Le général Miollis gouverna Rome. Il était doux et lettré, il fit ses
efforts pour capter Consalvi. Consalvi fut sensible, mais
inébranlable; il ne lui rendit même pas sa visite. Il crut malséant de
montrer aux Romains l'ami de Pie VII en relation avec le remplaçant
temporel de son souverain emprisonné. Miollis était frère d'un ces
évêques si dignes à qui Victor Hugo assigne un rôle si vertueux et si
romanesque dans son livre des _Misérables_. Consalvi avait donné à ce
frère du général français, émigré à Rome pendant la terreur et après,
toute la protection papale à sa disposition. Miollis était
reconnaissant. L'empereur Napoléon lui fit écrire de venir à Paris
toucher les 30,000 fr. auxquels son titre de cardinal français lui
donnait droit. Il refusa; il fut enlevé de Rome avec le cardinal di
Pietro, coupable comme lui de fidélité à son bienfaiteur. Un rapport
précédent avec les ministres et avec les princes et princesses de la
famille impériale lui assurait des protections et des bénéfices. Il ne
consentit pas à les voir, il renvoya son mandat de 30,000 fr. au
ministre des cultes.
«Enfin je réfléchissais que le verre s'étant brisé, comme on dit, en
d'autres mains que les miennes, il s'ensuivait naturellement que celui
qui ne prenait pas la peine d'approfondir les choses et qui s'arrêtait
à la seule rupture extérieure,--rupture non de mon fait ni de mes
oeuvres,--devait croire que mon éloignement du ministère n'était pas
un avantage. Cependant les événements arrivés étant un effet des
principes consacrés, ces événements eussent été les mêmes si j'avais
gardé le pouvoir. Il paraissait donc très-faux de prétendre que dans
ce cas ce qui était survenu n'aurait pas eu lieu.
«Ces considérations, qui prenaient leur source dans l'essence de la
nature humaine, me faisaient appréhender, je le répète, un accueil
favorable, et ce fut avec cette épine dans le coeur que, six jours
après mon arrivée, je me rendis à l'audience impériale.
«Nous étions cinq cardinaux que le cardinal Fesch présentait ce
jour-là à l'Empereur, tous cinq arrivés seulement durant cette
semaine, savoir: le cardinal di Pietro, venu avec moi, et les
cardinaux Pignatelli, Saluzzo et Despuig. Le cardinal Fesch nous avait
placés à part d'un côté, en demi-cercle, tous les autres cardinaux
étant de l'autre. Suivaient les grands de la cour, les ministres, les
rois, les princes, les princesses, les reines, et autres dignitaires.
Voici que l'Empereur arrive. Le cardinal Fesch se détache et commence
par lui présenter le premier, qui est le cardinal Pignatelli. Nous
étions, nous cinq, rangés par ordre de prééminence de cardinalat. À
Fesch disant: «C'est le cardinal Pignatelli,» l'Empereur répond:
«Napolitain,» et il passe outre, sans rien ajouter. Le cardinal Fesch
présente le second, en disant: «Le cardinal di Pietro.» L'Empereur
s'arrête un peu et lui dit: «Vous êtes engraissé. Je me rappelle de
vous avoir vu ici avec le Pape à l'occasion de mon couronnement,» et
il passe. Le cardinal Fesch dit en présentant le troisième: «Le
cardinal Saluzzo.» «Napolitain,» répond l'Empereur, et il s'avance. Le
cardinal Fesch présente le quatrième et dit: «Le cardinal Despuig.»
«Espagnol,» répond l'Empereur. Et le cardinal plein de frayeur de
répliquer: «De Majorque,» comme s'il reniait sa patrie. Je ne puis à
ce trait retenir ma plume.
«L'Empereur passe outre; arrivé jusqu'à moi, il s'écrie, avant que le
cardinal Fesch m'eût nommé: «Ô cardinal Consalvi, que vous avez
maigri! je ne vous aurais presque pas reconnu.» Et en parlant ainsi
avec un grand air de bonté, il s'arrêta pour attendre ma réponse. Je
lui dis alors, comme pour expliquer mon amaigrissement: «Sire, les
années s'accumulent. En voici dix écoulées depuis que j'ai eu
l'honneur de saluer Votre Majesté.--C'est vrai, répliqua-t-il, voilà
bientôt dix ans que vous êtes venu pour le Concordat. Nous l'avons
fait dans cette même salle; mais à quoi a-t-il servi? Tout s'en est
allé en fumée. Rome a voulu tout perdre. Il faut bien l'avouer, j'ai
eu tort de vous renverser du ministère. Si vous aviez continué à
occuper ce poste, les choses n'auraient pas été poussées aussi loin.»
«Cette dernière phrase me fit tant de peine, que je n'y voyais presque
plus. Quelque désir que j'eusse d'être bien reçu par Napoléon, je
n'aurais jamais osé croire qu'il en arrivât là. S'il pouvait m'être
agréable de l'entendre attester en public qu'il avait été la cause de
mon éloignement de la secrétairerie, je fus saisi de l'entendre
affirmer que, si j'étais resté dans ce poste, les choses ne seraient
pas allées aussi loin. Je craignis, si je laissais passer cette
assertion sous silence, que cela ne donnât lieu au public de conclure
qu'il en était vraiment ainsi et que j'aurais trahi mes devoirs, comme
cela en paraissait la conséquence naturelle.
«Sous l'impression de cette crainte, je ne consultai que mon honneur
et la vérité. Au lieu donc de me montrer touché et reconnaissant de sa
bonté et de cet aveu si extraordinaire et tellement significatif sur
les lèvres d'un pareil homme, aveu fait en s'accusant d'avoir eu le
tort de m'écarter du ministère, je me vis dans la dure nécessité de
riposter à une assertion des plus obligeantes de sa part par une
phrase des plus fortes et des plus énergiques. Je lui dis donc: «Sire,
si je fusse resté dans ce poste, j'y aurais fait mon devoir.»
«Il me regarda fixement, ne fit aucune réponse, et, se détachant de
moi, il commença un long monologue, allant de droite et de gauche,
dans le demi-cercle que nous formions, énumérant une infinité de
griefs sur la conduite du Pape et de Rome pour n'avoir pas adhéré à
ses volontés et s'être refusé d'entrer dans son système, griefs qui ne
sont pas à rapporter ici. Après avoir ainsi parlé pendant un temps
assez long, et se trouvant près de moi, dans ses allées et venues, il
s'arrêta, puis répéta une seconde fois: «Non, si vous étiez resté dans
votre poste, les choses ne seraient pas allées aussi loin.»
«Quoiqu'il fût bien suffisant de l'avoir contredit une fois,
néanmoins, toujours animé des mêmes motifs, j'osai le faire de nouveau
et lui répondre: «Que Votre Majesté croie bien que j'aurais fait mon
devoir.»
«Il se mit à me regarder plus fixement. Sans rien répliquer, il se
détacha de moi, recommença à aller et venir, continuant son discours,
formulant les mêmes plaintes sur les actes de Rome à son égard, sur ce
que Rome n'avait plus de ces grands hommes qui l'avaient autrefois
illustrée. Puis s'adressant au cardinal di Pietro, le premier au
commencement du demi-cercle, comme moi j'étais à l'autre extrémité, il
répéta pour la troisième fois: «Si le cardinal Consalvi fût resté
secrétaire d'État, les choses ne seraient pas allées aussi loin.»
«Lorsque Napoléon articula ces paroles pour la troisième fois, je ne
dirai pas mon courage, mais mon peu de prudence dans cette occasion,
et comme un zèle excessif de mon honneur, me firent passer les bornes.
Je l'avais déjà contrarié deux fois; il ne me parlait pas alors comme
précédemment; il était assez éloigné. Néanmoins, à cette répétition,
je sortis de ma place, puis m'avançant jusqu'auprès de lui, à l'autre
extrémité, et le saisissant par le bras, je m'écriai: «Sire, j'ai déjà
affirmé à Votre Majesté que, si j'étais resté dans ce poste, j'aurais
assurément fait mon devoir.»
«À cette troisième profession de foi, si j'ose ainsi parler, il ne se
contint plus; mais, me regardant fixement, il éclata en ces paroles:
«Oh! je le répète, votre devoir ne vous aurait pas permis de sacrifier
le spirituel au temporel.» Dans son idée, il cherchait à se persuader
que j'aurais adhéré à ses volontés plutôt que d'exposer les intérêts
de la religion aux dangers de le voir rompre avec Rome. Cela dit, il
me tourna les épaules, ce qui me fit revenir à mon rang. Alors il
demanda, en peu de mots, aux cardinaux qui étaient de l'autre côté,
s'ils avaient entendu son discours. Il revint ensuite à nous cinq, et
se tenant proche du cardinal di Pietro, il dit que, le collége des
cardinaux étant à peu près au complet à Paris, nous devions nous
mettre à examiner s'il y avait quelque chose à proposer ou à régler
pour la marche des affaires de l'Église. Il ajouta que nous pouvions
nous réunir en conséquence, ou tous à la fois ou quelques-uns des
principaux d'entre nous. Il expliqua ce qu'il entendait par les
principaux: c'étaient les plus versés dans les questions théologiques,
comme il ressortait de l'antithèse qu'il fit en disant au cardinal di
Pietro, à qui s'adressaient ces paroles: «Faites que dans ce nombre
se trouve le cardinal Consalvi, qui, s'il ignore la théologie, comme
je le suppose, connaît bien, sait bien la science de la politique.» Il
termina en demandant qu'on lui remît les résolutions par
l'intermédiaire du cardinal Fesch, et il se retira.
«L'issue de cette audience et la réponse que par trois fois j'adressai
à l'allégation de l'Empereur se répandirent bientôt dans Paris, et de
Paris dans la France entière. Ce fut le thème de tous les entretiens,
et je ne crois pas convenable de m'étendre davantage sur ce sujet.»