(TROISIÈME PARTIE.)
I
Il se retira à l'abri de tout soupçon par sa pauvreté et celle de sa
famille. Le cardinal d'York, frère du prétendant au trône des Stuarts
en Angleterre, l'aimait avec une réelle prédilection; il lui légua en
mourant une somme considérable à titre d'exécuteur testamentaire.
Consalvi refusa la somme et remplit le devoir.
La mort de son frère lui inspire ici des larmes égales à celles de
Cicéron.
«Peu après la perte du cardinal duc d'York, que je respectais et
aimais tant et qui me chérissait si paternellement de son côté, mon
coeur fut frappé du coup le plus cruel qu'il pût jamais recevoir. Ah!
au moment où je commence ce funèbre récit, les pleurs s'échappent en
abondance de mes yeux! Que serait-ce donc si je devais écrire
longuement sur ce trépas? car, et moi aussi, je puis dire avec vérité:
Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater,
Tecum una nostra est tota sepulta domus!
Omnia tecum una perierunt gaudia nostra,
Quæ tuus in vita dulcis alebat amor!
«Oui, il mourut après tous les autres, mon cher et unique frère André,
lui qui m'aimait plus que lui-même, et qui m'en avait prodigué de si
nombreuses et de si incontestables preuves; lui, un miroir de toutes
les vertus; lui, religieux, humble, modeste, désintéressé,
bienfaisant, courtois et aimable; lui, plein de talents, de savoir, et
dont l'esprit était cultivé plus qu'aucun autre; lui, tout mon
soutien, toute ma consolation et mon bonheur; lui, enfin, dont je ne
pourrai jamais faire assez l'éloge pour égaler les mérites. Ah! oui,
il mourut après une pénible maladie de soixante-treize jours, pendant
laquelle il offrit de très-éclatants modèles de toutes les vertus
chrétiennes. Il supporta courageusement ses souffrances. Au milieu des
douleurs et dans ses peines continuelles, il se montra détaché de la
terre et de moi-même, qui lui étais néanmoins si cher. Il fut plein de
résignation à la volonté de Dieu; il l'aimait ardemment, ainsi que sa
très-sainte mère. La ville entière, qui en sut bientôt la nouvelle,
fut très-édifiée de cette mort. Il rendit son âme à son Créateur le 6
août 1807, jour _quam semper acerbam, semper honoratam habebo_. Que
Dieu le veuille ainsi!
«J'étais à ses côtés quand il expira. Je n'avais jamais voulu le
laisser un instant. En effet, je lui rendis les derniers devoirs, en
faisant la plus extrême violence à mon coeur. Et comme je ne
l'abandonnai point jusqu'à ce que le ciel eût reçu son âme, ainsi je
ne l'abandonnerai point après mon trépas. Je désire que nos corps
reposent ensemble et soient unis dans la mort, comme nos âmes furent
unies durant la vie. Je lui en confirmai la promesse presque au moment
où il expira. D'une voix affaiblie et tremblante, mais avec toute son
âme sur ses lèvres pâlies, il m'en fit la touchante demande et en
exigea l'assurance formelle. J'espère que le gouvernement sous lequel
le ciel me fera mourir sera assez bon et assez humain pour ne pas
mettre obstacle, dans une circonstance aussi indifférente, à
l'accomplissement de ces voeux innocents de deux frères que les
révolutions purent rendre infortunés,--je parle plutôt de moi que de
lui,--mais qui ont toujours été honorés et honorables, et qui ne
firent jamais de mal à personne. Je l'espère, et tandis que je nourris
de cet espoir le misérable reste d'existence dont je désire vivement
voir le terme, la chère mémoire d'André restera toujours gravée dans
mon esprit et dans mon coeur.
«À dater de ce moment la vie me fut souverainement à charge, et il n'y
eut plus de plaisir pour moi. Je n'étais plein que de sa pensée, et je
remplissais mes devoirs dans le but de me rendre le moins possible
indigne du secours du ciel et d'aller l'y rejoindre un jour. Depuis
l'époque douloureuse de sa mort jusqu'au moment où j'écris, mon
existence a été une série continuelle d'amertumes et de malheurs.
Pendant l'espace de cinq mois je vis se succéder des jours plus
sombres les uns que les autres, précurseurs de l'irruption des armées
françaises venant à Rome pour renverser ce gouvernement dont je
faisais partie, quoique sans mérite de ma part. J'assistai à cette
invasion qui eut lieu le 2 février 1808, et si elle ne brisa pas
subitement la souveraineté apparente du Pape, elle la détruisit
néanmoins en substance. On languit encore dix-sept autres mois, en
attendant la crise finale. Les jours et les nuits que l'on passa dans
cette anxiété furent plus amers que la mort, _morte amariores_.
«Le 20 juin 1809, cette crise finale éclata; on déclara l'abolition de
la souveraineté pontificale et l'annexion des États de l'Église à
l'empire français. Après, je fus témoin d'un siége de plusieurs
semaines que l'on mit devant le palais pontifical et qui arrachait les
larmes des yeux de tous les bons; puis, dans les ténèbres de la nuit,
le sac du Quirinal. On escaladait les murs en différents endroits,
comme on aurait pu l'effectuer sur une citadelle prise d'assaut.
Soldats, sbires, coupe-jarrets, galériens, sujets rebelles et ivres de
colère, y pénétrèrent en armes, après avoir fait tomber la porte
intérieure. Ils surprirent le Pape au lit, lui laissant à peine le
temps de se lever. Ils lui proposèrent de souscrire aux volontés de
l'empereur ou de partir immédiatement, sans désigner le lieu de
l'exil. Le Pape refusa avec courage et fermeté. Il fut aussitôt enlevé
de sa résidence; puis, seul avec le cardinal Pacca, pro-secrétaire
d'État, sans un domestique, sans personne des siens,--on ne permit
ensuite qu'à un petit nombre de le suivre,--on le jeta dans une
mauvaise voiture, sur le siége de laquelle le général français avait
pris place. Alors, avec la rapidité de l'éclair, et sans lui accorder
aucun répit, on le traîna jusqu'à Grenoble, où il ne resta prisonnier
que onze jours, parce que la piété du peuple inspirait des craintes au
gouvernement. Le Saint-Père fut ensuite transféré à Savone, où il est
encore captif.»
On voit que la vertu qui rend le caractère inflexible ne dessèche pas
le coeur.