Éminence. Qu'elle daigne donc
entendre sa voix et nous continuer ses bonnes grâces et la protection
du Très-Saint-Père. C'est dans cette espérance que je suis, de Votre
Éminence, le très-respectueux et très-dévoué serviteur et ami,
«L. DE SAINT-LEU.
«Rome, 30 septembre 1821.»